CHAPITRE XII
Mains dilig-entes, doig-ts de fée.
« Enfants, desservez la table, c'est chez nous qu'on veille ce soir! Les fîleuses ne vont pas tarder. » à
Que de fois, les soirs d'hiver, ai-je entendu dire ^ cela, en Alsace! Et tout aussitôt, je courais me blottir derrière l'énorme caisse à bois, à côté du poêle monu- à mental. C'est là que, sans être vu, je verrais le mieux tout ce qui allait se passer dans la chambre et que je ne perdrais pas un mot de ce qui se dirait. Surtout j'aurais peut-être la chance de me faire oublier et de ne pas entendre tout h coup cet ordre terrible : « Charles, voici l'heure de te coucher ! »
La pièce vaste, aérée, semblait attendre les hôtes. . . Bientôt, au dehors, de petits sabots sonnaient, et, pour secouer la neige, faisaient contre les degrés de pierre des toc toc répétés. On entendait des rires dans le corridor où les lanternes soufflées se posaient en ligne. Puis elles entraient dans la chambre, les braves fdles de paysans, plus robustes et plus fraîches
les unes que les autres. Cliacune, avec précaution, portail son rouet, œuvre d'art souvent ofiferte par un fiancé. Sur les quenouilles, grosses et chargées de chanvre, de superbes rubans s'enroulaient en spirale. Ces rubans, au printemps dernier, avaient flotté au chapeau de quelque conscrit du village. Où mieux que sur ces vaillantes quenouilles pouvaient-ils témoigner de la fidélité des souvenirs? — Les fileuses prenaient place tout autour de la table carrée et aussitôt commençaient à filer. C'était à qui filerait le plus de fil mince, ferme, égal.
Un peu plus tard, nouveau bruit de sabots, sous les fenêtres. Mais ils sont plus gros, ces sabots-là. Ils annoncent l'arrivée des gas du village. L'un d'eux frappe à la porte, l'entr'ouvre et demande à entrer. — Des voix répondent : v Avez-vous des rouets, sinon restez dehors, on n'admet pas les fainéants. » Mais bientôt la maîtresse de maison intervient : (( Allons, mes enfants, ne les faites pas languir à la porte, qu'ils entrent; à condition d'être sages, ils sonl tous les bien-venus, n Et voilà, à la file, une demi-douzaine de vigoureux paysans qui vont modestement s'asseoir dans les coins les moins éclairés.
Les rouets tournent, tournent, ronronnent délicieusement. Une conversation calme les accompagne. Souvent quelque conteur dit une histoire toujours trop courte. Aucun tableau de la vie du village, simple et laborieuse, ne m'a jamais paru pliis gracieux que celui-là. Mais où sont les neiges d'autan?
Il n'y a plus aujourd'hui aucun intérêt économique
IGO AUPnÈS DU FOYER
à filer son chanvre, avec patience, le long des soirées d'hiver. Les ronets sont allés rejoindre, dans les greniers, les habits à boutons de cuivre que portaient nos grands -pères. Ils fraternisent dans la poussière. La jeunesse masculine fréquente les cabarets. A travers le regret que m'inspirent ces scènes lointaines, que mes yeux ne verront plus, je distingue mieux la portée de coutumes longtemps respectées. Ce fil que vous tissiez de vos mains diligentes, vierges de mon pays, c'était autre chose que la matière à faire de la belle toile, à préparer vos trousseaux, à empiler dans vos armoires impeccables des piles de nappes éblouissantes. C'est le fil auquel tenait l'amour, le bonheur du foyer, la joie de la jeunesse.
Il ne faut pas mépriser les lois économiques, ni s'ériger en face des transformations sociales en laudator temporis acti. Toutefois il est permis de signaler ce que certaines habitudes nous ont fait perdre, surtout si la perte a rapport aux biens de l'âme.
Les tissus qui sortent de nos fabriques modernes sont plus fins que ceux que filaient nos ménagères de jadis. Mais, si j'en admire la perfection technique, ils ne me produisent pas du tout le même effet. Cela coûte moins cher; mais cela manque de tant de choses qui ne s'évaluent pas en chiffres! II y avait de la poésie, de la bonté, du souvenir, de l'amour, dans les vieilles nappes, les vieilles serviettes et les
MAr\S DILIGF.NTES, DOIGTS DE FEE IGI
vieux mouchoirs. Ces choses-là j'y tiens, et l'humanité en a hesoin; elles font partie des trésors intérieurs, dont vit le cœur des hommes. Avez-vous jamais déballé, loin du home, en pays étranger de menus objets d'habillement, fabriqués par vos mères ou vos sœurs et senti le pur bonheur qui consiste h s'en couvrir, à s'en envelopper PAlors vous me comprendrez. Et vous me comprendrez mieux encore, vous qui portez et respectez, comme des amulettes, quelque vieillerie devenue sacrée h vos yeux depuis que les mains qui l'ont confectionnée se reposent de leurs travaux. Vous dites : ce Je tiens ii cet objet, il me vient encore de ma bonne mère, je ne m'en séparerai pas. » Comme vous avez raison, dûton vous offrir en échange une petite merveille sortie toute flamboyante d'un magasin de nouveautés!
Les conditions économiques du monde se modifient. Le cœur humain reste le même. Arrangeonsnous de façon à ce qu'il ne perde pas trop au change. Je crois qu'il y a moyen d'y arriver. Pour cela,''la femme n'a qu'à rester femme. N'ayant plus le rouet, elle inventera autre chose. Ses doigts, d'une façon ou d'une autre, sauront renouer le fil auquel tient l'amour. Car ce sont des doigts de fée.
Il y a un certain art spécial qui n'est ni la peinline, ni la musique, ni la sculpture et qui est cependant l'art suprême : il consiste à mettre de
AOPBES DC POYEB.
l'âme dans les choses matérielles. La femme a cet art par instinct ; mais il faut le développer. Un de ses ennemis, c'est le mécanisme envahissant, qui fabrique à la douzaine des objets dépourvus de marque personnelle. Ce mécanisme a submergé le domaine de l'habitation, de l'habillement, tous les domaines où se donnait carrière l'art féminin, en des créations sans cesse renouvelées et d'une richesse inépuisable. Déclarons-lui la guerre! Ayons contre lui la haine du vivant contre l'automate; du musicien contre le piano à manivelle; du prophète contre les perroquets sacrés qui répètent des formules. Qui nous délivrera de sa tyrannie stiipide?
Il fait tous les métiers, le misérable ! Et l'un de ceux où il me déplaît le plus, c'est le métier de cuisinier. Autant il me répugnerait de m'entendre dire par une machine à parler des vers d'Homère, le Sermon sur la montagne, ou encore : « Je t'aime », autant il me répugne de voir la cuisine banalisée, mécanisée, inondée par des produits tout faits. C'est un signe de décadence, de décomposition familiale et sociale.
Vous allez m'accuser d'être un gourmand, d'attacher de l'importance à ce qui n'en a pas. Prenez la peine de m'écouter et de pénétrer mes intentions. C'est par le cœur et la raison que je m'intéresse à la cuisine, infiniment plus que par l'estomac. La table de famille n'est pas le vulgaire réfectoire où l'on vient vite se charger de quelques victuaillles, comme on charge le fourneau de charbon. La table est un symbole. Quand le Christ a voulu choisir pour tous
les temps une image saisissante de la fraternité et de la bienveillance réciproque, il a institué la cène. Le repas, la façon de le préparer, de le prendre, est un portrait de la vie, et reflète, dans ses diverses formes, l'état de perfection ou de grossièreté d'une civilisation. Tout l'ensemble du repas a une portée morale et spirituelle. Le moindre détail y signifie quelque chose. La propreté , le soin , la cordialité , la conversation qui règne à table, sont d'un intérêt de premier ordre. Et ce qu'on mange n'est pas indifférent. La préparation et la présentation des mets sont un des moyens des plus efficaces de démontrer ses sentiments à quelqu'un. Quand, après une maladie, le docteur vous permet de prendre un premier aliment, ne fût-ce qu'un œuf à la coque, êtes-vous indifférent à la manière dont ce mince repas vous est servi? La main qui l'offre ne signifie-t-elle rien ? Ne le trouvezvous pas meilleur s'il est servi avec un sourire, accompagné d'une bonne parole? Et si l'on vous dit : « Tiens, mange cela, c'est bon, je l'ai fait moimême, cela te fera du bien», n'en éprouvez-vous pas une satisfaction plus grande? — Moi, je suis ainsi, même bien portant, et je crois que beaucoup de gens me ressemblent.
J'ai pu observer, avec tristesse, ce qui se passe dans les ménages d'ouvriers, lorsque la femme cesse de faire la cuisine, par pure commodité. Je ne parle pas des cas où une triste nécessité l'y oblige : à l'impossible nul n'est tenu. Mais, devant mes yeux, je vois une multitude de petits intérieurs. La femme se
contente à l'heure du repas de courir chez les marchands. Elle rapporte quelques victuailles rapidement consommées sur le pouce et sans même mettre la table. C'est plus vite fait. Cela évite de courir au marché, d'allumer du feu, de laver la vaisselle.
Oh! l'abominable pratique que voilà. Elle serait condamnable déjà, au seul point de vue de l'hygiène. Dieu sait de quoi sont faits les aliments ainsi achetés de confiance et quels germes ils déposent h la loncrue dans l'oro-anisme! Des milliers de familles se
minent la santé par ce procédé; mais au point de vue familial et moral l'inconvénient est plus grand encore.
Pour le père, pour les jeunes gens qui travaillent h l'atelier, pour les enfants qui fréquentent l'école, voir en rentrant la soupe fumante, sur la table mise avec soin, c'est trouver non seulement un peu de confort, mais c'est comprendre qu'une àme de tendresse veille au simple logis, qu'on a pensé à vous en votre absence, qu'on vous aime enfin. Et qui donc niera qu'un peu de tendresse est aussi nécessaire à l'homme qu'un morceau de pain? Les femmes du peuple qui font la cuisine ont plus de mal que les autres ; mais leur rccomiiense est de voir l'homme et les fils rester au foyer. Cela vaut bien la peine d'allumer son feu.
Sans parler des raisons économiques, qui certes ne sont pas h négliger, la femme, dans toutes les
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classes de la société, a cent bonnes raisons de s'occuper de la cuisine. C'est une des provinces de son royaume, un des leviers de son influence de mère et d'épouse. Ne dites pas : « J'aurai une cuisinière ou un chef. » — Sauriez-vous les commander si vous ne connaissiez pas leur métier? Ne redoutez-vous pas leurs jugements? S'ils arrivaient à dire : « Madame n'entend rien au commandement », vous seriez leur inférieure à un certain point de vue.
Que la femme ne se laisse pas supplanter pour ce qui est de la vie pratique. Qu'elle ne se contente pas de connaissances superficielles, et surtout qu'elle ne se laisse pas aller à mépriser ce genre de travail comme inférieur. Ce serait manquer non seulement d'esprit organisateur, mais de discernement.
Que pensez-vous des fiancées qui copient leurs lettres dans le manuel du parfait secrétaire? — Je mets au même rançf les ménairères à la remorque de leur bonne, ou de l'épicier, du charcutier, du pâtissier, incapables par elles-mêmes de composer un plat ou un menu. Vivent les plats qu'on invente et qu'on fait soi-même! Vive la cuisine individuelle où l'on met un peu de son cœur et qui nourrit l'âme en même temps qu'elle fortifie le corps ! Et, par-dessus tout, vivent les femmes qui savent mettre les mains à la pâte, sans être moins gracieuses ni moins soignées pour cela!
D'ailleurs, mademoiselle, si vous n'aimez pas le pot-au-feu, écoutez ce conseil d'un ami. Si vous n'aimez pas le pot-au-feu, acquérez dans ce domaine
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des lumières d'autant plus sérieuses. Sans cela vous tomberez en tutelle, si vous devenez maîtresse de maison, et dans la plus humiliante des tutelles. Vous serez à la merci de vos domestiques, ou si quelque jour vous en manquez, et ces choses arrivent, ce sera la famine au losfis. Mieux on connaît son affaire, moins elle vous tracasse, et plus on est indépendant des petites misères et des tours que nous joue l'imprévu. Pour celui qui ne sait pas, tout est une montagne. Si vous désirez que dans votre maison l'esprit l'emporte sur la matière, dominez bien cette matière : possédez-la sur le bout des doigts. Autrement, pour avoir dédaigné l'apprentissage, vous resterez toute votre vie une apprentie; vous serez, chose fâcheuse pour les vôtres, une ménagère à embarras, précisément parce que vous ne connaîtrez pas le secret de faire le nécessaire sans qu'il y paraisse. Et peut-être, tenez, ferez-vous un jour une maladie pour avoir reçu un hôte à l'improviste.
Savoir se servir de ses dix doigts, être capable de faire la cuisine, de bâtir une robe, de chiffonner un ruban ou un chapeau, ce n'est pas seulement un capital, c'est une ressource morale. L'activité des mains est la meilleure gardienne des cœurs. Je plains plus encore que je ne les blâme, les femmes oisives. Leur châtiment est l'ennui, la frivolité, les lectures malsaines, le bavardage vide. Elles sont au surplus inamusables, quoique sans cesse à la recherche d'émotions nouvelles.
Mais tous ces soins matériels nuiront à l'inteliectualilc. Tant de connaissances et d'aptitudes pratiques ne manqueront pas de mettre du plomb dans les esprits, de rétrécir l'horizon?
Détrompez-vous. A moins d'avoir une carrière absorbante, comme celle de médecin ou de professeur, une femme peut s'occuper de son intérieur sans contrarier sa culture. Au contraire, un peu de vie pratique vient au secours des lectures et des idées. Et quand bien même je serais professeur, j'aimerais me reposer parfois des mathématiques ou de l'histoire, en cultivant mon jardin, et médecin, je ne dédaignerais pas de pouvoir prescrire aux malades une cuisine de mon invention.
J'estime donc que tout milite en faveur de l'éducation pratique préconisée ici et j'ajouterai en outre que toute femme doit être un peu garde-malade et s'y préparer comme jeune fille. Quelques notions essentielles, sur les blessures, les accidents, les maladies, un peu de cette décision, de ce sangfroid que procure l'habitude, cela vaut de l'or. Les jours arrivent où le besoin s'en fait vivement sentir.
Chacun de nous a en lui une certaine somme de puissance admirative et quelques-uns la placent assez mal, sur des objets mesquins et indignes. Pour ma part j'en ai placé une grosse part sur le sujet de
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ce chapitre : les mains diligentes. Je demeure ému, religieusement ému, devant les merveilles que font en silence les mains de la femme à l'ombre du foyer. Aucune province de l'activité humaine, ni l'industrie, ni la science elle-même, n'a cette profondeur mystérieuse. Et dire que tout ce labeur de bonté, d'énergie, de patience est du travail qui ne se paie pas! L'argent n'y est pour rien. Ce pur désintéressement rachète bien des actes de mercenaire. Celui qui ne le connaît pas ne sait pas ce qu'est l'humanité; il n*a jamais su son pkis précieux trésor, sa plus intime réserve de vertus.
Depuis les mains prévenantes de la fdlette qui commence à se rendre utile, à soulager sa mère, à prendre sur elle une part du fardeau, jusqu'aux mains ridées et tremblantes de l'aïeule tricotant encore malgré ses yeux ternis, mains diligentes de nos sœurs, de nos épouses, de nos mères, soyez bénies! De tout ce que Dieu a fait en ce monde pour traduire sa bonté, rien ne vous égale. Car vous ne savez pas seulement filer le chanvre, tirer l'aiguille, orner la demeure, garnir la table, vous ne savez pas seulement accomplir des miracles d'économie et de courage, des chefs-d'œuvre de grâce : vous êtes bonnes et compatissantes. Vous nous bercez au matin des jours. Vous essuyez nos premières larmes, vous soutenez nos premiers pas et plus tard vous savez toucher à nos blessures d'un tact si délicat, qu'on oublie de s'en plaindre lorsque c'est vous qui les pansez.
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Tout tableau doit avoir son ombre. N'en laissons pas manquer celui-ci. Elle sera gaie, en somme, et consistera en deux caricatures destinées à se servir de pendants. L'une est empruntée au sexe fort, l'autre au beau sexe.
Je vois devant mes yeux la vilaine silhouette du Monsieur, qui s'imagine que les doigts de fée ont été créés à cette seule fin de le servir. Parmi les innombrables exemplaires de bêtes curieuses que présente la collection comique de l'humanité, l'une des plus réussies, des plus ridicules, c'est le mari tyran. A cheval sur ses prérogatives, difficile, égoïste, il considère sa femme comme son esclave. Il est sans égards : de jour et de nuit, peu lui importe, quand il s'agit de ses aises, il ne se soucie de personne. De ce fardeau, écrasant parfois, qui repose sur les épaules d'une mère de famille, il ne prendrait pas sur lui la plus mince partie, mais il l'aggrave de son mieux : « J'ai failli attendre! » « Madame, vos pommes de terre sont brûlées »; (f Madame, vos enfants sont paresseux, négligés, impertinents » ; « Ma chère, ton bébé m'empêche de dormir la nuit ».
Qui donc nous a raconté l'histoire de ces peuples où la femme est une bête de somme? Quand il y a une charge à porter, c'est elle qui la prend. Le mari suit, libre, h moins qu'il ne précède, hissé sur un âne. Ailleurs, chose incroyable, mais confirmée par des
voyageurs sérieux, quand la femme a un enfant, c'est le mari qui prend le lit et se soigne. Nous avons parmi nous des gaillards de ce calibre-Ih. Et si vous saviez comme ils se prennent au sérieux! comme ils entretiennent et préservent leur dignit.^! Ils demandent à n'être touchés qu'avec des gants. Je les saisis au bout d'une pincette et je les épingle dans ma collection, comme de vilains bourdons qu'ils sont.
Mais quel est cet autre insecte curieux que nous piquerons juste en face? C'est la femme qui se fait servir par son mari, le considère comme son page, son zèbre, son saute-ruisseau ou son valet de chambre; à moins qu'elle ne fasse de lui son écran, son éventail, son oreiller. Il se pratique dans ce domaine des choses incroyables. Voici deux exemples cueillis dans des classes sociales fort différentes et dont je garantis l'authenticité absolue :
Un certain samedi soir, sur une route de mon pays natal, j'entendis ce dialogue entre deux maçons qui passaient : — « Ne marche donc pas si vite, notre journée est finie, prenons notre temps et flânons un peu. — Tu le peux, toi, veinard dont la femme sait coudre, dont le dîner fume sur la table quand tu rentres. Moi, hélas! je n'en suis pas là, je ne sais jamais ce qui m'attend au logis. Peu importe quand je rentre, rien n'est fait, et tiens, pour te confier ma peine, c'est demain dimanche,
et ce soir avant de me coucher, il faut que je raccommode les bas de ma Catherine. »
Que dites-vous de ccLt? Un maçon qui dépose le marteau et la truelle pour prendre l'aiguille. C'est raide, n'est-ce pas?Alors goûtez l'anecdote suivante :
Une certaine dame, non des moins fortunées, aussi bien portante que vous et moi, passait sa vie à se soigner. Son malheureux mari usait le plus clair de son temps à calfeutrer les portes et les fenêtres, h consulter le baromètre et l'horizon. Pour la moindre promenade, il se chargeait d'une panoplie d'ombrelles et de parapluies, de châles d'épaisseurs diverses, de sels et d'autres drogues, ainsi que d'un choix varié de livres. On eût dit un colporteur. Madame n'en était pas plus satisfaite pour cela. Il avait beau se charger, s'approvisionner, toujours il manquait quel([ue chose et les livres qu'il traînait avec lui étaient justement ceux qui, ce jour-là, ne plaisaient pas. Certaine après-midi d'été, par un temps couvert, il prit fantaisie à Madame de prendre un bain de rivière, au bout du jardin. Préalablement, Monsieur courut prendre la température. Elle était légèrement inférieure à la normale. Madame persista dans son désir... On vit alors ce spectacle comique : Madame, descendant vers le rivage enveloppée de son peignoir et derrière elle, trottant, Monsieur, avec deux gros arrosoirs d'eau bouillante... pour adoucir le premier contact de l'onde fraîche.
Elle se faisait chauffer la rivière!
Après cela on peut tirer l'échelle.