‹ Auprès du foyerChapitre 9 sur 35 · Le long du chemin, G, Wagner · texte numérisé non relu

Le long du chemin, G, Wagner

avait dit beaucoup de mal de son œuvre politique, l'avait traîné dans la boue, ridiculisé. Il y avait eu à boire là, pour le vieux travailleur, une de ces coupes d'ingratitude qui fout tant de mal, surtout quand on n'a jamais voulu que le bien. Son fds rentre, affairé; il venait, au Palais, d'être mêlé à une affaire capable de faire tourner la bile au plus optimiste. « As-tu le journal? — Non. — 11 faut le lire, c'est honteux! Attaquer un vieillard, salir son nom, dénigrer son œuvre. Non, c'est criminel, il faut que tu lises cela, mon fils, que tu saches ce que des misérables disent de ton père et que tu me défendes. — Je te défendrai, papa, ne crains rien. Mais où donc est-il ce journal? passe-le-moi, que je le lise. » Grand-père le cherche en vain; il a beau parcourir son cabinet, interroger chacun, personne n'avait vu la méchante feuille. — Qu'était devenu ce maudit journal? Je vous le donne en mille... Tout à coup on voit entrer dans la chambre, le Benjamin de la maison, triomphant, armé d'un sabre de bois, et coiffé d'un casque en papier où brillait en lettres majuscules le nom du journal. Il s'en éta't fait un tricorne! A cette vue grand-père est désarmé, il embrasse l'enfant illettré et dit à son fils : « Nous cherchions une réponse, la voilà, c'est la meilleure, ne te met, plus en peine, je suis déjà tout consolé. » A chaque instant nous devons à l'enfant les surprises les plus vives, les émotions les plus inattendues. Si les hommes vivaient par promotions, en rapport seulement avec leurs compagnons d'âge, et

vieillissant tous ensemble, l'existence deviendrait insupportable. Ils en seraient réduits à échantrer le spectacle de leurs infirmités et les échos de leurs pensées moroses. Jamais un renouveau, jamais un souille frais et pur! On en voit quelque chose dans les maisons de vieillards. Rien ne manque à leurs habitants. La Prévoyance, la Charité* ont pourvu à tous leurs besoins matériels. Pourquoi donc y règne-t-il presque toujours une invincible tristesse? C'est parce qu'ils sont trop entre semblables et, quoiqu'ils aient peut-être quelque part des descendants, ils subissent la même loi que les milieux où achèvent de mourir des collections de vieux célibataires. La vie providentielle, la vie normale veut que les âges s'entremêlent et s'harmonisent.

Toutefois ce n'est là qu'un côté de la médaille. Il reste à mettre en relief un autre côté, celui où l'on voit ce que l'enfance peut profiter auprès de la vieillesse.

Quelques-uns sans doute pensent qu'elle ne peut profiter en aucune façon. Le contact matériel de la vieillesse, l'atmosphère qu'elle respire est nuisible aux enfants. Leur contact spirituel les amollit. Il faut retirer aux grands-parents toute influence éducatrice sur les petits-enfants. Ils les gâteraient. Voilà un grave sujet sur lequel il faut dire notre oninion. L'éducation des enfants appartient évidem-

ment aux parents et non aux grands-parents. Supprimer une génération et faire écluquor les petilsfils par les grands-parents ne serait pas dans Tordre naturel. Cela n'est acceptable que lorsque, par un malheur trop fréquent, les parents meurent jeunes ou que d'impérieuses circonstances les empêchent de surveiller et de dirio^er leur famille. En toute autre occurrence, ce sont les parents qui doivent élever leurs enfants, combiner leurs études et prendre la responsabilité de leur direction. Mais est-ce à dire, qu'en y mettant toute la déférence possible pour les idées des parents, les grands-parents ne puissent pas apporter h l'œuvre éducatrice un concours précieux? En un travail si grave, si compliqué, est-il sage de refuser des collaborateurs bénévoles, que l'expérience et la tendresse ont doublement qualifiés pour cette fonction? Pour moi, je considère comme une grande privation de n'avoir pas connu ses grands-parents, d'en avoir été séparé par des difficultés de famille, ou de s'en trouver éloigné par cette fièvre de déplacement qui sévit dans la société contemporaine. Les pauvres grands-parents, dans cette agitation universelle, restent au pays, s'enferment avec leurs souvenirs et finissent de vivre, n'ayant que rarement le plaisir d'embrasser les chers petits, élevés là-bas dans quelque appartement de ville. Et les petits enfants n'ont pas la grande douceur de connaître ces chers anciens, auxquels on dit grand-père et grand'mère.

Il faut remercier Dieu d'en avoir et de les

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posséder près de soi. Ils ne représentent pas le commandement. Celiii-l;i est aux parents. Les grandsparents représentent une sorte de justice supérieure, un droit de merci et de refuge. Leur règne est moins de cette terre; ils confinent un peu à ce royaume de bonté, où la douceur et le sourire guident les cœurs, où un signe agit autant qu'une parole et plus qu'un acte sévère. Ce sont là des moyens que le pouvoir direct et exécutif des parents ne peut employer qu'avec une extrême discrétion, mais qui sont fort bien placés aux mains vénérables des grands-parents. Naturellement il ne faut pas qu'ils en abusent, car l'abus a toujours détruit l'usage, 11 est malheureux que l'action éducatrice des parents soit comme énervée par l'intervention constante, intempestive, larmoyante de grands-parents, qui ont oublié que l'éducation ne se fait pas toute seule, et par les movens doux exclusivement. Mais il est heureux, humain, que de temps à autre, une voix amie intercède pour les jeunes coupables. Si c'est un aïeul qui demande leur grâce, rien ne les touche autant au cœur. Des sanglots témoignent de leur repentir, en même temps que de leur reconnaissance. Et n'est-il pas vrai cpi'en intervenant en faveur de l'enfanee, on tend souvent la perche, par la même occasion, à un père inflexible par devoir et par sagesse, mais qui ne demande pas mieux que d'exercer, sous le couvert d'un autre, le droit royal de clémence? 11 se souvient d'ailleurs, en l'exerçant, qu'il en a eu besoin jadis pour lui-même, plus d'une fois. A jnger des

autres d'après soi (et je ne vols pas trop quel moyen de juger nous resterait, si nous n'avions pas celui-là), je garde la plus haute opinion de l'influence des grands-parents. Il ne me plaît pas d'entendre trop crier h la gâterie, quand ces bons vieux essaient de rendre la vie agréable aux petits, peut-être avec l'arrière-pensée si légitime de leur laisser d'eux un bon souvenir. On ne songe pas assez à tout ce qu'éprouve un cœur d'homme, sur le tard, quand la terre lui échappe et qu'il y laisse des êtres aimés parmi lesquels il voudrait garder sa place.

Je n'avais que cinq ans et un appétit héroïque, à Les tartines que me coupait ma mère étaient de dimensions judicieuses. Plus mesurées encore celles que m'offraient mes tantes, avec accompagnement de maximes comme celle-ci : « Il faut savoir se modérer. » Rien à dire, c'est absolument parfait, pour l'ordinaire. Mais lorsque, par extraordinaire, grand'mère prenait la bonne grosse miche de famille, elle m'en détachait un morceau magistral. On se récriait alors : « C'est trop ! c'est trop ! — Vous verrez qu'il n'en restera rien, disait-elle avec un sourire, M laissez- moi le plaisir de voir cet enfant manger à sa faim. » Je ne comprenais pas alors toute la portée de ces paroles et mesurais seulement la bonté de grand'mère à la taille de ses tartines. Mais aujour- 1 d'hui ce souvenir d'enfant bon vivant s'est trans- < formé. 11 a déménagé de l'estomac, pour prendre place dans le cœur et je suis devenu sensible à ce qui se passe au cœur des vieilles gens. Grâce h l'im-

pression qui persiste, je revois grand'mère avec son joli bonnet lorrain et je me dis : « Si tu as voulu que je pense à toi longtemps, très longtemps, tu ne t'es pas trompée! L'homme te bénit pour ce que tu as fait pour l'enfant et si jamais il devient grand-père à son tour, il suivra ton exemple. »

Les enfants sont avides d'histoires, les vieilles gens en ont leur sac plein. Raconter ce qui a été, ce qui n'est plus c'est leur faible. On leur rend service en les écoutant. Allons vers eux à l'âge où l'oreille est insatiable, où l'on dit toujours : Encore! encore! même lorsque les yeux sont pesants de sommeil. Aucun décor de théâtre, aucune savante ficelle, ne vaut le fauteuil où s'assied grand-père. Les plus grands des enfants sont rangés tout autour, les plus petits sur les genoux du conteur. Ils ont leurs yeux fixés sur les siens et la permission de jouer avec la pomme de sa canne, ou de lui caresser la barbe. Où peut-on être mieux? Quand l'histoire se corse, quand elle vous fait peur, on se blottit contre la poitrine de l'aïeul. Là, rien à risquer, on peut supporter en paix le récit des plus invraisemblables tragédies. Nous en ont-ils conté des histoires, sans nombre, sans fin, les chers vieux! nous en ont-elles chanté des berceuses et dit des légendes merveilleuses les mères-grand! Plus jamais, parla suite, l'homme ne retrouve cet intérêt a rien. Qu'est-ce que les romans

qu'on lit plus tard, tout cousus de fil blanc et gâtés de littérature? qu'est-ce que les pièces les plus fameuses, vues à l'âge où l'on sait qu'il y a des coulisses, en comparaison des choses qu'on a écoutées tout enfant, avec celte fraîcheur d'impressions, pour qui tout est neuf, et cette naïveté croyante, pour qui tout est vrai.

Les grands-parents quelquefois sont infirmes : ils ont besoin qu'on les serve. Les servir est un grand bien pour l'enfant, espiègle et turbulent de nature. Prêter ses jeunes yeux à grand-père pour voir l'heure de loin, lire un livre, pour mieux discerner le chemin. Enfiler une aiguille à grand'mère, qui malgré ses lunettes n'y arrive pas. Courir, pour éviter une fatigue à leurs vieilles jambes; faire un peu moins de bruit dans la maison afin de respecter leur sommeil. Tout cela est du pain bénit, aux jeunes apprentis de la vie. C'est leur rendre service que de leur faire voir et croire qu'on a besoin d'eux. (( Grand-père, comment tu aurais fait pour monter les marches, si je ne t'avais pas donné la main? — Je n'en sais trop rien, mon petit chéri, c'est bien heu' rcux que tu sois là pour me soutenir. » Après une telle réponse un enfant se croit un petit homme, heureux et fier d'être utile h quelque chose. Laissons ces petits nous servir, être bons pour nous. Permettons-leur de nous gâter. Recevons leurs cadeaux et faisons-en grand cas. Que jamais ils ne voient

traîner, oublié ou méprisé, un objet qu'ils ont confectionné à notre intention ! Acceptons d'être le héros d'une léle où l'on nous répète que nous datons de fort loin, ce dont on se passerait volontiers, et qu'on nous aime beaucoup, ce qu'il lait toujours bon constater. Respectons, enfin, et maintenons l'alliance que le maître de nos jours a établie, l'alliance entre les tètes blondes et les tètes blanches. Grâce à elle, la vie gagnera en chaleur, en couleur, en unité surtout, et il nous sera donné d'y voir plus clair sur le chemin obscur, en sentant que c'est le même regard qui luit, dans l'étoile du matin et dans l'astre du soir.

La pire épreuve pour uii homme est de se croire inutile. Il y a des profondeurs d'amertume insondables h être obligé de se dire : « Je ne suis plus bon à rien, je suis à charge aux autres. » Ce sont là, hélas, propos ordinaires de vieilles gens! Par bonté de cœur, njus essayons de les réfuter; mais nous ne sommes pas toujours bien convaincus de ce que nous disons.

Quelques-uns même sont tout disposés h classer les vieux dans la catégorie des déchets et des bouches inutiles. L'époque d'ardente concurrence et de lutte acharnée où nous vivons est particulièrement dure à la vieillesse. Pour les jouisseurs, une figure de vieillard est un trouble-fête, un épouvantail qu'il vaut mieux cacher. Dans le monde du travail, la vieillesse est considérée comme un vice rédhibitoire. A partir d'un certain âge il devient difficile de trouver du travail. Les ouvriers en che-

veux a^ris vont répétant avec tristesse : « On ne veut plus de nous. » Puur indiquer qu'un ccrivjuu, un orateur ou un artiste perd ses qualités, on dit simplement : il vieillit.

Nous sommes là en face d'un point de vue faux. Il est mauvais de considérer la vieillesse comme une déchéance, une étape vers le néant. Non seulement il y a de l'inq^ratitude et de l'injustice à la i-anger parmi les non-valeurs, mais il y a une erreur de fait. L'Age, même cet âge extrême, où toute intervention active dans les choses de ce monde nous est interdite, peut avoir encore son rôle et un rôle dune rare élévation. J'essaierai d'en marquer quelques traits. Je voudrais mettre un peu de lumière au cœur de ceux que lo sentiment de leur inutilité écrase, et ouvrir les yeux aux jeunes, sur des réalités qu'ils n'aperçoivent pas assez.

La vie ne consiste pas seulement dans le déploiement de la force, dans l'exercice vigoureux de fonctions actives; dans la conquête du pain ou de l'argent; dans les batailles d'intérêts et d'idées; dans l'épanouissement du talent, de l'intelligence, de la beauté, ou dans des jouissances de tout genre, dont sont capables les personnes jeunes et valides. Elle consiste en certains biens, moins visibles, mais d'une nature plus noble, comme la sagesse, l'abnégation, l'équité, et qui sont le fruit de longues expériences,

ACPRES DU FOTER.

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d'une grande pratique des hommes et des choses. Si nous trouvons, chez les jeunes, la fougue, l'exubérance, la passion, nous y trouvons aussi trop souvent l'excès, la partialité, le manque d'équilibre. Chez les hommes en pleine vie, dont l'âge mûr a modéré les ardeurs éclairé le jugement, nous trouvons encore trop de préventions, fruits de leurs préoccupations ordinaires. Directement aux prises avec les nécessités, les difficultés, les forces hostiles, ils gardent de leurs luttes des arrière-pensées et des agitations. 11 ne leur est pas possible de voir les choses d'assez loin et d'assez haut pour les apprécier calmement. Ne sont-ils pas à la fois juge et partie? Pour trouver la mansuétude, la hauteur d'âme que ne troublent plus les cris passionnés et les conflits, il faut aller chez les vieillards. C'est « auprès des anciens qu'est la sagesse et le bon sens ».

Ce n'est pas à dire qu'il suffise de gagner de l'âge pour gagner de la sagesse. Quand la folie, l'intempérance, la fureur sectaire, l'âpreté au gain, l'obstination aveugle, se mettent parmi les vieillards, elles sont plus haïssables que partout ailleurs, a Mieux vaut, dit l'Ecclésiaste, un pauvre enfant qui est sage, qu'un vieux roi fou. » 11 semble que tous les défauts humains s'aggravent en vieillissant. Ce qui dans la jeunesse est laid, dans la vieillesse est hideux; ce qui était simplement méchant devient satanique. Je ne pense pas qu'il soit possible de trouver dans la création entière d'objet plus horrible que ces vieillards fermés à tout sentiment généreux, morts pour

la justice et la pitié; venimeux, vindicatifs, esclaves de basses jouissances ou de sentiments vils, jour et nuit occupés h satisfaire leurs appétits ou à servir leurs rancunes. Le comble de l'abjection est là.

Mais ce n'est pas sur ces tristes recoins de l'humanité qu'il nous faut arrêter les yeux. Je pense à ceux qui portent avec honneur leurs cheveux blancs, et auxquels le sentiment unanime des peuples et des temps a toujours apporté son tribu de vénération. Dans le vocabulaire des nations un ancien est synonyme d'un sage. Par un instinct de conservation très sûr et très heureux, les sociétés ont toujours recherché les anciens pour leur direction. Elles ont compris que le conseil vaut plus que la force et que si quelque chose devait dominer les rumeurs humaines, les chocs des volontés, le fracas même des armes, c'est la calme et sereine apparition du juste arbitre, personnifiée par une belle figure de vieillard, pleine de sens et de dignité.

V Auprès des anciens est la sagesse. » Il fait bon se rappeler cela en famille, afin de profiter de cette puissance pacificatrice, modératrice qui est en eux. J'aime à voir les jeunes ardeurs aux prises avec la vieille sagesse. Les jeunes sont dans leur rôle quand ils se montrent enthousiastes, entreprenants, rapides à trancher sur tout. Un peu d'outrecuidance leur sied bien, et j'aurais autant de méfiance d'une jeu-

ncsse trop silencieuse que d'une eau dormante : « Il n'y a pire eau que l'eau qui dort. » Nous avons besoin de forces primesautières, prêtes h se cabrer comme les jeunes poulains, impatientes du frein, disposées h se risquer, que les aventures n'effraient pas et que les dangers attirent. Il y a longtemps que le monde serait mort de prudence et de calcul, si chaque génération nouvelle ne nous amenait pas son contingfent de belle témérité et de chevaleresque imprudence.

Lors donc que dans le cercle de famille se renouvelle la vieille querelle des anciens et des nouveaux; que les jeunes volontés en fermentation montent h l'assaut des institutions et des pratiques d'autrefois, comme la marée monte à l'assaut des rocs, il ne faut pas trembler pour l'avenir. Il doit en être ainsi. A condition, toutefois, que toute cette vigueur juvénile trouve un contrepoids. Car, livrée h elle seule, elle ne ferait que de la besogne brouillonne. C'est un élément de vie et de progrès que l'ardeur des jeunes, à condition qu'elle soit contenue, guidée, tempérée, par la sagesse des anciens. « Ne te ci-ois pas plus sage que les vieillards », dit Sirach. Or deux choses sont naturellement unies chez les jeunes gens, quoiqu'elles paraissent impliquer une contradiction, c'est la chaleur du sentiment, l'entrain, l'emportement même, et le respect des cheveux blancs. Un vrai jeune, vivace, gai, hardi et qui n'a peur de rien, qui se lancerait à corps perdu dans n'importe quelle mêlée et ne reculerait devant

aucune puissance de la terre, un vrai jeune, noble et indomptable comme il doit l'être, ne manquera jamais de respect à un vieillard. Et cela pour cette simple raison que la fougue généreuse a une horreur instinctive de la lâcheté. Le sentiment de vénération que la vieillesse inspire à l'adolescence bien née peut se comparer aux égards qu'éprouve pour la femme tout homme qui mérite ce nom. Le courage et la fermeté viriles ne vont jamais sans un très vif instinct du respect dû à la femme. On pourrait, sans se tromper, mettre en doute la valeur d'un soldat insensible à la dignité, à l'honneur féminins; d'un soldat à qui les armes seules et la force en imposeraient, et pour qui la grâce désarmée, le droit sans défense, ne seraient pas des puissances, d'autant plus redoutables qu'elles sont sans protection. Le même jugement s'applique à la jeunesse qui n'a pas le sentiment de la déférence due aux vieux. Ce n'est pas en face de son grand-père qu'il convient de pousser jusqu'à ses limites extrêmes l'indépendance d'esprit. Ce n'est pas sur les gens âgés qu'il faut s'exercer à la lutte à outrance ; de tels combats seraient sans gloire. 11 s'y mêlerait une note dure, grossière. Celui qui aurait le triste couraire de les soutenir, se donnerait à lui-même le plus défavorable des témoignages. Jeunesse irrespectueuse n'est pas seulement synonyme de jeunesse vulgaire, mal élevée, mais de jeunesse affadie, dépravée, poltronne. Il suffit d'observer les familles et les sociéléspour s'en convaincre. Dans les milieux

efféminés et dissolus, aux époques où les peuples se corrompent et perdent leur vitalité, les vieux baissent dans l'estime publique. La famille et la société leur font un sort effacé, les poussent dans les coins, les rudoient et méprisent leurs avis. La jeunesse leur passe sur le corps. « Peuple brutal et impudent qui n'a pas souci de la personne des anciens. » [Baruch.) Partout au contraire où fleurit la force morale, la culture du caractère, la juste fierté d'être un homme; partout où l'énergie est en honneur et les mœurs saines, nous voyons la jeunesse forte, mâle, exubérante, mais, en face des vieux, apprivoisée et filiale. Entre eux, ces jeunes se traitent d'égal h égal, s'affirment sans égards pour personne, se combattent avec rigueur, se parlent haut et sans fard. Ils sont quelque peu niveleurs et toute prétention de leurs pareils les irrite; mais en face des anciens, leur attitude change. Ils ont, à leur usage, modifié le dicton : On ne touche pas à la reine; ils disent : Ne touchez pas aux anciens.

Il y a dans cette disposition à épargner les anciens, à les vénérer, à écouter leurs avis, quelque chose de providentiel. C'est le meilleur correctif applicable à l'impétuosité de la jeunesse. La sagesse des vieux sert de frein h l'ardeur des derniers venus. Nous sommes en présence de deux forces de nature très différente et qui se complètent. En apprenant à les harmoniser en famille, on se rend d'abord service à soi-même. Car tous, nous avons besoin, à l'âge des vastes rêves, des ardeurs réformatrices,

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de frotter notre inexpérience à la tranquille et mûre science des vétérans de l'école de la vie. Mais on rend service, en même temps, à son pays. Une vie publique normale n'est guère possible que là où la turbulence et l'effervescence des forces neuves et hardies consent à accepter comme régulateur le sens rassis des têtes âgées, où la claire vue des choses l'emporte sur la violence des sentiments et la versatilité des émotions. C'est une erreur de penser que l'influence de la vieille sagesse sur les jeunes ardeurs soit stérilisante et n'aboutisse qu'à énerver et neutraliser les élans généreux. Sans doute il y a des anciens qui ne respectent pas la jeunesse et lui dénient d'emblée son bon droit; devant qui c'est une sorte d'imposture que d'être jeune ; grands chasseurs et tueurs de rêves juvéniles, étranglcurs aux mains amaigries qui jugulent les jeunes espérances. Mais de même qu'un vrai jeune a le respect inné des anciens, un ancien comme il en faut ne voudrait jamais violenter une jeune conscience, ni la réduire en esclavage. S'il fait ses réserves, s'il résiste, c'est pour empêcher une bonne énergie de se perdre. Il sait que toute force expansive, pour agir, a besoin d'un contrepoids. Pour que l'eau arrive à sa pression, pour que la vapeur acquière son maximum d'élasticité, il faut les canaliser. C'est l'obstacle que vous leur opposez qui développe leur puissance et utilise leur action.

Dans ce monde, les elTorts les plus vigoureux demeurent vains, quand il manque la méthode,

iâO AUPRES DU FOYEft

la direction stable, la circonspection. Cela paraît gênant et vexatoire. Lorsque l'esprit souhaite une chose avec ardeur, entrevoit une œuvre à Taire, il voudrait du premier coup réaliser son vœu. Les délais l'impatientent. Dans la première ardeur de ses vingt ans, l'homme ne doute de rien. Il s'imagine volontiers qu'il suffit de partir avec entrain pour atteindre le but. Mais ceux qui ont vécu savent que courir n'est pas tout. 11 faut savoir où l'on va, avec quels moyens on se met en route et quelles sont les chances de succès. Sans doute, à réfléchir trop longtemps, h prendre trop de précautions, on risque de ne partir jamais. A elle seule la vieillesse serait trop craintive. Mais la jeunesse serait trop téméraire. 11 y a là une lutte féconde et nécessaire, ou plutôt une collaboration entre deux forces qui ne sauraient se passer l'une de l'autre. 11 faut s'y habituer. Vous entendez tous les jours des exclamations comme celle-ci : Ah! ces jeunes, s'ils étaient les maîtres! — Ah! ces vieux, si on les laissait faire! Ce sont des cris du cœur où éclate la vérité. Seuls, chacun de ces camps serait funeste. Qu'ils apprennent à se supporter. Vieillards, ne vous étonnez pas que les jeunes courent si vite. Jeunes gens, ne vous irritez pas que les anciens vous suivent si lentement. Ni les uns ni les autres, vous ne le faites exprès. Vous exécutez la loi des choses qui est plus haute que vous.

Si les anciens n'avaient d'autre fonction dans la famille et la société que d'y représenter la prudence,

la continuité historique, la nécessité d'une cohésion entre ce qui a été, ce qui est et ce qui sera, ils seraient déjà indispensables. Gardiens des souvenirs, représentants du passé vénérable, ils le personnifient parmi nous et nous le rappellent, quand nous sommes tentés de l'oublier. Ils répètent des maximes simples et dont souvent l'insistance nous impatiente. Mais il est bon d'entendre répéter les axiomes qui résument les conditions de l'existence et du travail humain, les lois de toute activité. Chez les anciens Scythes, il y avait une coutume bizarre et fort sage pourtant. Quand il s'agissait de prendre dans leurs assemblées quelque décision grave, ils délibéraient d'abord après boire, sous l'influence, du vin qui délie les langues et rend les timides hardis. Mais ils se gardaient bien d'exécuter aussitôt ces résolutions imprégnées des vapeurs de l'ivresse. Une seconde fois ils délibéraient sur le même sujet après s'être préalablement soumis à un jeûne rigoureux. N'étaient valables que les délibérations sorties intactes de cette double épreuve.

Ces Scythes, quoique barbares, pourraient nous donner des leçons. Quand la jeunesse ardente coule dans nos veines comme un vin généreux, nous faisons volontiers des plans : rien n'est impossible, rien n'est trop loin ni trop haut. Mais de même qu'il n'y a qu'un pas du sublime au ridicule, il n'y a qu'un bond de l'enthousiasme à la folie. Pour nous empêcher de faire des folies, complétons nos délibérations capiteuses, par les sobres méditations des

hommes âgés ; que nos griseries soient tempérées par leur calme.

Par cela même que la vieillesse a le don de tempérer et de modérer, il lui appartient souvent de concilier les contraires, de ramener les uns vers les autres des esprits divisés. Il est bien difficile d'éviter les chocs. Tous les jours, il surgit mille difficultés entre les membres d'une famille. A laisser les antagonistes se mesurer et poursuivre leurs querelles, on en viendrait bientôt à l'afTaiblissement du lien familial. 11 est très heureux que quelqu'un d'impartial représente ce lien. Une personne âgée, un cœur juste et apaisé, peut beaucoup pour la paix domestique. En sa présence, les flots irrités se calment, les adversaires se rapprochent, les mains se touchent. Les anciens sont donc pacificateurs; leur âme, le coin tranquille qu'ils habitent dans nos demeures, sont des asiles de paix où il fait bon se réfugier contre le tumulte de la vie extérieure et quelquefois contre les agitations de la vie intérieure.

Laissez-moi me découvrir avec respect, au seuil de la chambre de grand-père ou de grand'mère. Le bruit ici s'apaise, les orages se calment. C'est comme un sanctuaire, où les rancunes, les mauvaises pensées ne peuvent pénétrer. Une atmosphère de bienveillance nous y accueille et nous invite aux confidences. On sent que le silence s'est fait ici.

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Nous pouvons dire notre peine ou notre joie, avouer tout ce qui se passe en nous. Les anciens sont les meilleurs confidents. La voix des passions qui s'est tue en eux ne les empêche pas d'entendre notre voix. Ils ne désirent plus rien pour eux-mêmes et peuvent s'intéresser aux autres. Si vous avez la conscience tourmentée par une faute, qu'un besoin de vérité vous pousse h révéler, allez chez un ancien. Moins rigides que l'âge mûr, moins indulgents que la jeunesse, ils ont la juste mesure de tendresse et de sévérité qu'il Au ' pour pardonner les manquements, relever ceux qui sont tombés et les remettre dans la bonne voie. N'est-ce pas vers eux aussi que l'on va pour trouver avec qui partager certains doux secrets, prêts h vous échapper? Les jeunes amours ne sont nulle part mieux à l'aise que sous les vieux abris. Quand on ne sait pas à qui conter ce qui vous remplit le cœur, on le dit tout bas h grand'mère. Comment se fait-il qu'elle s'en doutait depuis longtemps, alors que personne ne s'était aperçu de rien?

S'il est bon d'avoir les anciens pour confidents, comme on est heureux, aux heures sombres, de les avoir pour consolateurs! La poitrine déchirée par les luttes spirituelles, ou le cœur meurtri par de douloureuses épreuves, venir s'asseoir près d'un cher ancien qui a beaucoup soufifert; quel bienfait!

Il a VU de près les choses dont nous sommes effrayés, il a passé par où nous redoutons de passer, et il a vaincu par la patience et la confiance. Une vertu consolatrice infiniment douce et puissante réside dans la vieillesse vénérable , sacrée au feu de la souffrance et purifiée par les grandes peines. Elle s'est peu à peu élevée à la vie supérieure où les désirs, les convoitises, les ambitions inférieures et même la soif d'être heureux se sont évanouis. On n'y trouve plus que la pure bonté, l'oubli de soimême, la sérénité dans le sacrifice. Pour un homme; sensible à la beauté de l'âme et aux réalités morales, la seule présence d'une personne en qui apparaît cette noble vieillesse, a le don de ranimer tous les courages et de raffermir le cœur, au sein des plus cruelles épreuves. Ceux qui ont la paix donnent la paix; ceux qui ont la résignation, non seulement enseignent, mais communiquent la résignation. Je demeure frappé d'admiration devant les splendeurs morales qui se cachent modestement dans certaines vies de vieillard, et dont Dieu seul est capable de mesurer la richesse. De telles vieillesses sont la fleur suprême de l'humanité.

Certes, j'aime la jeunesse et je sais l'apprécier. Je sens bien qu'à réunir en une seule gerbe toutes les fleurs de la terre, jamais on n'égalerait la grâce qui sourit sur les fronts de vingt ans. Jamais, en ramassant les plus doux rayons des étoiles, les teintes les plus charmantes du ciel bleu, de la mer profonde, de la forêt mystérieuse, on ne ferait rien

de pareil à ce qui luit, ô jeunesse, dans vos beaux yeux, lorsque l'espcrancc les anime ou que l'amour les éclaire.

Et pourtant quelque chose est plus précieux, plus touchant et d'un éclat plus rare que votre fraîcheur, c'est la vieillesse, sortie du creuset des douleurs humaines, éprouvée comme l'or pur, et dont le poète dit :

Si l'on voil de la flamme aux yeux des jeunes gens, Dans les yeux des vieillards, on voit de la lumière.

Voilii donc bien des fonctions remplies par ceux qui ne font plus rien. Mais, admettons qu'ils soient devenus incapables de nous faire profiter de leur sagesse, de nous rendre un service quelconque : n'est-ce donc rien qu'ils soient là? Je le demande il tous ceux qui vivent par le cœur. Lorsque les fardeaux de l'âge pèsent à nos vieux parents, que la grande lassitjude de la vie les gagne et qu'ils nous parlent de nous quitter, parce que, à les entendre, ils n'ont plus de raison d'être ici, qu'ils me permettent de leur dire respectueusement : ils parlent comme des enfants, ils ne savent ni ce qu'ils disent, ni quelle peine ils nous font.

S'ils savaient comme nous leur savons gré d'être là ; comme nous sommes heureux de les revoir en rentrant au logis, toujours assis à la même place, dans ce vénérable fauteuil si bien monimé : Sor^ensldlil, chaise des soucis. Plus on avance en âsfe soi-même.

plus on éprouve de bonheur h pouvoir dire encore k quelqu'un : papa, maman. Ils ont beau être défaits, changés de physionomie, brisés par la vie, pourvu qu'ils soient là. Il nous semble que tant qu'ils demeurent près de nous, un abri reste sur nos têtes. A vues humaines, ils sont presque devenus nos enfants, puisque nous les portons, les soutenons, et les sois^nons comme ils nous soio-naient autrefois. Mais ils n'en sont pas moins un refuge pour nos cœurs, le plus cher et le plus sacré de tous les refuges. C'est pour cela que, lorsqu'ils ferment les yeux, on s'aperçoit quel vide laissent derrière elles ces existences finissantes, qui ne tenaient presque plus de place. On s'était habitué aies voir toujours. Elles faisaient partie de notre horizon comme les lignes bleues des forêts, comme les sommets des montagnes. Le jour où elles disparaissent, on a cette impression qu'il a été touché à l'immuable. Quelque chose d'essentiel s'en est allé.

J'ai connu un homme, un des plus actifs et des plus énergiques de ce temps, chargé de la direction d'un grand service public. Il avait entre ses mains de graves intérêts, et tous les jours se trouvait sur la brèche non seulement pour le travail, mais pour la défense et le combat. S'il a connu les encouragements que donnent la sympathie et l'approbation, il a connu aussi, et plus que d'autres, l'amertume des attaques, la pointe acérée de l'esprit de haine et de fanatisme. Cet homme, d'origine modeste, avait encore sa mère, très vieille, et vivant retirée dans

une chambre de la maison. Tous les matins, avant de partir pour son administration, il allait l'ombrasscr. En hiver, il lui faisait le feu lui-même : jamais il n'eût voulu laisser ce soin à un domestique Il y trouvait une satisfaction que rien n'eût pu remplacer. Et c'était pour lui une grande douceur, au début d'une journée de soucis, de graves débats ou d'importantes décisions, que d'emporter au front le baiser de sa mère, et de s'entendre dire : « Dieu te o-arde, mon enfant! »

11 me semble qu'en racontant cette histoire je raconte celle de beaucoup d'hommes. En vérité je ne pense pas que personne puisse se flatter en pleine vie, dans la plus ardente activité, de faire quelque chose de meilleur que ces chers vieux. Et ils s'imaginent qu'ils ne font plus rien!

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