CHAPITRE XIX Quand les oiseaux reviennent au nid
La tristesse des départs a pour compensation les joies du revoir. Lorsque s'en vont de nos contrées, en automne, les oiseaux migrateurs, une certaine mélancolie s'empare de notre esprit. En même temps les feuilles tombent, la nature se dispose au grand sommeil, les jours en diminuant font penser aux déclins, aux choses finissantes.
Mais au printemps quelle joie h l'annonce de l'apparition de la première cigogne sur un toit, quelle heureuse surprise, en apercevant dnns le ciel d'avril la première hirondelle! C'est une fête. On a beau avoir vu et revu ces mêmes choses : impossible d'y assister sans émotion. Les pêchers revêtent leur robe rose, l'aubépine sa gaze neigeuse; les premières pâquerettes brillent comme des étoiles dans la verdure naissante des prairies et le cœur de l'homme se met à l'unisson : tout lui parle de revoir, de renouveau, d'espérance. Je préfère ces
alternatives à un printemps sans fin. Au tableau de la vie il faut des ombres et des ravons.
llélas! ici, dès le commencement il faut nous incliner devant une ombre bien noire. En parlant des joies du retour, pouvons-nous oublier que tous ne reviennent pas? Non. Accordons-leur la première place. Donnons une larme à ceux qui sont partis sans revenir, à ceux qui dorment sous la terre étrangère, sous les flots des mers, dans les vastes tombes communes des champs de bataille, ou qui sont rentrés à la maison paternelle, couchés dans un cercueil. Ils sont morts là-bas, loin de ceux qui les aimaient, sans avoir près d'eux, dans les derniers combats, les soins alTeetueux qui adoucissent le passage douloureux. Une lettre un jour ou un télégramme laconique est venu annoncer leur départ du monde des vivants : la maison paternelle s'est couverte d'un voile de deuil. Puis on a reçu leurs elTets, déballé en pleurant leurs vêtements, leurs livres^ les menus souvenirs emportés, fragiles reliques ayant pourtant duré plus qu'eux-mêmes, et le cœur s'est serré en songeant que jamais en ce monde nous ne les verrions plus. — Oh! la triste chose que ces morts loin du foyer, où l'on n'a pas même la satisfaction d'aller pleurer sur une tombe ou d'y cultiver une fleur! Pauvres pères, pauvres mères, vous que des souvenirs si cruels ont ployés, tout homme de cœur a des larmes pour vous et quiconque sachant invoquer Dieu pense à vous dans sa prière.
D'autres reviennent, mais avec les ailes brisées. Ils rentrent au foyer comme les oiseaux blessés qui viennent retomber près du nid. Les fatigues et les dangers de longs voyages; le climat meurtrier des tropiques, les privations et les souffrances, les balles de l'ennemi ont brisé leurs forces. Partis brillants de santé et de jeunesse, ils rentrent invalides, vieux avant l'âge. C'est à peine si on les reconnaît tant ils sont défaits. Ils font peur à voir et quand on les a embrassés pour leur souhaiter la bienvenue, on se détourne afin de cacher sa douleur. Ceux-là, nous les soignons, nous les réchauffons, plus chers de tout ce qu'ils ont enduré. Quelquefois, l'air natal et la maison paternelle font des miracles, ils reprennent vie, ils ressuscitent! Mais souvent il est trop tard! Le mal a fait son œuvre. Ils sont revenus, meurent dans nos bras.
— Pourquoi parler de ces navrantes destinées? — Parce que, si cette vie est un grand combat, il ne faut pas oublier les morts et les blessés. C'est une ingratitude et une honte de parler des vainqueurs et de se taire sur les vaincus; de célébrer les victoires et d'effacer les défaites du livre de la mémoire. Honneur avant tout à ceux qui tombent, à ceux qui ne reviennent pas, à toutes ces jeunes vies fauchées par la mort précoce. J'aimerais mieux me coucher dans la tombe avec ces chers enfants, que de faire
le silence sur leurs noms et de laisser leurs figures
disparaître de mon âme. En parler, mentionner leurs malheurs! ne craignez pas que cela décourage
quelqu'un. Il est des courages généreux qui vont de préférence où d'autres se sont déjà fait tuer, [.a grandeur d'une cause s'accroît, dans leur esprit, du sacrifice des héros tombés pour elle.
Aucun triomphe n'a valu à la science, à la religion, autant de pionniers que leurs martyrs. Toutes les routes de l'humanité sont jalonnées de croix. Là sont tombés les vaillants qui frayèrent la voie. Là aussi les grandes vocations se décident, et la jeunesse qui se sent de l'enthousiasme et de l'idéal, va puiser ses plus pures inspirations.
Mais après avoir pavé notre tribut de regrets et pleuré avec ceux qui pleurent, il est juste de partager la joie des autres. Il faut prendre la vie comme elle est et y porter les sentiments qu'elle réclame. Oublier les vivants, pbur ne penser qu'aux morts, serait tout aussi injuste et inhumain que d'oublier les morts pour ne penser qu'aux vivants. Tous sont de la famille et la famille les aime tous.
Parmi ceux qui reviennent, je pense d'abord aux plus jeunes, écoliers et écolièrcs qui entrent en vacances. Ils ont compté les jours ceux-là. Une de leurs joies, dans les derniers temps d'absence, a été de bifTer sur l'almanach les dates écoulées. C'est
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une façon de tromper son impatience. Elle est connue aussi des troupiers, qui, vers la fin du service, vont charbonnant sur tous les murs : encore vingt jours! encore quinze jours!
Ils ne pensent plus qu'à nous, ces chers enfants : rentrer au pays, revoir la maison ! Leur cœur n'est pas là où ils vivent : il a pris son essor vers les champs accoutumés. — Vous tous qui avez passé par là, souvenez-vous de ce que vous éprouviez.
Je me rappellerai toujours mon premier retour au village natal après un an de ce grand Paris. Toutes les autres années de mon existence réunies ne m'ont pas paru aussi longues. J'avais désespéré de jamais en voir la fin. Elle était arrivée cependant. Après une nuit de chemin de fer, je me trouvais au soleil d'une matinée d'août, en Alsace, sur la grande route qui traverse le col de Saverne. Laissant sur ma gauche les murs du vieux Phalsbourg, je m'engageai bientôt dans la superbe forêt du Fahlberg. Il était vers les huit heures du matin. La veille, à la même heure, j'emballais ma valise à la pension Kuhn, rue de la Tour-d'Auvergne, ayant entre la libre campagne et moi des piles de dictionnaires et de grammaires, des centaines de murs et de maisons. Du jour au lendemain, quel contraste!
Maintenant c'était la forêt aux vivifiantes senteurs, baignée de rosée, la forêt pleine de souvenirs. Les merles chantaient, les insectes bourdonnaient. Comme ils étaient accueillants, les hêtres antiques, les sapins barbus ! On se retrouvait, on se recon-
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naissait. Jadis, lorsque j'errais trop tard par des sentiers trop écartés, avec la conscience mauvaise d'avoir enfreint la consigne paternelle, les bons vieux arbres, comme de sages amis, de leurs branches agitées me faisaient signe, blâmaient mes folles équipées, ma témérité. Aujourd'hui il me semblait qu'ils ouvraient de grands bras en disant : Bonjour, petit, enfin te voilii donc revenu! J'en tressaillais de bonheur, j'en sautais de joie! foulant d'un pas alerte les sentiers forestiers, au bout descjuels je devais voir apparaître les toits rouges environnés de verdure et le clocher du village. Tout à coup, dans cette solitude j'entendis parler. A cinquante pas derrière moi débouchèrent deux paysans, qui causaient ensemble tout en marchant. Leur voix ferme et timbrée sonnait à travers les bois, et distinctement j'entendis le patois du pays! langue rustique et pauvre, mais où chantait toute mon enfance, langue simple et expressive auprès de la([uelle tout autre langage m'a toujours fait l'effet d'une chose apprise et empruntée.
De quelle musique elle frappait mon oreille pendant longtemps sevrée de ses accents! Plus de trente ans se sont écoulés depuis cette matinée et je m'en souviens comme si c'était d'hier. De quoi parlaient ces braves paysans? je ne le sais plus et cela importe peu. Ce n'est pas le sens, c'est l'accent qui me transportait de félicité. Non, je n'aurais jamais cru qu'on puisse être si heuriux. El ce jour-là je compris Philoctète.
Ne faut-il pas que la maison fasse fête h qui accourt vers elle avec tant de cœur et de toute son âme?
Qui donc nous parle de ces retours comme d'une épreuve et d'une corvée pour les parents? Je n'en crois pas mes oreilles, et cependant il me semble qu'on tient pareil langage. N'ai-je pas lu récemment dans un journal, à propos des vacances de Pâques qui allaient pour quelquesjours offrir aux collégiens la clef des champs : « Heureux les potaches, moins heureux les parents! » De quel être dénaturé, de quel vieil eunuque rongé de misanthropie ceci est-il la pensée? Il ne sait pas celui-là ce que c'est que d'être père et il a oublié ce que c'est que d'être enfant. Ne l'écoutez pas, chers petits regrettés qui rentrez à nos foyers! Allez, ne craignez rien, vos sentiments sont partagés. Nous vous attendions avec une impatience grandissante. Comme vous, nous avons compté les jours. Nos bras se tendent vers vous. Le toit, de loin, vous sourit. Au pas de la porte, le vieux chien, votre camarade d'enfance, vous guette pour être le premier à s'élancer à votre rencontre. Venez, qu'on répare en s'embrassant les duretés de l'absence et que le joyeux bruit dont vous ferez sonner la maison, nous prouve que vous vous sentez bien chez vous!
Les collégiens ne reviennent pas de bien loin. Mais voici venir des voyageurs plus importants.
Ils ont vécu à l'étranger, passé les mers, travaillé aux colonies, parcouru le monde et vu des hommes. De temps à autre, une lettre, c'est tout ce que nous avions d'eux. Les voici qui reviennent. Ils sont en route. On sait quel jour ils s'embarquent et sur quel navire; h quelle date probable ils doivent débarquer. Il n'y a rien de tel pour s'intéresser au sort des vaisseaux en mer que d'avoir des enfants parmi les passagers. Ce qui naguère vous était inconnu ou indilïérent, devient événement de premier ordre. En esprit on se fait voyageur. Aujourd'hui c'est en caravane qu'on chemine, à dos de chameau, demain on descend les fleuves en pirogue. Il n'y a pas de côte sauvage ou de paillotte perdue, qui ne devienne pour nous un endroit familier aussitôt que l'un des nôtres y a élu domicile.
Comment les reverrons-nous? Seront-ils restés les mêmes ou serrerons-nous dans nos bras des étrangers que nous aurons de la peine à reconnaître? Comme ils auront eux-mêmes de la peine à se refaire au milieu d'autrefois!
N'importe, ils reviennent, c'est la grande afTaire et après les premiers étonnements de se trouver réciproquement des figures et des allures si modi»fiées, on saura bien rentrer en contact et, sous tous les changements que le temps a amenés, faire reparaître la vieille afTection. Pendant que nous les suivons, en esprit, sur les chemins du retour, nous préparons, afin de les fêter, nos maisons et nos cœurs. Que de contrastes entre une demeure où un
grand départ s'organise, et une autre qui s'apprête à souhaiter la bienvenue aux chers absents! Pendant les préparatifs de départ on a le cœur serré. Plus d'une larme silencieuse tombe des yeux, sur les objets que nous serrons dans les malles. La joie de posséder encore ceux que nous aimons se mêle au regret de devoir les quitter bientôt. On s'aborde avec une certaine mélancolie et, qu'on le dise ou le cache, on est dans la peine. Mais pour ceux qui préparent les retours, tout est à l'espérance!
Et vous, les attendus, tandis que nous vous faisons la place bien chaude ici, vous volez vers nous, devançant, par le désir ardent, la marche trop lente des vaisseaux qui vous ramènent. Vous regardez un coin du ciel et vous dites : Là est le but, là est la patrie. Il semble qu'une force secrète vous attire. Ceux qui partent sont comme chargés d'entraves, ils font effort : ceux qui reviennent ont des ailes. Ils ne regardent plus les contrées où ils passent qu'avec des yeux distraits! Plus loin, plus loin toujours, sans trêve, sans arrêt vers le pays, le doux pays. En le quittant on regardait derrière soi, pour lui dire une derrière fois adieu, au moment où il disparaissait à l'horizon. Maintenant on regarde devant soi, on perce du regard les brumes.
Ceux qui n'ont jamais quitté le sol de la patrie pour aller vivre sous d'autres cieux, parmi des peuples qui non seulement ont d'autres coutumes £t un autre langage, mais ne pensent ni ne sentent comme nous, ont pour ainsi dire une autre âme,
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ceux-là ne peuvent comprendre ce qui se passe clans le cœur du voyageur quand il voit surgir des vapeurs de l'Ocran, la gerbe électrique du premier phare, la première pâle ébauche des rivages de la patrie.
Là, derrirre ces silhouettes indécises des montagnes et des falaises, tout ce que nous aimons est réuni : là travaillent nos frères sur les sillons et dans les cités, là dorment nos aïeux, là est le cœur de notre cœur, le centre lumineux où s'est allumé notre vie. Et tout cela nous parle et nous émeut à travers ce premier coup d'œil où nous embrassons la terre maternelle
Quelques heures encore, une dernière corvée, un trajet qui semble interminable en chemin de fer ou en patache et ils touchent au seuil de la maison. Ils étaient à des milliers de lieues, à l'autre bout du monde, et les voici, on peut les regarder, les toucher, les saluer, les serrer sur son cœur. Larmes de joie, coulez! Amis longtemps sevrés de caresses, rassasiez-vous de baisers et puissiez-vous bien senlir, en éprouvant la félicité des revoirs, qu'il y a des moments où, par l'intensité de l'émotion, un jour en contient mille.
Que sera-ce, si ceux qui reviennent sont des égarés et des prodigues corrigés par la vie, des breliis perdues retrouvées et rentrant dans la paix du bercail! Les distances matérielles ne sont rien
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en comparaison des distances morales qui s'établissent entre la famille et ses menîbrcs. Lorsque les enfants ont quitté le droit cliemin, s'arrachant de rcnscmble familial avec violence, ils sont deux fois absents et la séparation d'avec eux est souvent pire que la mort. Et pourtant on les attend toujours. Oh! s'ils pouvaient revenir, reconnaître leurs torts, pleurer sur leur passe, rentrer dans l'ordre, nous donner cette joie de devenir honnêtes. Ces retours sont rares. Je vois partir beaucoup de prodigues, j'en voir revenir quelques-uns. Mais comme la vieille parole est toujours vraie en ce qui les concerne : « il y a plus de joie sur un pécheur qui s'amende, que sur quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de repcntancc. » Si grande est la délivrance quand ces enfants de douleur nous sont rendus, assagis et purifiés par les épreuves, que leur sort inspire de l'envie à ceux qui n'ont jamais quitté le bon chemin. C'est qu'il est vraiment difficile de se dominer et de garder la mesure quand arrive ce qu'on n'osait plus espérer. Il ne faut pas en vouloir aux pères de tuer le veau gras : il est si légitime qu'ils se dédommagent de tout ce qu'ils ont enduré. Ne nous insurgeons pas contre les élans du cœur. Souffrons qu'il soit plus intéressant d'être retrouvé, que de n'avoir jamais été perdu.
En général, accordons sans marchander à tous ceux qui reviennent de loin le bénéfice d'une situation privilégiée. Il est bon qu'il en soit ainsi. Les vins « retour de l'Inde « sont plus appréciés que
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ceux qui vieillissent dans le chais du vigneron, et 1 homme qui revient de loin a plus de lustre que ceux qui restent sédentaires. Son relief s'étend à la famille entière qui l'honore avec raison. Avez-vous remarque le crédit et l'autorité dont jouissent en famille les marins, les soldats, les explorateurs, quiconque a fait partie d'une expédition de marque? On leur accorde une telle confiance et leur parole a tant do prix, (jii'ils sont vraiment prophètes au milieu des leurs. Situation grosse de périls, comme tout ce qui tient du privilège! Mais celui-là ne m'oft'usque point et, pourvu qu'ils n'en abusent pas, je suis prêt à le reconnaître comme légitime et salutaire.
Voici maiiitonaut une autre forme de retour vers le centre familial. Je veux parler de ces réunions patriarcales où nos fils et nos filles, déjà établis pour eux-mêmes, reviennent à la maison paternelle et refont pour quelques jours le cercle d'autrefois. Alors la solitude du vieux nid s'anime. Par les chambres, les corridors, le jardin d'ordinaire silencieux, la bande vivace des pelits-fils rappelle au vieux grand-père que son nom n'est pas près de s'éteindre. Heureuse la famille où l'esprit de cohésion s'est assez maintenu pour se transmettre aux jeunes générations et créer de belles et durables amitiés entre cousins et cousines? Rien n'est plus beau que ces familles, largement assises et fortement
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cimentées, où les enfants et les enfants des enfants ont gardé l'habitude de venir s'asseoir h la même table, fraterniser sous le toit de l'aïeul. Comme on vit bien là, comme le cœur est à l'aise, comme on est plus heureux du bonheur et mieux armé pour les difficultés! Ceux qui ne connaissent pas le charme de cette vie sont privés de l'une des plus pures satisfactions qu'il soit donné à l'homme de posséder. En général, ce genre de rencontres ne se renouvelle pas souvent. Il y a trop de chances contraires et plus on est de membres, moins il est aisé de se trouver au complet. Quelqu'un presque toujours manque h l'appel. Et puis, le temps arrive vite où les chefs vénérés nous font leurs adieux. Le centre alors est détruit et les tronçons de la famille continuent chacun sa vie propre. Raison de pkis pour cultiver l'union tant que le lien primitif existe encore. L'heure n'arrive que trop tôt où la famille se disperse pour ne plus se revoir, où le cher vieux nid n'existe plus que dans le souvenir.