FOYERS DEVASTES. VEUVES ET ORPHELINS
trop de donner à leurs velléités d'indépendance une forme impétueuse et blessante. Que la jeunesse aspire h conquérir le droit ii la vie personnelle, c'est légitime; mais elle se laisse aller à commettre de grandes injustices pour cette cause incontestablement juste. Épargnons-lui les révoltes, en adoptant un régime qui rend le respect facile, et ne provoque pas la résistance par des rigueurs déplacées ou des exigences puériles et humiliantes. Il y a d'ailleurs des compensations dignes du grand sacrifice maternel que nous recommandons. Lorsque, pauvres mères, après des années de renoncement et d'effacement, vous serez parvenues à faire de vos fils des hommes, vous retrouverez en eux quelque chose de ce que vous avez perdu. Vous pourrez vous appuyer sur ces caractères, auxquels vous aurez permis, au prix d'une douloureuse abnégation, de se former et de se fortifier. Mûris dans l'épreuve, ils sauront acquérir de bonne heure la gravité des chefs de famille. L'image patornclle revivra dans leur vaillante adolescence, l'exemple paternel inspirera leurs actes et vous aurez quelqu'un encore pour vous offrir le bras et pour vous défendre.
Quand c'est la mère qui s'en va la première, en pleine vie, quelquefois en pleine jeunesse, le foyer est atteint plus profondément encore que lorsque le père vient à manquer. L'homme fait face aux
afFaires extérieures, continue son labeur et, pour les luttes du dehors, parvient à suffire. Mais c'est dans son intérieur qu'il est blessé au vif. Il rentre de son travail, au home coutumier et constate que l'âme s'en est envolée. La pensée fidèle qui pénétrait tout, veillait h tout, vivifiait l'ensemble, est absente. Si vous êtes un ouvrier vous trouvez en rentrant le feu éteint, la table vide, les petits sans soins. Après le rude labeur du jour, ce qui vous attend au logis n'est pas la tranquillité, mais le souci, le tracas d'un ménage, où malgré la meilleure volonté vous ne parvenez pas à éviter le désordre. Si vous êtes dans une situation plus aisée, capable de vous entourer de serviteurs, vous voila en face d'un des problèmes les plus douloureux. Comment charger des étrangers de diriger votre intérieur et l'éducation de vos enfants, sans risquer de tomber aux mains des mercenaires? Et peu importe comment vous ferez, même si vous réussissez pleinement, le nouvel état de choses sera pour vous une cause de souffrances. Si les jours se font mauvais, vou^ regarderez en pleurant la place vide de l'absente, qui manque partout et à toute heure. Si les jours vous sont cléments, vous aurez du chagrin parce qu'elle ne les partage pas. Vos enfants, pour lesquels vous tenez au monde et devez vivre, vous rappelleront sans cesse la mère disparue et leurs caresses même, chères à votre cœur paternel, vous rediront votre malheur.
Le monde est mal placé pour juger ce qui se
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passe dans les foyers ravages par le deuil. Ce qu'ils contiennent de plus douloureux et de plus sacré est du domaine de l'invisible. Du dehors on ne peut ni le juger ni même le pressentir. Il faut y avoir passé soi-même ou posséder le don de vivre la vie des autres, pour apprécier la somme de secrets fardeaux et d'incommunicable peine, dont marchent accablés, à côté de nous, tant d'hommes et de femmes mutiles par la mort.
Je pense maintenant h ceux qui sont restés seuls, sans enfants. Et d'abord à ceux qui, séparés jeunes, n'ont pas voulu reconstituer d'autre foyer. Il y a des circonstances où un second mariaire est tout indiqué et même s'impose. Il y en a d'autres où il apparaîtrait comme l'impossible même. C'est le cas que j'ai devant la pensée. On s'est aimé. La mort est venue. Elle a détruit l'intimité heureuse, découronné notre jeunesse, mais le lien est resté. Seulement il est devenu spirituel. L'amour s'est montré plus fort que la mort, lilt désormais on vit avec un souvenir, enveloppé de l'invisible présence d'un être que plus jamais on ne rencontrera sur la terre, et qui pourtant malgré la fatalité du tombeau, malgré le fait brutal de la destruction corporelle est là, près de vous, plus près que ceux qu'on louche et qu'on voit. Je considère cette fidélité à travers toute la vie, surtout si elle ne se traduit pas
par un manque d'intérêt pour les autres, mais au contraire par des marques de bonté et de sympathie, comme une des formes les plus élevées de la noblesse d'âme. Inclinons-nous devant elle, quand nous la rencontrerons sur notre chemin. Ayons au cœur assez de délicatesse morale, pour comprendre et honorer ceux qui ont renoncé eux-mêmes aux douceurs de la vie, aux espérances de la jeunesse et n'en ont pas moins gardé un cœur capable de partager les satisfactions des autres, un sourire pour fêter leur amour.
A quelques-uns, rares ceux-là, il est donné de parcourir ensemble la vie entière jusqu'à l'extrême vieillesse. Privilège exceptionnel dont on ne saurait être assez reconnaissant, mais qui ne va pas sur le tard sans une secrète angoisse. Plus la longueur d'une existence partagée vous a liés et presque confondus, plus devient poignante à la fin cette question : Lequel partira le premier? On s'est si bien habitué l'un à l'autre qu'on ne peut se faire à l'idée d'une séparation. Dans certains asiles de vieillards où l'on reçoit les vieux ménages pour leur assurer une retraite tranquille, on se sert d'un terme très expressif pour désigner ceux qui sont restés veufs. On les appelle les dépareiUès. C'est bien cela. Comme un livre égaré loin du tome voisin, une médaille tombée de la collection, un tableau