CHAPITRE XVIII <^iiaiid les oiseaux quittent le nid
Jusqu'ici nous avons parlé de la famille comme d'une couvée chaudement abritée. Mais chacun sait que lorsque les ailes leur ont poussé, les oiseaux quittent le nid. Il ne saurait en être autrement. Les ailes ne poussent pas pour rester fermées, confinées sur un arbre familier ou dans le rayon d'une prairie et d'un champ. Elles sont créées afin de se déployer, de s'élancer dans les airs, de s'envoler vers d'autres cieux. Dans la société des oiseaux la séparation paraît en général s'accomplir le plus facilement du monde. Lorsque la velléité de voler de leurs propres ailes n'anime pas suffisamment les jeunes oisillons, leurs anciens les chassent du loffis h coups de bec, refusent de leur chercher de la nourriture, ou les lâchent sans autre forme de procès. Après cela il faut bien que les jeunes se débrouillent tout seuls. De leur coté, les vieux convolent en noces nouvelles, se refont un nid
et une famille et, de saison en saison, oublient le passé.
Dans la société des hommes il en va autrement. On n'a qu'une famille et elle dure pour la vie; mais la douce union no dure pas toujours. Autrefois, dans les siècles reculés surtout, elle résistait aux années. Vivre les uns près des autres c'était la règle. Mais le monde moderne, avec ses exigences pratiques et sa mobilité, conspire contre nous. Il nous prend nos enfants. Par la force des choses, ils quittent la maison un à un, d'une façon provisoire d'aljord, définitive ensuite. Le foyer se dépeuple, la table se dégarnit, la solitude arrive. On s'estimerait heureux, à la fin, de garder un seul enfant près de soi. Et cela même n'est pas toujours possible.
Voilà une des faces les plus mélancoliques de la destinée humaine. Je comprends qu'on s'en défende par tous moyens, il est naturel de dire : ne nous quittons jamais, restons ensemble!
îtlais avec cette horreur de la séparation, où irions-nous? Nous irions tout droit au marasme, à l'éternel piétiment sur place : la famille perdrait sa raison d'être, l'éducation son fruit. Il y a un temps pour tout. Un temps pour s'imprégner de l'esprit et des traditions domestiques, un temps pour aller porter au dehors ce qu'on a appris au foyer. Nous élevons nos enfants pour la vie. S'ils doivent bien y tenir leur rang, il faut qu'ils agrandissent leur horizon et voient le monde.
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A considérer combien nous avons de peine à quitter le nid, ceux-là semblent avoir raison qui dès l'âge le plus tendre habituent l'enfant h vivre loin d'eux. Pour faire un caractère détaché, un homme que le souvenir ne gêne pas dans ses voyages, un vrai citoyen du monde enfin, ne conviendrait-il pas d'éviter ces tendresses du home dont les liens deviennent un obstacle aux libres évolutions? Les parents sages et prévoyants ne feraient-ils pas bien de commencer par envoyer leurs enfants en nourrice et, sortis de là, de les placer dans un internat ou un couvent? De cette façon ils ne regretteraient pas l'aile maternelle et ses tiédeurs, ne les ayant jamais connues. A première vue cela paraît logique; mais c'est bien là une occasion de nous assurer que l'homme ne vit pas de logique. Et d'abord parmi les choses regrettées le plus tout le long de la vie, il en est qu'on n'a jamais possédées. Une vieille chronique nous raconte que pendant celte période de misère appelée la guerre de Trente Ans, un jeune homme de dix-huit ans mourut quelque part en Allemagne : « Je ne regrette pas la vie, dit-il, je regrette seulement de n'avoir jamais mangé de pain. » Cha(;un connaît la complainte du Masque de fer : « Je n'ai jamais connu les baisers d'une mère. » On regrette les biens qu'on n'a jamais eus, quand ce sont des biens essentiels répondant
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à un besoin profond de l'être. Les biens factices, on s'en passe. Les ignorer à jamais, c'est avoir eu la meilleure part. La vie de famille, la bienfaisante chaleur du nid sont des biens essentiels. Nous avons besoin de grandir sur les genoux, sous le regard, entre les bras de notre mère et de notre père. On peut, à la rigueur, élever des poussins dans la couveuse artificielle. Encore si ces malheureux petits produits industriels pouvaient formuler ce qu'ils ressentent vaguement, ils protesteraient les premiers. Mais il n'existe pas de couveuse artificielle pour remplacer en éducation le foyer domestique. Toutes les plus merveilleuses inventions, par lesquelles on veut le remplacer, ne sont que de misérables succédanés. Oh! combien ils sont à plaindre les enfants qui grandissent loin du nid, sevrés de tendresse, les enfants nourris, logés, vêtus, promenés et, si vous le voulez, amusés administrativement, auxquels rien ne manque sinon les baisers. Toute leur vie ils ont froid au cœur et rien n'est vivace en eux comme le regret de n'avoir pas été assez aimés.
Et ne croyez pas que ce soient ceux-là qui aillent vers le vaste monde avec le plus d'entrain; qui aient le plus d'étoffe pour être des lutteurs, des travailleurs indépendants, de hardis conquérants de l'inconnu. Par une loi <jui se retrouve dans l'univers physique connue dans l'univers moral, c'est à la concentration des forces que se mesure leur pouvoir d'expansion. Plus la vapeur est comprini'^.e, plus son
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élasticité augmente ; plus l'arc est tendu, mieux s'envole la flèche. Les peuples qui ont le sentiment national très développé, une puissante vie civique sont en même temps ceux qui essaiment le plus largement et envoient leurs colons jusqu'aux extrémitée de la terre. Et les familles compactes, dans lesquelles régnent les afïections intenses, les foyers chauds et vivifiants forment les caractères virils. On y est nourri d'un pain si fortifiant qu'en sortant de là on peut aller jusqu'au bout du monde. L'esprit du home est sur vous. On l'emporte, on le répand et cette vie qui nous pénètre, partout fait germer la vie.
Affaiblir le sentiment de famille dans le but d'augmenter l'initiative de l'individu, équivaudrait donc à énerver un ressort pour lui donner plus de pouvoir d'expansion.
Il faut la famille avec toute son énergie d'incubation, le nid enfin, et l'on sait ce que cela veut dire. Mais si l'on grandit au nid, une fois grand il est nécessaire de le quitter.
La dispersion de la famille s'opère dans des conditions fort diverses. L'heure en sonne plutôt pour nos fils que pour nos filles. Quelquefois la séparation d'avec la famille se produit comme un accident regrettable et prend la forme d'une rupture. Il y a là un côté très douloureux sur lequel nous insiste-
rons un nioinent. Dans les nids il v a des compagnons turbulents. Agités par l'impatience, on les voit prendre leur essor, avant d'être suffisamment emplumés, au risque de périr de faim et de froid, ou d'être mangés par les chats. Dans les familles il se rencontre de mauvaises tètes qui font exactement de même. Le réjjime du nid les '^êne. Cette existence réglée, tranquille, un peu austère, leur pèse. « Maman fait trop d'observations, papa est trop sévère. On ne peut pas bouger. C'est ennuyeux. Ou n'est plus un enfant, après tout. » Après avoir troublé la paix domestique, un beau jour ils s'en vont, s'engagent dans l'armée, prennent le train, le bateau à vapeur, ou simplement le bâton du voyageur et ne pensent pas toujours à donner de leurs nouvelles. Ces départs sont pour les parents une source de chagrins; il faut les avoir éprouvés afin d'en mesurer toute la profondeur. Par je ne sais quelle anomalie ce sont généralement les enfants les plus aimés qui font ces coups-là et le cœur en reste brisé longtemps sinon toujours. Les mauvaises têtes se partagent en deux catégories. L'une qui se détache de la famille, comme se détache de l'arbre un fruit sec ou une feuille morte. Ce sont les prodigues, les égarés, les enfants perdus. Ils ne reviennent plus ou quand ils reviennent ce sont des épaves, des inutiles qui restent pour les leurs un fardeau et une honte. Pourquoi en parler davantage? N'est-ce pas assez triste de devoir les signaler, dédire qu'ils existent, que leurs malheureux parents
en meurent de souci? Contentons-nous donc d'avoir indiqué la porte sombre d'un enfer où nous ne descendrons pas.
L'autre catégorie des mauvaises têtes se compose de ceux que la séparation fait réfléchir, que les expériences parviennent h former. La famille n'a pas pu façonner le bois rude quoique généreux dont ils sont faits. La vies'en charge. Ceux-làreviennent. Mais c'est du départ que nous parlons ici et non du retour. Et quand vous partez, mauvaises têtes, qui donc sait si jamais l'on vous reA'erra? L'angoisse domine l'espérance. On vous suit du regard comme si vous étiez perdus pour jamais.
C'est avec une angoisse pareille que l'on assiste au développement des enfants qui ne gardent pas, en devenant hommes, les idées des parents et se séparent de leur famille au point de vue spirituel. Il y a une grande douceur h voir ses fils épouser ses idées, ses croyances, et même ses passions. Quand ils brûlent ce que nous avons adoré, combattent dans les rangs de nos adversaires, leur conduite nous afflige. Mais ici, il convient d'être raisonnable. Nul ne peut équitablement demander h ses enfants de penser comme lui sur toutes choses, et de marcher sous le même drapeau religieux ou politique. Il faut s'habituer à penser qu'on n'est pas perdu pour ne pas être de notre église ou de notre parti. Et si le fait qu'un des nôtres professe des idées que nous repoussons , pouvait nous rendre un peu plus humain pour les adversaires,
il y aurait là de quoi se féliciter plutôt que de gémir.
A cette même place des séparations pénibles, il nous faut parler des déchirements que produit dans la vie de famille une vocation irrésistible, exceptionnelle et qui lance un homme en dehors des chemins battus. La prudence des parents rêve pour les enfants des carrières où l'inconnu tient le moins de place possible. La marche ordinaire du monde est telle que l'immense majorité des hommes suit les ornières tracées. Reste la race indispensable et clairsemée des indépendants, des pionniers, des novateurs, des réformateurs aussi bien dans le domaine des idées que dans celui du fait. Ceux-là ne ressemblent pas aux autres, ils ne ressemblent à personne. Leurs proches souvent ne les reconnaissent pas. Quelque chose d'étrange et d'indéfinissable vit en eux. A mesure qu'on les voit grandir et se dessiner ce sont des surprises, des étonncments et parfois de l'efTroi. Quand on glisse un œuf de canard dans le nid d'une poule couveuse on lui prépare une vie agitée. Ce seul canard donnera lui plus de mal que tous les poussins réunis et le jour où il verra de l'eau, où il s'élancera sur la rivière, heureux d'avoir trouvé son élément, sa joie n'aura d'égal que le désespoir maternel.
C'est le sort des appelés, des grands initiateurs do l'humanité, de faire beaucoup souffrir ceux qui les aiment et de souffrir eux-mêmes beaucoup. Méconnus des leurs, rejetés par leur famille, exclus du
milieu où ils ont germé et auquel leur grand cœur est attaché par des liens afTcctueux, on les traite de fous, de traîtres, d'imposteurs. Tout vivants, on les pleure comme des morts et souvent ils succombent à la tâche, sans que leurs contemporains aient pu comprendre tout ce qu'on leur doit. La postérité les réhabilite et leur tresse de tardives couronnes- Mais avec quelle tristesse ils ont dû dire : « Je n'ai plus ni père, ni mère, ni parents, ni amis. Les oiseaux ont leurs nids, les renards, leurs tannières, mais moi je ne sais où reposer ma tète! » Si c'est une loi commune à tous de quitter le milieu protecteur où s'est écoulée leur enfance et de voir se disperser le cercle des figures amies qui semblaient groupées pour toujours, cette loi s'accomplit sous sa forme la plus douloureuse pour ceux auxquels l'humanité doit ses meilleures conquêtes et ses trésors les plus précieux. En eux particulièrement s'accomplit la vieille parole : « Va-t'en de ta patrie, de ta famille, de la maison de ton père, vers le pays que je te montrerai. »
Dans l'ordre normal la séparation s'impose plus tôt et plus impérieusement aux classes aisées qu'au peuple. Les fils de paysans et d'ouvriers peuvent rester au foyer plus longtemps que ceux dont les carrières exigent des études longues et compliquées. La nécessité de trouver des écoles quali-
fiées pour leur éducation, impose aux parents, avec toutes sortes d'autres sacrifices, le plus dur de tous, celui de l'absence. Je trouve même que quelques parents se font sur ce point une violence trop précoce et trop cruelle. Ils envoient leurs enfants au loin dès l'â.gc de huit à dix ans. Pauvres petits! A cet âge la meilleure pension, l'intérieur le plus afTectueux ne remplace qu'imparfaitement la vraie famille. Que sera-ce si l'enfant est interne dans un collège ou un lycée PParmi toutes les créatureslesplus h plaindre en ce monde, je range le petit collégien de huit ans soumis au régime du dortoir, du réfectoir, de la promenade par file deux à deux. Pauvre petit administré, abreuvé de règlements, sanglé dans un uniforme, avec ton cœur trop prompt et ta tête trop tôt veuve de ses boucles, emprisonné derrière les murs d'une cour avec ton besoin d'air et de liberté! Ce qu'il s'est livré d'obscurs combats sous les boutons des tuniques rigides, sous l'impassible correction du képi , l'idée seule en est effrayante.
Pour les tortures qu'il a infligées, pour les larmes qu'il a fait couler des yeux de tant d'enfants, pour les déformations et les tares qu'il a communiquées, par son atmosphère malsaine au corps et funeste à l'âme, je hais l'internat. Les juges les plus clairvoyants l'ont condamné, et malirré toutes les puissances de l'habitude invétérée, il croulera bien un jour sous la malédiction universelle.
Par quoi le remplacera-t-on? Pour les enfants
trop jeunes par rien du tout. Leur place est au foyer. — Et comment fera-t-on leur instruction? Tout le monde ne peut pas se payer une gouvernante ou un précepteur. — Que ne les envoyez-vous à l'école primaire? Pour les premiers commencements c'est la meilleure. On y apprend h lire, à écrire et à calculer, mieux que partout ailleurs, et si la répétition de certains éléments, qui vous paraissent puérils, y est pratiquée sur une large échelle, c'est que l'expérience a prouvé que ceux qui ne répètent pas h satiété, oublient les principes rudimentaires et pèchent par la base tout le long de leurs études. — Envoyez vos enfants à l'école primaire. Ne craignez pas de les voir s'asseoir h côté d'enfants plus humbles sortis un peu de partout. La séparation des classes sociales est un des malheurs de ce temps. La patrie n'aurait qu'à y gagner si nous étions tous élevés sur les mêmes bancs jusqu'à douze ans. Vous redoutez la promiscuité, le ton, le langage? Connaissez mieux votre temps et ses mœurs. Comparativement à un internat, une école primaire est une petite académie. Gardons nos enfants au foyer, près de nous, jusqu'à douze ans, au moins. Après cela s'il faut nous en séparer plaçons-les à un autre foyer. 11 y en a de simples et de peu exigeants. D'ailleurs l'internat malgré son bon marché coûte toujours trop cher. S'il était gratuit je n'en voudrais pas ; s'il était obligatoire, je prêcherais la révolte
La séparation d'avec la famille, mauvaise quand elle se fait de trop bonne heure, devient salutaire à son heure. Chacun a pu remarquer que nos enfants, tilles et garçons, passent par des âges particulièrement difficiles, où leur conduite nous étonne et nous fait soufiVir, où les relations souvent deviennent pénibles. La plainte des parents est que leurs enfants, à ces âges-là, sont ingrats, discuteurs, dépourvus d'égards. Ils se considèrent comme le centre de la maison. Tout doit tourner autour d'eux et pourtant rien ne les satisfait. Ils ne semblent appréciernileur bien-être, ni l'afTection des parents, ni la société de leurs frères et sœurs.
Le moment est venu alors de s'en séparer. Les circonstances parfois exigent qu'ils restent près de nous. Dans ce cas, cherchons du moins des occasions nombreuses, pour les soustraire à notre contact perpétuel et à leur milieu ordinaire. Rien n'est énervant comme de tourner dans le même cercle, de voir sans cesse les mêmes figures, d'entendre les mêmes propos. Créons des diversions, si une séparation complète est irréalisable.
Mais si les raisons citées plus haut n'existaient pas, il y en aurait d'autres pour conseiller la sépation temporelle. Le milieu familial ne suffit pas indéfiniment au développement humain. Il ne saurait tenir lieu de tout. Une certaine étroitesse forcément s'y attache : c'est une infériorité de ne
connaître que les siens, sa maison et son clocher, La séparation, je le conçois, est dure aux parents. Dure non seulement par elle-même, mais par ce qu'elle fait entrevoir. Les premiers départs sont le commencement de la fin, nous le comprenons trop facilement; les distances, nous le sentons, vont s'accroître entre ceux que nous aimons tant et nous, le cher passé du nid commun va se clore, s'éloigner et ne plus rester à la fin qu'un souvenir. L'hésitation du premier pas est naturelle. Malgré ce qu'il peut nous en coûter il faut s'y résoudre. Quand on aime vraiment ses enfants on consent à les quitter. C'est pour leur bien.
Leur vue a besoin de s'élargir. Rien ne remplace comme puissance éducatrice, un changement de codre. C'est comme une sorte de cure morale et intellectuelle. Et, chose bien remarquable, confirmée journellement par nos expériences personnelles : la distance est un filtre des sentiments, elle les épure, les affine. Pour se rapprocher en esprit de ceux qui vivent près de nous et dont certaines petites misères journalières, certains dissentiments, nous séparent, il suffit quelquefois de les quitter.
Les voyageurs sont partis. Au logis leur place est vide, leur couvert manque à table. Où il y avait des cris et du mouvement il y a de mornes silences, des larmes furtives. Comme nous le comprenons
et comme nous en prenons notre part! Pourtant si intéressante qu'elle soit laissons là la maison paternelle et suivons les absents. Ils sont partis, en général, le cœur léger, sauf peut-être au dernier moment, où l'émotion des parents les a gagnés. Voyager, essayer leurs ailes, voir ailleurs ce qu'il y a, cela leur va. La tendresse émue des parents a été surprise, peinée de ce départ plutôt insouciant.
Mais les jours ont passé et voici les jeunes novices aux prises avec leur milieu actuel. Parfois la dilTérence est très sensible, l'acclimatation lente, laborieuse. 11 y a des figures étrangères, des habitudes qui ne s'adoptent pas toutes seules. L'inconnu frappe les yeux partout. On est dépaysé. Et quand vient la première lettre de la maison, on se cache pour la lire, afin de pleurer à son aise.
Il se passe alors un phénomène bien connu. Malgré le courage qu'on peut avoir et qu'on a, malgré le charme du séjour nouveau, de l'affectueuse sympathie du foyer d'adoption, des camarades et des maîtres, une sorte de brume couvre tout cela. Cette bruine est sur notre cœur encore plutôt que sur nos yeux. Elle s'appelle le mal du pays. A ceux qui en souffrent le soleil paraît moins clair qu'au pays natal. Mais le pays, là-bas, apparaît comme entouré d'une auréole. On en rêve la nuit. II est beau, souriant et tous les hommes y sont aimables; mais surtout papa et maman et les frères et sœurs. A toute heure du jour on se les représente, livrés à leurs occupations ordinaires, circulant par les chemins
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connus sous les arbres familiers. — Comme on les aimera mieux quand on les retrouvera! Hélas! le jour du revoir est si loin! viendra-t-il jamais?
En attendant, cette peine qu'on a d'être loin nous rend meilleurs, nous forme le caractère, nous fait apprécier ceux qu'on a quittés. Et pour leur prouver qu'on les aime et s'en donner à soimême le témoignage, on montre plus d'ardeur au travail.
Misère de l'absence, jours difficiles qu'on voudrait abréger, vous n'en êtes pas moins bienfaisants. Pour devenir des hommes il faut avoir passé par là.
Quand on est un écolier, en général on ne va pas trop loin. A mesure que passent les années, les excursions vers le vaste monde prennent plus d'extension et les motifs de quitter le foyer se multiplient. Après le tour de France, le tour d'Europe, les voyages au long cours. C'est le service militaire, la vie à gagner, la position à conquérir, le talent à développer, la science à cultiver. C'est encore le mariage. De moins en moins l'homme peut vivre où il est né, continuer tranquillement le métier de son père. Et la vie matérielle n'est pas le seul mobile qui nous oblige à quitter la famille et quelquclois la patrie. Les intérêts spirituels, aussi bien que la prospérité extérieure, exigent aujourd'hui que les nations fassent sentir leur influence au loin, se ren-
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seiL;nent, se créent des relations. A continuer à vivre sur lui-même, un pays se ruinerait sûrement. C'est donc un devoir patriotique et un intérêt supérieur qui nous appellent à passer les frontières et les mers. Et la famille doit cultiver, encourager, dans la jeunesse, l'esprit d'entreprise et les vocations hardies. L'idéal du rond-de-cuir, l'aspiration médiocre à des fonctions sures, la course aux places, le fonctionnarisme stérilisant, doit être remplacé par un idéal de vie indépendante, l'idéal du pionnier et du fils de ses œuvres. Nous avons trop peur des routes neuves : notre jeunesse choisit trop facilement les chemins battus, qui mènent aux terres piétinées des vieilles routines. Nous nous écrasons sur place les uns les autres et tel ferait des bassesses pour une sous-préfecture ou un bureau de tabac qui refuserait d'accepter un domaine à cultiver aux colonies. Personne n'en est plus heureux pour cela. L'existence se rétrécit et diminue d'intérêt. Le cercle des idées va se rapetissant. Ni le bagage scientifique ni le bafrao-e littéraire ne se renouvellent suffisamment. Quelques questions insolubles, quelques vieilles querelles politiques, religieuses ou sociales, absorbent l'attcnlion publique et nous ignorons ce qui se passe de grand dans le inonde. Une large venlilalion s'impose. J'appelle de tous mes vœux une vie de lamille puissante, concentrée, laborieuse et simple, mais en même temps ouverte au souffle du dehors, évocatrice des vertus héroïques, conquérante en un mot. C'est là qu'est le grand devoir de l'avenir
et c'est là que se trouve un des éléments du
relèvement national, un des sentiers oubliés du bonheur.
Il est surtout question ici de la jeunesse masculine et la plupart des dernières remarques ne peuvent s'appliquer qu'à elle. Mais si nos fdles nous restent un peu plus longtemps, la loi normale veut qu'elles nous quittent à leur tour. Si nous voulons qu'elles aient leur foyer, et qui donc ne le désire pas? il faut nous résigner à les voir partir à leur tour. Il ne se constitue guère de famille nouvelle sans une dette payée à la séparation. D'ordinaire, il est vrai, et c'est là une consolation, nos filles restent relativement près de nous. Le nouveau ménage s'établit, sinon dans la même ville, du moins dans le même pays. Et pourtant, si la femme est, moins que l'homme, appelée à habiter les pays lointains, il ne faut pas qu'elle en ait trop peur. A chaque étape sociale son rôle d'aide et de compagne consiste à s'associer au sort changeant de l'homme et de se mettre à la hauteur des circonstances. C'est une grande ressource pour une nation d'avoir dans son sein des femmes élevées de telle sorte, qu'elles ne cherchent pas les bonheurs casaniers des milieux où l'on a sous la main toutes les aises de l'existence. Que deviendraient, dans leur rude et fécond labeur, nos ingénieurs, nos savants,
nos marins, nos colons s'il ne se trouvait parmi nous (|ue (.les j(Mines filles incapables de vivre loin des lournisseurs, des magasins de nouveauté, des distractions mondaines, de ce qu'on peut appeler enfin le train-train monotone de l'existence bourçreoise? Nous avons besoin de courages féminins à la hauteur de toutes nos vocations masculines. Le bonheur n'y perd pas, il y gagne au contraire. Certes, à s'en aller loin des siens, il y a de grosses privations. Ce n'est pas seulement la civilisation cpii nous manque avec ses ressources faisant presque partie du pain quotidien : c'est le conseil maternel, le refuge toujours assuré de la maison, le soutien moral aux jours difficiles. Mais il y a des compensations à ces sacrifices. Une vie qui comporte de la décision et de l'énergie cache en elle des satisfactions ignorées de la douce et paisible existence des milieux faciles. Tout ce qui fortifie nos volontés agrandit aussi notre faculté d'être heureux. Parmi C(;ux qui connurent l'amour sous sa forme la plus exquise, il en est dont la jeunesse s'est passée à l'étranger, à civiliser des pays sauvages, à défricher des forêts, à soigner des malades, à instruire des ignorants. Ce genre de vie a des bonheurs que l'homme encadré, casé et classifié de nos sociétés régulières ne connaît pas, ne saurait même pas comprendre. Au fond il y a toute la dilférence du régime de l'oiseau en cage au régime du libre citoyen de l'espace.
AUPRÈS DD FOTBR. 16
Et maintenant que nous avons parlé de la séparation sous tant de lormcs et de la dispersion de la famille, élevons nos cœurs plus haut, vers ce qui ne saurait se séparer, ni périr. Il est un lien que la distance n'entame pas, qu'aucune absence ne détruit, c'est le lien des âmes. Plus la vie nous sépare, plus ce lien s'épure et se fortifie. La séparation est une école où l'on apprend à placer son affection au-dessus des choses visiljles et tano-ibles. Oh! le vilain proverbe : Les absents ont tort. Il n'est vrai que pour les cœurs lâches et les volontés molles. J'en appelle à tous les sentiments les plus humains, les plus faciles à constater en soi et partout. Qui donc occupe les meilleures places, les plus chères, les plus enviables dans chaque famille? Ce sont les absents. Plus ils sont loin et mieux on les aime. Et pour l'absent lui-même, quel est au fond de son cœur le coin lumineux et cher? C'est, n'est-il pas vrai? le coin du souvenir. Souvenir du pays et de la maison! Doux rayon sur nos sentiers lointains! 11 nous suit sur toutes nos routes, nous éclaire et nous soutient. C'est un talisman, un pur trésor que pour aucun bien de la terre on ne consentirait à laisser.
Sur les flots tumultueux un matelot veille la nuit; il est de quart. Le vent de mer lui cingle la figure et la vague, en passant, lui jette sa poussière salée. Il n'y a pas d'étoiles au ciel, c'est la solitude immense de l'ombre et des eaux. Mais dans le cœur du matelot
QLAND LCS OISEAUX QUITTEXT hV. MU 2'i3
il fait jour. Il rêve au pays loinUiin, à la chauiviicre paternelle, où, près de la lampe silencieuse, sa mère travaille et prie pour lui.
El Celui qu'elle invo{[ue est près du fils comme il est près de la mère. C'est en lui qu'est le i^rand remède contre les tristesses de l'absence. Pour les supporter sans terreur il faut savoir se réfui^ier en Dieu. Dans notre inquiète sollicitude, il nous semble parfois que ceux qui nous ont quittés sont moins gardés. Nos yeux ne veillent plus sur leurs pas. Nous les voyons entourés de pièges, menacés de dangers. Quelle exagération de notre puissance! Quel manque de confiance en celle de Dieu! Près de nous n'y a-t-il donc ni inconnu, ni péril? Sommes-nous les maîtres des destinées dans notre entourage immédiat? Non, un autre pouvoir que le nôtre gouverne la vie. Il est le jgième partout, où vont nos aimés comme aussi où nous restons. Contions-les à sa
Cfarde.
Un des mots les plus doux et les plus consolants, malgré sa tristesse profonde, c'est le mot adieu ! Pour le prononcer sans trop d'amertume, sachons le dire en toute vérité et dans toute l'étendue de sa religieuse signification. Adieu! cela veut dire : « Je te quitte, j'en suis attristé; mais je te confie à Dieu, c'est ce qui me rassure. » A tous ceux qu'attend l'épreuve des séparations, je souhaiterais de pouvoir dire dans ce sens-là : Adieu! — N'est-ce pas en iiicnie temps le meilleur moyen de se dire : Au revoir !