CHAPITRE IX Nos serviteurs
L'humanité normale est organisée sur un pied de services mutuels. Chacun y gagne sa place au soleil, par un service rendu. Ceux qui ne servent h rien ni h personne sont des parasites. La santé du corps social exige qu'il s'en nettoie comme d'une vermine. De fait, le parasite absolu est rare. Il ne se rencontre que sous la forme d'exemplaires isolés, dont l'existence devient de plus en plus intenable. Dans les temps laborieux où nous vivons l'idéal, celui du moins qu'on peut avouer et proclamer, n'est pas de vivre aux dépens d'autrui, mais bien d'être un serviteur utile de ses semblables.
Cela n'empêche pas qu'il y ait une catégorie spéciale d'hommes intitulés gens de service, ou domestiques. Et c'est d'eux que je désire m'occuper un moment. L'immense majorité des foyers est sans domestiques. On s'y sert soi-même. Mais la plupart de ceux qui lisent des livres ont au moins une
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bonne. Ecrire un livre sur le foyer sans parler de ce sujet serait donc oublier un rouaçre indispensable de la maison. Non pas que la question soit facile, ni agréable, mais elle s'impose à l'attention. C'est un bout familier de la grande question sociale. Prise par les petits côtés, elle est surtout agaçante. On préférerait l'éluder et s'illusionner, dire par exemple : « il n'y a pas de question de domestiques. » Mais ce serait puéril. Parlons-en donc et parîons-en sérieusement, puisqu'aussi bien partout où deux ou trois mères de famille sont réunies, elles finissent, presque toujours, par tomber dans ce chapitre et, une fois qu'elles y sont, n'en sortent plus.
« Ah! ces bonnes, tel est le refrain, quel souci perpétuel, quelle plaie! Si seulement on pouvait s'en passer. Mais, hélas, c'est un mal nécessaire! » Je déclare tout de suite que Je ne me placerai pas à ce point de vue-là. Parler des absents pour s'en plaindre ou en dire du mal, je préfère l'éviter. Non pas qu'il n'y ait rien h dire de vrai dans ce sens, ni de justes récriminations à formuler; mais c'est dit tous les jours, par une multitude de personnes. Pourquoi le répéter? Je veux parler aux bourgeois et aux bourgeoises, riches ou modestes, et leur faire, au sujet de leurs domestiques, quelques réflexions que je crois salutaires.
Pour commencer je dirai : Prenons garde que l'étranger qui nous sert ne devienne pas dans la maison un corps étranger. Le corps étranger est l'ennemi de l'organisme. Il y devient la cause dune excita-
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tion douloureuse, d'une inflammation accompagnée de fièvre, et finalement il est expulsé, non sans avoir occasionné des désordres plus ou moins graves.
Pour qu'un serviteur ne devienne pas un corps étranger, il faut d'abord ne l'engager que sur des renseignements suffisants. Il faut ensuite, qu'une fois entré dans la maison, il en soit pour de bon ; qu'on fasse tout le nécessaire pour qu'il se sente à peu près chez lui.
Vous allez répétant : « Au temps de jadis, les domestiques étaient plus dévoués qu'aujourd'hui. De nos jours ils ne font pins comme alors partie de la famille, ce sont des mercenaires et quelquefois nos pires ennemis. »
Pardon! aucun homme n'a intérêt à être sans rime ni raison l'ennemi d'un autre homme. 11 y a là un problème irritant, qu'il convient d'étudier avec calme et dans un esprit de justice. Mettre en opposition le passé et le présent et regretter le bon vieux temps ne suffît pas. On n'arrête pas la marche du temps. Les difficultés actuelles réclament de nons une solution. Qu'y a-t-il à faire? Simplement ceci : se préoccuper de l'homme dans le serviteur. Vous voulez un bon cocher, une bonne cuisinière. C'est légitime. Mais sachez qu'on n'est pas tout court une cuisinière ou un cocher. On est un être humain. Intéressez-vous à cet être. Plus il est jeune, séparé des siens, et plus il a besoin d'un peu d'attention. Ne se mettre en rapport avec lui que pour affaire de service, c'est risquer d'être mal servi. Sans indiscré-
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tion, sincc'rement, informez vous tle son histoire, de sa famille, de ses préoccupations. Vous marchez tous les jours sous un fardeau de peines, ou avec de secrètes pensées que vous emportez partout, à votre travail et même dans vos plaisirs. Vos gens sont comme vous. Ils n'ont pas dépouillé Thumanité en endossant la livrée. Jamais le cocher ne monte seul sur son siège. Le compagnon invisible qui suit chacun de nous s'y installe avec lui, comme son ombre. Pourquoi, vous qui êtes des hommes, oubliez-vous que vos serviteurs ne sont pas des machines à balayer, à faire la cuisine ou à bêcher le jardin? Rappelez-levous donc ! Dans la plupart des cas, ce sera pour leur bien et le vôtre. Seuls, quelques individus pervertis, et dont il n'y a rien à tirer, demeureront insensibles à ce témoignage d'intérêt vrai et de simple solidarité. Les autres en seront touchés. Vous n'avez pas vu en eux le seul domestique, ils ne verront pas uniquement en vous le maître ,et ce sera tout profit. Sur ce commencement, vous édifierez des relations normales. Un peu d'humanité, un peu de bonté, sera entre vous. Le dévouement en naîtra comme une conséquence naturelle. Vous en parlez sans cesse, vous voulez le récolter. De quel droit? L'avez-vous semé? Vous ne connaissez ni le champ oîi il pousse, ni la graine dont il est issu. Vous êtes égoïste, froid, attentif seulemonl à ce qui vous regarde. Vous allez répétant : a Pourvu (pi'ils lassent leur service, le reste m'est égal. » N'avez-vous donc pas assez d'iiilelligence pour comprendre que le pendant de cette
réflexion des maîtres, c'est cette autre réflexion des domestiques : « Pourvu qu'ils me paient, le reste m'est égal ! »
Pour résoudre la question des domestiques, la même chose est nécessaire qui l'a toujours été depuis le commencement du monde, en face de toutes les difficultés : du tact et de la bonne volonté. Si l'on vous offre une recette nouvelle et qu'elle soit bonne, soyez sûrs que c'est l'ancienne, changée de forme.
Une autre recommandation qu'il est bon de ne jamais perdre de vue est celle-ci : se metlre à la place de ses domestiques . Pour vivre avec quelqu'un il faut le comprendre, pour le comprendre il faut savoir pénétrer dans son état d'esprit.
Voilà des êtres qui vivent sous votre toit et ont un sort tout différent. Ils ont beau observer la distance sooiale qui est entre leur situation et la vôtre, la distance malériclle est supprimée. Les comparaisons s'imposent à chaque minute. Il surgit, tout le long des jours, des réflexions qu'il n'est pas facile de caser du premier coup et qui peuvent déranger une cervelle. Des froissements d'amour-propre, des oublis, des doutes involontaires, alimentent les pensées de mécontentement, de révolte. Pour y porter remède il faut en discerner les causes.
Quelquefois la difficulté vient du mépris que la vanité de nos existences inspire à ceux qui nous
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servent. Ils ne nous voient pas assez travîiillcr, ne se rentlenl pas compte du but de notre vie, à moins qu'ils ne voient trop bien que ce but est nul. Servir des gens, qui eux-mêmes ne servent h rien, c'est démoralisant. On accepte d'être un rouage inférieur à condition d'engrener avec un ensemble et d'aider à porter le poids d'une activité supérieure. A préparer le repas d'un maître laborieux, h cirer les bottes d'un médecin, à brosser les habits d'un penseur, à allumer le feu d'un voyageur qui reviendra le soir fatigué d'une longue course, il y a du charme et de l'encouragement. Je comprends à merveille le domestique qui dit : nous allons faire une opération chirurgicale, nous plaidons une cause célèbre, nous perçons un tunnel, nous construisons une usine; ou la cuisinière qui soigne un potage, parce que c'est le jour où Monsieur fait sou cours, et rentre un peu las. On a besoin de savoir pourquoi on travaille. Nourrir, coucher, habiller, promener, amuser des oisifs, n'est pas un métier d'homme. Cela vous rend grognon^niocpieur, sceptique, vicieux. Mettons-nous à la place du serviteur, c'est quelquefois un bon moyen de nous remettre ;i la notre.
Pour réaliser les qualités nécessaires à un bon serviteur, il faudrait le calme du philosophe, la souplesse du diplomate, l'habileté du sorcier, l'entrain du diable, la patience des auges.
Où sont les maîtres qui ont ces qualités-là? Nous nous permettons d'être capricieux, maladroits,
négligents, et surtout impatients. Singulier privilège de moins vnloir que ses inférieurs!
Que pensez-vous du charretier qui titube quand le cheval marche droit, et qui au premier faux pas roue de coups la pauvre bête?
Ce rustre h la fois exigeant pour son subalterne et désordonné lui-même est l'image de bien des maîtres, avouons-le sans marchander. Ma conviction est que la question des domestiques est surtout malade du côté des patrons. Et d'ailleurs, admettons que je sois dans l'erreur, n'est-ce pas là le côté qui est le mieux en notre pouvoir? Appliquons-nous h soigner ce qui dépend de nous. Cette méthode nous prouvera ses qualités par ses résultats. Pour être bien servi, il faut bien commander; pour bien commander, il faut être respectable et se bien tenir, tout le premier.
Soyons humains, exigeons que nos enfants le soient. Rien n'indispose et ne gâte un serviteur comme d'être à la merci des caprices d'enfant. Deux êtres sont des héros : le soldat sous les armes, qui se laisse jeter des pierres par la populace, sans tirer dessus; le serviteur qui subit avec mansuétude les impertinences d'enfants arrogants et mal élevés. Prenons garde de ne pas négliger nos rapports avec les domestiques. Appliquons-y la règle de conscience la plus scrupuleuse et la plus élevée. Un homme de bien met plus de délicatesse et de vigilance à bien se tenir vis-à-vis de ses inférieurs, qu'à (aire bonne figure vis-à-vis des