LE SIEGE D'OUM-ES-SOUIGH
13 Février 1916.
La guerre européenne retient l'attention du monde, et nous-mêmes, Français, nous savons peu de chose des faits d'armes de nos troupes au Maroc, au sud de la Tunisie, ou dans cet immense Cameroun d'où elles ont, avec la coopération des Anglais, chassé l'Allemand. Il est vrai que les papiers officiels, — et je crois cela regrettable, — dorment dans les cartons, attendant quelque historien, vieil officier, qui les lira vers 1925 ou 1930; que personne no les résume à notre usage; que les agences d'information ont peu de correspondants parmi les dunes sahariennes, dans les champs de mil et
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les forêts de jujubiers où vivent des guerriers nus, maigres et anthropophages, et enfin que les lettres ne sont pas nombreuses que nous écrivent les coloniaux, les chasseurs, les tirailleurs, et, à plus forte raison, les spahis et goumiers engagés dans ces grandes aventures.
J'ai cependant reçu, du Sud tunisien, une lettre qui raconte le siège d'Oum-es-Sôuigh, qui eut lieu en octobre dernier, et je crois bien faire en racontant à mon tour ces combats où des Français, appartenant pour la plupart à ce qu'on appelle les « groupes spéciaux », luttèrent désespérément contre des rebelles tripolitains six ou huit fois plus nombreux, refusèrent de se rendre, et permirent aux troupes de secours d'arriver et de rétablir l'ordre, qui ne fut plus troublé.
Qui l'avait troublé? Les Allemands, vous le devinez.
Pour comprendre toute l'affaire, il faut se rappeler qu'à partir de Gabès, la région devient désertique et se trouve jalonnée par des postes militaires plus ou moins importants et formant une ligne qui s'enfonce dans le sud : Medenine, Tataouine, Fatnassia, Dehibat. Cette ligne se
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rapproche de plus en plus de la frontière tripolitaine.
Or, à l'automne de 1914, les Italiens, nos voisins, ayant décidé, en prévision des événements dont nous sommes aujourd'hui témoins, d'évacuer une partie de leurs postes tripolitains, des colonnes italiennes franchirent la frontière, et rentrèrent en Italie par les pistes et les routes tunisiennes, en raison de la facilité plus grande des communications.
Les guerriers tripolitains, excités par deux de leurs cheiks réfugiés en Turquie et depuis longtemps acquis à l'Allemagne, crurent l'heure favorable pour reprendre la moitié de la Tripolitaine et, qui sait, à la faveur de la guerre d'Europe, soulever nos tribus de Tunisie et s'emparer de nos oasis, de nos puits et de nos fortins. Ils s'arrêtèrent d'abord à la frontière, se rappelant les rudes leçons que -nos soldats leur avaient données. Nos tribus restaient fidèles. Elles ne les croyaient pas lorsqu'ils se prétendaient les envoyés et les amis du grand maître de la confrérie des Senoussistes, Si Achmed. Et elles avaient, en cela, raison. Seules, deux tribus tunisiennes, campées aux
environs de Tataouine, désavouées par les autres, les Ouderna et les Krachaoua, se laissèrent entraîner, et passèrent la frontière pour se mêler aux pillards tripolitains. Elles le regrettent aujourd'hui.
Il se passa quelque temps avant que les Tripolitains, même renforcés par les guerriers de ces deux tribus, osassent pénétrer en territoire français. On commença de les voir, ici ou là, en septembre 1915. Vers cette époque, plusieurs détachements en reconnaissance sont attaqués autour de Tataouine et de Dehibat. Nos officiers achèvent de mettre les camps en état de défense, et, notamment, font creuser des tranchées, comme en Argonne ou en Champagne.
Le 2 octobre, un de ces camps, situé sur la ligne d'étapes de Tataouine à Dehibat et plus près de ce dernier poste, le camp d'Oum-es- Souigh, est attaqué par un parti de pillards tripolitains. Avant l'aube, il a été enveloppé. L'ennemi se tient à distance, sur les dunes semées de buissons qui dominent les quatre bastions du bordj, les abris pour les provisions et le puits du milieu. De là, il tire, avec des
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fusils (le guerre de fabrication européenne, sur les hommes qui venaient de s'éveiller et qui sortaient des tentes pour commencer les corvées du matin.
Les nôtres ne sont pas nombreux, moins de deux cents hommes d'un « groupe spécial » et quelques goumiers méharistes. Presque tout de suite le feu devient très vif. « Nous avons couru, me dit mon soldat, vers les abris que nous avions faits. Mais les chevaux et les mulets tombaient. Vers six heures, nous lûchons quatre pigeons voyageurs, pour demander du secours. La journée se passe sans que nous pensions même à boire et à manger : on n'a pas le temps. »
Les Français se battent très courageusement et repoussent plusieurs charges de cavalerie, lancées avec l'impétuosité coutumière, tous les burnous flottants et les fusils à bout de bras, « dominant la poussière », contre les tranchées en avant du bordj. Les goumiers donnent des signes de faiblesse, au contraire, et parlent de se rendre, car les crêtes, autour d'Oum-es- Souigh sont couvertes de petites hachures blanches, grises, brunes, qui sont des Arabes.
La chaleur a été torride tout le jour, la nuit est glacée. On ne peut s'approcher du puits.
Le 3 octobre, le combat continue sans interruption. LIne colonne de secours, envoyée de Dehibat, apparaît un moment sur les dunes, et, devant le nombre des ennemis qui essaient de l'envelopper, juge impossible de pénétrer dans le camp. Pas plus que la veille, les assiégés ne peuvent se ravitailler. La soif les torture encore plus que la faim. Ils en sont réduits à boire leur urine, comme les soldats de Sidi- Brahim.
Le 4, la fusillade cesse tout à coup. Un parlementaire, vêtu d'une capote de chasseur et agitant un mouchoir, — un prisonnier de la matinée, — s'avance vers le camp. « Il est porteur d'une lettre écrite en français, dans laquelle le chef demande à notre capitaine de se rendre. Malheureusement, derrière le parlementaire, quelques Tripolitains se sont glissés, puis d'auties qui arrivent au galop, et sur lesquels nous n'osons pas tirer, parce que le capitaine est là, qui cause avec les premiers. Ah! quelle pitié! Voilà que l'un des Tripolitains qui avaient salué le capitaine de Bermond de Yaulx