CHAPITRE XIII Les jours mauvais
Je veux parler des ombres et des difficultés de la vie domestique « aux jours dont nous disons qu'ils ne nous plaisent pas ». Jours d'épreuve commune qui intéressent et afiectent tout l'ensemble familial et y provoquent des réactions funestes ou salutaires.
Commençons par ce qu'on pourrait appeler les petites misères. Elles ont leur source dans les ansfulosités de caractère, les inégalités d'humeur. L'énergie et la vigilance nous permettent d'amender nos tempéraments, mais nul ne saurait être à tel point maître de soi qu'il ne subisse, à certains moments, l'influence de ses mauvais penchants, surtout lorsqu'ils sont réveillés par les contrariétés extérieures. Chacun sait qu'il y a des jours où, selon une expression courante, cela ne va pas. Tout le monde s'est mal levé. Le temps s'en mêle, il est lourd, morose, énervant. Et comme par un fait exprès, ce sont ces jours-là, aussi, que choisissent les
fâcheux pour nous faire des visites, nous parler de sujets irritauts, nous écrire des lettres d«''sagréables. Grâce à ces divers éléments, l'atmosphère de la maison se charge d'une électricité menaçante. Il V a de l'orage dans l'air. Les étincelles ne manquent pas de jaillir bientôt. II tombe des mots vifs, on rudoie les enfants, les domestiques reçoivent des horions. — Cela ne pouvait pas manquer. En dos jours pareils, on se souhaite à cent lieues de l'endroit où l'on se trouve. Mais il n'est pas rare que le lendemain tout soit transformé. Le soleil s'est levé dans un air purifié, les vapeurs sont dissipées; chacun est souriant et met dans ses procédés avec les autres un peu du regret d'avoir été si insupportable la veille. Tout se répare et se pardonne : après la pluie le beau temps.
Lorsqu'il surgit entre membres d'une même famille des dilTérends sur des points d'une certaine importance, diflérends qui ne viennent, ni du caprice, ni de l'humeur, mais d'une réelle opposition de vues sur des questions de croyance, d'opinion, d'intérêts, de goûts, de relations, c'est déjà plus sérieux. Au fond on s'aime et on s'apprécie; mais il y a des points sur lesquels on ne parvient pas des l'abord à s'accorder. Des explications surgissent, des discussions naissent h l'improviste : il v a du tirairc enfin, la cordialité coutumière et le doux abandon font place à la réserve, au froid. Les rouages de la machine familiale grincent quelque peu et Ion s'aperçoit bientôt que tout l'ensemble de la vie du
foyer est en souffrance. Si par malheur, en ces moments critiques, il survient des amis superficiels, ironiques, heureux de voir les autres ferrailler, ils ne manquent pas d'empirer l'affaire. Heureusement il y a d'autres esprits aussi, des esprits secourables et pacifiques. Ceux-là mettent de l'huile sur les rouages qui frottent et risquent de s'échauffer. Ils disent des paroles réconfortantes, exercent une influence calmante et ramènent les cœurs les uns vers les autres. Ils rappellent que jamais il ne faut sacrifier l'essentiel à l'accessoire, ni laisser l'affection se refroidir parce qu'on a des vues différentes. Ils évoquent les bons souvenirs, touchent les cordes généreuses, engagent à l'indulgence et h la largeur d'esprit. Alors on se retrouve, honteux de part et d'autre d'avoir perdu du temps pour la paix et la bonté. En l'absence d'un ami, c'est notre conscience qui peut nous rappeler à l'ordre. Ceux qu'un méchant et sot amour-propre n'empêche pas d'écouter la voix intérieure ne sont jamais longtemps sans se réconcilier pleinement. Quelque chose en eux, qui vient du meilleur et du plus profond de leur être, leur dit que les jours sont trop précieux pour les consacrer à se bouder, à se faire de la peine les uns aux autres.
Des jours pénibles, ce sont encore ceux où les enfants n'obéissent pas, travaillent mal, nous donnent des inquiétudes sur leur avenir. Avant que les carac-
tères se dessinent et que la direction de vie soit pour ainsi dire fixée, on en est quelquefois à se demander de quel côté ces jeunes commençants vont se tourner. Tout indice d'un naturel droit et d'inclinations o^énéreuses nous remplit de joie et d'espérance. M;us par moments les signes de mauvais augure se multiplient. Alors l'incertitude gagne nos âmes; nous voyons déjà nos enfants s'égarer, mal tourner, manquer leur vie, et notre douleur est grande. La plupart du temps, heureusement, ce sont là des soucis exagérés; mais le chagrin n'en est pas moins réel. D'ailleurs quand on songe à ce que c'est que d'avoir des enfants indignes, on trouve tout naturel que la pensée seule d'un pareil malheur nous fasse trembler d'avance.
Une autre catégorie de jours qui ne nous plaisent pas, ce sont les jours de maladie. Quelqu'un des nôtres s'alite. Son état inspire de l'inquiétude. Le danger devient réel. Voilà les cœurs serrés ; les occupations de chacun mêlées d'une secrète peine. Pour un temps, l'avenir se fait sombre et la vie domestique est entravée. Mais si la maladie se termine heureusement, pour sérieuse qu'elle ait été, rangeons-la dans la catégorie des petites misères dont on se console. La convalescence arrive et la guérison; la joie dédommage des tourments et personne ne songe à se plaindre. On s'aime un peu mieux et tout est oublié.
Malheureusement ce n'est pas ainsi que finissent toutes les maladies et c'est ici que des petites misères nous arrivons aux grandes.
Une infirmité se déclare chez l'un des nôtres, un enfant s'étiole et dépérit. Frappé en pleine et belle vie, un membre de la famille voit son développement arrêté, sa carrière brisée. Pour tout le reste de ses jours, il n'y a pas d'amélioration à espérer. Voilà une lourde croix, un fardeau définitif sous lequel il faudra marcher, une grande misère enfin.
Le deuil en est une autre. Vous avez vu la mort de loin, comme on voit passer au large les orages qui fondent sur d'autres contrées. Maintenant elle s'est approchée. De l'arbre vert et intact de voire vie familiale, elle détache un rameau, elle arrache une branche, à moins que, par un de ces coups de foudre trop fréquents, elle ne scinde en deux et ne déchire le tronc même. Une blessure profonde nous est faite par où s'échappe notre force, et pour longtemps, pour toujours peut-être, notre bonheur est compromis, détruit.
Il y a cependant des circonstances qui aggravent le deuil lui-même. C'est lorsque la mort et la séparation nous atteignent au milieu du bouleversement de notre situation matérielle. La position sociale que nous occupons fournit le cadre stable de tous les événements qui nous arrivent. Tant que ce cadre tient bon, rien de ce qui se produit
ne dépasse certaines limites normales. Nous sommes frappes au milieu d'une existence habituelle, entourés d'objets familiers, de figures connues, soutenus par des occupations et des coutumes qui, sont de bonnes forces alliées et sccourables. Mais il n'est pas rare que tout cela soit ébranlé et abattu.
Selon leur position sociale, les foyers peuvent être menacés par le chômage, les crises industrielles ou financières, les perturbations économiques, la guerre, les épidémies, toutes les circonstances qui apportent de graves modifications à l'état ordinaire et régulier des choses. Il est facile de comprendre que les risques et les destructions que comportent de semblables événements sont compliqués, amplifiés, dès qu'ils affectent un groupe familial, au lieu d'intéresser des individus isolés.
Autre chose est de perdre son travail, sa fortune, sa situation quand on est seul; autre chose est de recevoir ces coups du sort, quand on a charge de famille et par conséquent charge d'âmes.
Il s'est trouvé des époques plus agitées, plus fertiles en commotions que la nôtre. Toutefois le temps où nous vivons est suffisamment inclément. L'instabilité des situations y a par moments atteint des proportions inquiétantes. A chaque instant nous entendons dire que tels ou tels sont ruinés, et la fréquente répétition des catastrophes nous donne cette pénible impression que ces choses-là peuvent arriver à tout le monde, qu'elles pourraient donc nous arriver.
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Comment suppoiterons-nous la ruine, la pauvreté, ou seulement la diminution sensible des biens et du genre de vie? Quel résultat aura pour nous le régime des humiliations, des privations? Graves questions. Vues de loin et posées en théories seulement, elles paraissent souvent faciles h résoudre. On se tient bien dans les batailles imaginaires. Mais sur le terrain, c'est moins simple. Tant de choses conspirent contre ceux que frappe la ruine! On ne peut jamais savoir d'avance ni ce qu'on éprouvera dans la fournaise de cette épreuve, ni comment on s'y tiendra. Les contrariétés, les démêlés de justice, les mille complications de notre vie sociale, aggravent les malheurs des grens. Le calice d'amertume leur est rendu plus amer encore par les accessoires. Obligés de le vider en détail, ils ne sont jamais bien sûrs qu'il ne reste pas au fond quelque lie cachée.
Encore si les nudhcurs arrivaient isolément! Mais un proverbe bien fait pour nous effrayer, dit qu'ils n'arrivent jamais seuls. Ils marchent par séries, se tiennent, se provoquent et s'amènent les uns les autres.
Frappé dans vos biens, il est assez rare que vous ne le soyez en même temps dans vos affections. Ce qui vous arrive, et souvent bien malgré vous, vous brouille avec des amis, vous fait mal juger par eux, vous divise peut-être avec vos proches.
Pour comble d'infortune, il ne vous est pas toujours possible de sauver volie réputation des naufiagcs où a succombé votre prospérité.
Puis quand la lénipcle a cessé de sévir, et que vous regardez autour de vous, vous apercevez ses efTets, qu'au feu de l'action et au sein des soucis d'aflaircs vous n'aviez pas eu le temps de remarquer. Il y a des santés ébranlées, des volontés brisées, des blessés, et quelquefois des morts. Le deuil suit les pertes d'argent, les embarras ou la ruine.
Alors la nuit s'épaissit autour de vous, la vue se trouble, le courage chancelle, les forces humaines ne suffisent plus aux fardeaux. Celui-là ne sait pas ce que c'est que l'angoisse et la peine, qui n'a jamais passé avec les siens h travers ces ténèbres.
Et pourtant il en est de plus épaisses encore. Je veux parler de ce qui se passe quand la dignité et l'intégrité des mœurs sont en jeu, quand il s'agit de l'honneur de nos fils, de nos filles, de notre femme ou du nôtre. Si des écarts de conduite nous ont fait encourir le blâme de ceux qui vivent autour de nous, si, tout en souffrant, nous sommes obligés de reconnaître que nos peines ont une source positive, ont été méi itces par nous ou les nôtres, la douleur est assez profonde déjà. Mais si nous sommes victimes de l'erreur, de la mauvaise volonté, de la méilisance; si cette vipère immonde qu'on nomme la calomnie a répandu sa bave impure sur la robe blanche de votre fille, sur votre honneur de citoyen ou de soldat? le gouffre alors s'élargit, se creuse,
devient insondable. On aurait beau avoir toute l'imagination d'un Virgile ou d'un Dante, tout l'infernal génie d'un Torquemada, jamais on n'arriverait à peindre la somme de tortures qu'une famille peut endurer lorsque de pareilles calomnies fondent sur elle.
Malgré cela, au-dessous de ces gouffres, il y a des degrés encore et j'en signale un. C'est lorsqu'à la honte publique vient s'ajouter le doute intérieur, et que ceux qu'on accuse injustement du dehors, sont soupçonnés par les membres de leur famille. Que vos compagnons, vos relations sociales, vos collaborateurs et vos concitoyens vous jugent et vous condamnent, pourvu que chez vous on ait gardé la foi et la confiance en vous. Alors il reste du moins une étoile dans votre nuit. Mais que cette dernière étoile aussi vienne à s'éteindre : que votre femme, vos enfants se détournent de vous, alors je ne connais plus rien qui dépasse l'horreur d'une pareille situation.
Arrêtons ici cette énumération des épreuves de famille. Les signaler toutes n'est ni possible, ni profitable. Qu'il nous suffise d'avoir ouvert un jour sur ces perspectives sévères, d'avoir attiré l'attention sur les avertissements qu'une pareille vue peut nous donner. Demandons-nous quel est dans la vie le rôle des jours mauvais; envisageons quelquesunes de leurs conséquences.
L'effet que produisent les jours mauvais n'est pas le même pour tous. On ne résumera pas leur action en une formule unique, applicable à l'universalité des cas. Ils aflectent les familles d'une façon essentiellement différente, selon la valeur de leur vie intérieure. Partout où manquent l'ordre, l'éducation et la discipline, les malheurs sont le signal de la déroute. Partout où l'éducation est ferme, où l'on se respecte et s'aime, ils cimentent l'union. Au creuset de l'adversité, ce qui est fort se purifie, ce qui est faible se désagrège. C'est un triste spectacle, mais fort commun, que de voir les membres des familles désunies se reprocher les uns aux autres leurs infortunes. Ils s'enveniment réciproquement leurs plaies, en y touchant avec des rnains rudes et impures. Le malheur des malheurs, en somme, c'est de ne pas s'aimer, de ne pas se comprendre, de ne savoir ni fraterniser, ni pardonner.
Lorsque les jours mauvais fondent sur une famille où régnent la cohésion, la sympathie et la discipline, immédiatement les rangs se serrent. Chacun, à son poste, fait son devoir. Jamais mieux qu'alors on ne s'aptrçoit de la douceur qu'on éprouve à pouvoir compter sur une mutuelle fidélité. La sûreté et le dévouement des uns augmentent le courage des autres. On accepte les privations de bon cœur, parce que chacun pour son compte en fait autant. Si l'on pleure, on ne pleure pas seul.
Attentif à observer la douleur de ses compagnons,
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à y apporter quelque soulagement, on oublie ses peines personnelles.
Les jours mauvais, dans les familles où l'on s'aime, présentent de l'analogie avec les soirs d'hiver. Pendant qu'il fait sombre et froid dehors et que pour mieux lutter contre la saison rigoureuse, on s'est enfermé davantage et plus étroitement rapproché, l'intérieur s'échaufTe et s'anime. Alors que le long des beaux jours on courait les bois et les montagnes, éloignés quelquefois les uns des autres, maintenant l'inclémence du ciel vous rapproche et la lumière du même foyer éclaire de ses reflets les figures des jeunes et des vieux. Dans les jours difficiles, la tendresse a des inspirations et la bonté invente des artifices que les jours faciles ne connaissent pas.
L'adversité est une grande révélatrice. Si plusieurs y apparaissent sous un jour défavorable, d'autres y manifestent des vertus ignorées auparavant. Même entre mari et femme, parents et enfants, frères et sœurs, on ne se connaît vraiment que lorsqu'on a lutté, pleuré, souffert et prié ensemble. Dans l'heureuse monotonie des jours faciles, la volonté, l'esprit de dévouement et de sacrifice, trouvent peu d'occasions de se manifester. Comme dans un air trop mou, sur un sol trop léger, les germes les plus nobles de notre âme s'y développent péniblement. Il leur faut le sol plus ferme, le climat plus sévère et plus tonifiant des jours difficiles.
Il est un fruit particulièrement précieux, que l'on voit rarement mûrir sous un ciel toujours pur, mais
dont la saviMir <»"ngMo ;ui contact des intempéries, c'est la l'ilié. Sans doute il est des âmes que le malheur aii^rit et Terme, que leur soulTrance rend incapables d'apercevoir celles de leurs semblables. Bien des hommes ressemblent h ces parents qui ne peuvent plus supporter la vue d'un enfant parce qu'ils ont perdu de chères tètes. Leur chagrin auf^mente chaque fois qu'il passe sur leur chemin une troupe jovouse livrée à ses jeux. Ces parents-là je ne les juge pas, je les comprends et les plains. Mais ce qui leur arrive n'arrive pas à tous. Combien sont-ils ceux qui pour avoir pleuré sur ces petites tombes où dorment leurs chers petits anges, ont senti s'éveiller en eux une tendresse émue pour tous les enfants, surtout pour ceux qui souffrent! Leur douleur a étendu, purifié leurs sentiments paternels. Celui qu'ils regrettent plaide, au fond de leur âme blessée, la cause de tous ceux de son âore. Pour l'amour de lui on sourit h leur joie. C'est en pensant à lui qu'on prend sur ses bras, pour les porter, les innocentes victimes des précoces misères.
Tout n'est donc pas à regretter dans les jours mauvais. Nous sommes comme ces matelots qui préfèrent le beau temps, mais sont redevables, au régime austère des jours de labeur et de danger, de leurs plus solides qualités.
Quand le ciel est clément, la mer bleue et les vents favorables, le métier des gens de mer est plein de charmes. Mais combien il gagne en sévère beauté quand le ciel se couvre et que la mer se fait
mauvaise! Parmi les plus grandes choses qu'ait créées l'humanité, je compte ce vaisseau en marclic malgré vents, marées et ténèbres, par les eflets combinés d'un équipage d'élite. Et je lui compare la famille aux prises avec l'adversité. Heureuse si, comme les matelots, elle a su cultiver en temps calme la discipline qui augmente la force, la sympathie qui réchauffe et trempe les courages; plus heureuse encore si dans l'ombre, où nul phare n'indique la route, elle a appris à regarder la boussole qui ne trompe pas, à s'orienter d'après cette ligne stable et sûre de la conscience, où Dieu lui-même nous marque, à travers la nuit, le chemin vers l'infaillible matin.