LES BEAUX JOURS
bien rare que dans la plus belle cage et la mieux approvisionnée, on ne nourrisse pas de velléités d'évasion.
D'autres fois, c'est par rigorisme qu'on s'oppose aux distractions. « Ma fille, ce n'est pas convenable de courir ainsi, de rire si fort. On ne chante pas dans les sentiers; c'est bon pour le peuple, n Un Monsieur ti'ès pincé passant avec ses fils à côté d'une prairie, où un professeur en manches de chemise s'amusait avec ses élèves, dit en haussant les épaules : « C'est ridicule et cela manque de dignité. » En attendant, ses fils goûtaient fort peu leur promenade automatique. Ils avaient l'air de s'ennuyer, autant que les élèves du professeur ridicule s'amusaient.
Souvent aussi les chagrins ou les deuils de famille empêchent les gens de se souvenir de leurs malheureux enfants. Il leur paraît légitime que la jeunesse se taise sous le voile noir et cesse de jouer et de sourire. Hélas! c'est humain et excusable, mais ce n'est pas bon et c'est injuste. Que n'arrivez-vous plutôt à sourire, même à travers les larmes, pour mettre un peu de lumière dans l'âme de vos enfants? Comment voulez-vous qu'ils aiment la vie, qu'ils soient forts et vaillants si le matin déjà est assombri et chargé de fardeaux? Il faut un peu de bonheur au seuil des jours, pour avoir la force d'aller jusqu'au bout.
Donc, par amour et par prudence, il faut égayer sa maison, encourager les enfants lorsqu'ils singé-
nient à organiser des amusements, et, si possible, s'amuser avec eux. C'est ce qu'il y a encore de mieux. Je sais quelle joie profonde un enfant aimant peut éprouver, lorsqu'il voit un peu de bonne humeur sur le front du père et de la mère si souvent soucieux. On ne soupçonne pas ce qu'il y a de puissance moralisatrice dans une heure passée ensemble à rire de bon cœur.
Je m'en voudrais d'oublier les fêtes de famille. Tous les jours sont égaux, prétendent les esprits forts : c'est archifaux. Les jours sont égaux pour les pendules, mais non pour le cœur de l'homme. Il y a des jours qui marquent dans la vie, comme les pics des montagnes marquent à l'horizon. Désignons-les par un signe spécial.
De tous les sanctuaires, le plus ancien et le plus vénérable est la famille. Il faut h ce sanctuaire, comme aux autres, ses fêtes, ses dates soulignées de rouge ou de noir. Les peines passées sont saintes. Mais ne permettons pas aux souvenirs tristes d'envahir toute l'existence. Les événements agréables doivent laisser une trace aussi, et leur commémoration fournir à la jeunesse l'occasion de s'égayer. En particulier, c'est une bonne habitude de célébrer les jours de naissance.
S'il y a dans la maison un grand-père ou une grand'mère, je réclame pour eux la première place.
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Ils feignent, sans doute, par je ne sais quelle adorable coquetterie, de mépriser les hommages, surtout ceux leur rappelant qu'ils sont nés il y a fort longtemps. Mais, au fond, personne n'est plus sensible qu'eux aux témoignages de franche affection. Ce qui est vrai des grands-parents l'est naturellement des parents.
Il est facile, dans une maison, d'entraîner la jeunesse à célébrer les chers anciens. Et quand le pli est pris, il devient héréditaire et se confond avec l'esprit de famille, auquel il sert tour à tour d'orgfane et de nourriture.
L'approche des fêtes déjà est amus/nt. Comme il n'y a pas de vraie fête sans surprise, la maison se divise en deux camps : ceux qui sont dans le secret et ceux qui n'y sont pas. Les jeunes gens chuchotent, cachottent, complotent. Telle porte est condamnée. Tel tiroir, obstinément fermé, a des airs de sphinx auquel aucune puissance ne saurait arracher son secret. Or, il n'y a pas de distraction plus absorbante que d'être compris dans une machination secrète pour le plaisir d'autrui. Cela comporte toutes les émotions, toutes les périjîéties émoustillantes d'une conjuration véritable, sans en avoir les sombres dessous. Cela met de l'intérêt dans la vie pour toute une série de jours et en même temps nous rend meilleurs. Le partage d'un secret mauvais agit comme le poison; celui des bons secrets, au contraire, agit à la laçon des antiseptiques.
Mais voici le grand jour. Préparée discrètement,
la petite fête éclate comme un feu d'artifice. Les mystères se dévoilent, et, parmi ces mystères, il en est un que les organisateurs eux-mêmes ignoraient et qui, pourtant, est le principal et merveilleux secret des fêtes. Tout à coup, chacun s'aperçoit qu'il y a dans la maison un je ne sais quoi d'étrange et de très doux qui transforme les choses et les personnes, donne à tout une valeur imprévue. Ce sont les mêmes figures, les mêmes meubles, la même chambre, mais on les voit sous un autre jour. « Le toit s'égaie et rit. » Tous ses habitants vivent dans une communauté d'humeur bienveillante et heureuse. Un mouvement spontané emporte les cœurs vers la bonté communicative. De vieilles fautes sont pardonnées dans un sourire, de meilleures résolutions germent, on fait provision de courage, on se remet à espérer.
C'est un spectacle particulièrement touchant que de voir le plaisir installé dans l'appareil ordinaire du travail. Les livres ou les outils se reposent. L'effort a fait place au délassement. Mais ce délassement, avec sa gaîté et son bruit, n'est que la glorification du travail, auquel il emprunte son ressort. J'aime h voir, couronnée de fleurs, la table sur laquelle de graves pensées inclinent d'ordinaire le front, et que l'atelier austère résonne de chants et de rires. Quand il s'orne de bouquets ou de guirlandes, un secret tressaillement m'aveitit qu'il se passe quelque chose de grand et de sacré.
Ou ne pourra jamais dire des fêles de famille