FOYERS DÉVASTÉS. VEUVES ET ORPHELINS
privé de son pendant, ils sont dépareillés, ceux qui toujours ensemble, inséparables, ont célébré leurs noces d'argent et d'or et se voient subitement seuls. Ils s'apparaissent à eux-mêmes comme des retardataires dans une réunion ou une fête. Le spectacle est terminé, la toile baissée; ils errent dans la salle vide, âmes en peine, comme ceux qui ont perdu quelque chose et sont obsédés par l'idée de le chercher. Volontiers ils diraient : N'avez-vous pas vu l'ami? Dites-moi où donc le trouverai-je ?
Notons ici un souvenir mélancolique mais exquis.
Ils s'étaient aimés de l'amour le plus parfait et le plus persévérant. Octogénaires d'une beauté idéale, d'une bonté inaltérable, ils se ressemblaient h force d'avoir mêlé leurs pensées et leurs existences. Puis, un matin, presque sans maladie, lui, s'était endormi. Il y avait de cela un an, quand je franchis, comme on franchit le seuil d'un sanctuaire, le seuil de cette demeure de veuve. Rien n'y était changé. Les moindres objets se trouvaient à la même place où je les avais toujours vus, avec un caractère de fixité qui donne le pressentiment de l'immuable. Elle occupait un fauteuil, mais l'autre, celui où il s'asseyait, était vide et c'est en regardant sa place comme si quelque hôte mystérieux s'y était assis, qu'elle parlait de lui en pleurant. Je sentis que sa pensée ne la quittait ni de jour ni de nuit. Et, comme il était présent dans chacune de ses paroles : « Voulez-vous le voir, me dit-elle, venez avec moi. » S'approchant d'une fenêtre, elle me montra une petite photographie
transparente, inondée de lumière. On les y voyait tous deux appuyés à un balcon, les- tètes approchées, dans l'attitude de deux jeunes amoureux. Il semble lui parler, elle sourit en baissant les yeux. C'est dans un rayon de soleil l'image de la tendresse inaltérable... Et je sortis de là, enveloppé comme d'un parfum céleste avec le sentiment d'avoir été en contact avec ce qui ne meurt pas.
Donnons une pensée maintenant aux orphelins, à ceux qui ont perdu père et mère h l'entrée de la vie. Leur nom seul éveille la sympathie. Chacun sent qu'une grande douleur a passé par là et que de grands devoirs en résultent. Quiconque a en soi une fibre paternelle la sent s'éveiller en présence de ceux qui ont perdu leurs protecteurs naturels. Quiconque est enfant, pénétré d'amour filial, heureux de vivre près de ses parents et de leur donner son affection, en se réchauffant à leur bonté, ne peut s'empêcher de plaindre de toute son âme celui qui ne peut plus dire à personne sur la terre : mon père, ma mère! L'humanité a des membres dans lesquels elle est plus sensible et plus vulnérable qu'ailleurs. Il semble que toutes ses facultés de souffrir se soient concentrées là, et qu'elle y ressente ou décuple tout froissement et toute blessure. Un de ces membres, c'est l'orphelin. Plus il est désarmé et plus il est sacré. Ce qu'on lui fait on le fait à tous,