CHAPITRE PREMIER Le toit
Je franchis d'un cœur ému le seuil de la demeure liLiiiiaiae, dont le seul nom résume, pour chacun, tant d'impressions et tant de souvenirs.
Le toit est d'abord un abri. Le froid et la chaleur, toutes les intempéries et tous les ennemis, poussent l'homme à le créer et à le fortifier. A qui manque ce refuf^e, tout manque. Pour décrire d'un trait la suprême misère, nous disons d'un homme qu'il est sans feu ni lieu. Voulez-vous, au contraire, une des plus parfaites images du bonheur civilisé, la voici : une famille au grand complet, jeunes et vieux en cercle, sous le toit protecteur, près d'une joyeuse flambée, où le repas du soir chante dans le grand chaudron.
Mais le toit est autre chose qu'un abri, il est un
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centre de stabilité. Si l'homme n'avait pas besoin de demeure pour se couvrir et se garantir, il se sentirait pressé de trouver, dans ce vaste monde, un coin à lui, un home familier pour s'y fixer. Il est vrai que la vie est un voyage et nous tous des pèlerins; mais nt)us cherchons une patrie. Le plus intrépide voyageur, l'explorateur le plus infatigable ne saurait, sans fin ni trêve, voguer de lieu en lieu. Après l'attraction du lointain, les courses aventureuses, les périls affrontés, les spectacles contemplés, le désir s'éveille au cœur de rencontrer un gîte. Plus nous avons vu de pays, d'hommes et de choses, plus l'intime soif grandit de la demeure stable, de la paix et des affections du foyer domestique. Le Juif-Errant lui-même n'a qu'un soupir : faire une halte, et pour toujours.
Abri sûr, point de ralliement où tous ses chemins le ramènent, le toit, pour l'homme, est autre chose encore, et plus que cela. C'est une des formes matérielles, en qui se traduit et se manifeste son esprit. L'homme a besoin de se créer un monde h son image, qui l'aide à s'affirmer, h se rester fidèle à lui-même. La demeure est le résumé de ce monde. Rien ne parle autant de notre for intérieur que notre maison. Il y a en elle un langage saisissant. Depuis l'abri rudimentaire et grossier jusqu'à l'habitation la plus accomplie, toute maison révèle l'àme de l'habitant. Les lignes de la toiture et des murs, les contours des fenêtres, les couleurs de la façade, l'arrangement et le style des meubles, les
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portraits, los taMoaux, la cuisine, la table, l'alclier rt jiistjirà la (leur que nous cultivons sur la fenêtre, tout porte le cachet humain. Tel est l'homme, son idéal, sa vie, telle est sa demeure. Chaque civilisation, chaque époque marquante de l'histoire a eu sa maison, décalque fidèle de son état social. Bâtir a toujours été un acte de foi et une déclaration de principes. L'homme assied sa maison, sur le fond qui lui inspire le plus de confiance, avec les matériaux qui lui paraissent olFrir le plus de garantie, et il sait lui donner la figure de son âme, la physionomie de son goût, l'allure de sa volonté. Sa demeure est ornée de sa vertu, chaude de sa tendresse, souillée de son impureté. Sa bienveillance y sourit, sa méchante humeur y grogne. La maison de l'un est comme une bauge de sanglier, farouche et de mauvais accueil; la maison de l'autre est avenante et familière, même à l'hôte d'un jour, à l'étranger qui passe. Ici, on se voit entouré comme d'un parfum religieux, c'est presque un sanctuaire. Là, tout rappelle les intérêts [)ositifs, le calcul, l'âpre combat pour la possession : vous vous croiriez au marché ou à la Bourse. Ailleurs, dès le seuil, une atmosphère studieuse nous enveloppe : il s'exhale des lieux je ne sais quelle [)uissance de rêve et de pensée, qui gagne le visiteur le plus obtus. De nombreux intérieurs font penser au restaurant, à l'hôtel, et même h une gare de chemin de for. Dans certains autres, on se rappelle involontairement ce passage du livre de Job : « L'hypocrite construit sa maison, comme l'araignée construit sa
toilo. » Tout y est combiné pour cif-convenir, leurrer, séduire...
Cet esprit des lieux se respire, se sent et prouve son pouvoir par mille organes. Il est d'une réalité si intense, qu'il se manifeste là même où l'homme n'a aucune prise sur la forme extérieure de sa demeure. Prenez, au hasard, dans une de ces vastes maisons ouvrières qu'on appelle casernes, sur le même corridor, une dizaine d'habitations. Elles sont identiques : même taille, même exposition, même plan. Et pourtant elles diffèrent entre elles d'une façon notable, et présentent parfois d'étranges contrastes. On n'y respire pas le même air. Telle est la différence des impressions reçues, qu'en passant de l'une dans l'autre, on croit avoir franchi une frontière, émigré dans un autre continent. C'est qu'une chambre, voire une cellule de prison, prend la physionomie du locataire. Les mêmes gants, sur des mains différentes, les mêmes vêtements et les mêmes chapeaux de femmes, portés par d'autres personnes, changent d'aspect et se transforment selon la taille, l'esprit et l'éducation de celles qui s'en servent. Et les mêmes murs, encadrant d'autres personnes, produisent un effet tout différent.
Pour toutes ces raisons, la demeure est une des choses les plus importantes dans une vie humaine. Une partie de notre destinée s'y trouve liée. Elle ne
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saurait être iridl (Té rente à personne. Tous, dans ces visions intimes où notre imagination se bâtit un monde idéal, nous avons la maison de notre rêve. Arriver îi être chez soi, dans ses meubles, dans une retraite bien à nous, si modeste soit-elle, qui donc n'y aspire? Le bouticpiier derrière son comptoir, dans l'air renfermé d'une rue étroite, porte vaillamment le fardeau des longs jours; il pense à la maison modeste et tranquille où il espère finir sa carrière, oublier les affaires et leurs soucis, les grands livres et leurs chiffres angoissants. Et son révèle soutient. L'ouvrier rangé, économe, se prive de distractions, se refuse de légitimes satisfactions pour augmenter son pécule et ses chances de posséder un jour son modeste chez soi. Presque chacun a le plan de sa petite habitation tout prêt, et souvent s'y installe en esprit. Et c'est la chose du monde la plus humaine.
Mais combien d'obstacles à ce rêve qui, en luimême, n'a rien d'irréalisable! Notre temps, surtout, lui est inclément comme les gelées blanches aux floraisons printanières. La maison de notre rêve! la plupart sont obligés de lui dire adieu, sans jamais en avoir posé la première pierre.
Par une conséquence inévitable de la concentration des sociétés modernes vers les grandes villes, riiabitalion humaine a subi des modifications profondes. Elle a perdu de son cachet. Comme toutes choses, elle est tombée dans l'anonymat et s'est djpcrsonnalisce. L'homme et sa demeure dispa-
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raissent dans la foule. Cela est surtout très apparent dans la classe la plus humble. Là, tout d'abord, on ne parvient même plus à se procurer à prix d'argent, ce que la nature accorde gratuitement et sans mesure : l'air pur, l'espace, la lumière. Défectueux comme hygiène, c'est à peine si beaucoup de locaux habités par la masse laborieuse répondent au besoin qu'éprouve l'homme de se garantir des intempéries. Ils répondent bien moins encore aux conditions supérieures et infiniment plus intéressantes de l'habitation humaine. Comme centre de ralliement d'une famille, et cadre extérieur de l'affection, de l'éducation, du développement normal de la vie, ils sont lamentablement insuffisants. Comment installer une vraie vie de famille quand la place manque pour se coucher, et que l'unique pièce disponible sert à la fois h toutes choses, ne permettant ni recueillement, ni solitude, ni distraction?
La vie en commun dégénère en promiscuité. Les habitants se gênent mutuellement. Leurs rapports, dans un espace trop restreint, deviennent pénibles. Le poison humain physique et moral les guette dans l'atmosphère renfermée. Il n'est pas étonnant que pareille demeure cesse d'être aimée et soit délaissée. Dans la classe aisée l'habitation est plus confortable; mais, à de rares exceptions près, tout aussi banale et tout aussi instable. Instable surtout! N'est-ce pas un abus et une ironie amère que de continuer à donner le nom de demeure à nos appartements loués au mois, à l'année ou tout au plus au
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bail de trois, six, neuf? Ils rappellent bien plutôt le perpétuel changement que ce qui demeure. L'ouvrier se sent si peu ii l'aise chez soi qu'il déménage constamment? le bourgeois suit son exemple. Aux termes principaux, une bonne partie des habitants est dans la rue. Nous sommes des nomades, moins la tente, le bagage léger et les vastes horizons ; des nomades de chambre en chambre embarrassés d'innombrables colis. Dans ces maisons quittées pour un oui ou pour un non, chacun est pour l'autre un étranger. Nous succédons à des inconnus et des inconnus nous suivront. Et rien ne reste après nous. Ce que nous avons laissé de nous-mêmes sur ces murs est invisible pour le locataire suivant, et nous ne pouvons l'emporter. Cela ne profite donc à personne. Nous passons h travers nos multiples logis, sans y laisser plus de trace « qu'un serpent sur un rocher », selon la pittoresque expression de l'Ancien Testament. Le seul refuge du souvenir, le dernier asile de la tradition, lien fragile qui relie entre eux les hôtes passagers de la vaste maison moderne, est le cerveau d'un concierge, si ce concierge n'est pas lui-même un nomade inquiet, émigrant de loge en loge.
Quel vaste néant, quelle base mouvante et incertaine pour la cité et l'esprit public, que toutes ces existences dépourvues d'un cadre fixe! Dans ce va-et-vient incessant, quelle déperdition de forces vives, de précieux trésors de l'âme, de matériaux indispensalilcs à la solidité d'un édifice social!
Nous déinénarjeons trop, au propre comme au fig'uré : c'est une de nos plaies. Mœurs, idées, croyances, lois, tout cela est soumis au régime du perpétuel déménagement. Plus rien n'est en place. Et nous en sommes venus à contracter une existence vagabonde, comparable à celle des infortunés qui logent à la nuit, oubliant où ils ont couché la veille, ne sachant où ils coucheront le lendemain. Cela me fait envier le sort de ceux qui ont une maison, la plus petite, mais leur appartenant, où leurs aïeux sont morts, où leurs enfants sont nés; une maison qui dit quelque chose, conserve de chères vieilles histoires, garde des impressions d'enfance, vous dit adieu au moment où vous la quittez et vous sourit quand vous y revenez. Maison paternelle, douce image qui éveille dans nos cœurs d'amers regrets, où te retrouverons-nous ?
Pour moi, lorsque je cherche la mienne, je ne rencontre plus rien. Sur son emplacement s'allonge un talus de chemin de fer, noir et laid, qui a coupé en deux la tranquille vallée où s'écoula mon enfance. Du moins ai-je gardé un souvenir, et je puis, lorsqu'il me plaît, revoir en esprit le toit qui fume, les arbres du jardin et la pauvre rivière si gaie jadis, obligée maintenant à couler sous terre. L'habitant des grandes villes, lui, n'a même pas cette ressource d'un souvenir. A la demande, où est sa maison paternelle, il répond : « Connais pas! on m'a dit que j'étais né telle rue, tel numéro. Mais, l'année suivante, nous avons changé de logis, et je ne suis
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plus rien. » Souvent aussi la rue a perdu sou nom, le « numéro » est démoli. Quelquefois le quartier lui-même a disparu.
En ce point, si important pour la première éducation et la base de traditions sur laquelle se construit une vie d'homme, l'enfant de la campagne est un roi en comparaison de nos enfants des villes.
Heureux le fils du paysan ou du bûcheron, ({ui grandit à l'ombre du toit paternel, dans le cadre paisible des bois et des champs ! Le soleil du matin le salue h son réveil. Les oiseaux lui chantent la bienvenue. Les fleurs lui souhaitent sa fête. Les bons vieux arbres, qu'il connaît comme des amis, étendent sur son sommeil des bras protecteurs.
Au seuil de la maison, l'aïeul qui se réchauffe aux rayons du soir clément, lui dit les choses d'autrefois, et lentement, nourri par les leçons de choses d'une existence calme et sûre, se développe en lui le sentiment sans lequel un homme n'est qu'une ombre vacillante à la surface des eaux, le sentiment qu'il y a des choses qui demeurent, sont en place pour l'éternité, et auxquelles il convient de s'attacher, pour devenir fort et ferme.
Mais, revenons à la réalité. Soyons des hommes, ne donnons notre cœur ni au regret ni au découragement. Envisageons la situation pratique telle qu'elle est, et cherchons à en tirer le meilleur parti
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possible. Qu'y a-t-il h faire pour remédier à la fratiilité du cadre extérieur delà famille, ou à l'absence d'un toit stable ?
Tout d'abord il faut aspirer à un minimum de déplacement, devenir moins volage et ne pas quitter, pour des motifs futiles, un logement où nous avons laissé quelque chose de nous-mêmes, auquel peutêtre sont attachées les premières impressions de nos enfants. Ce n'est pas une chose indifférente que l'homme soit ou non fidèle à sa demeure. 11 y a deux divorces dont se meurent nos sociétés : le divorce de l'homme avec la terre et celui de l'homme avec la maison. Mais, si d'impérieuses nécessités nous condamnent, malgré nous, aux déplacements, à défaut d'une maison, à défaut d'un appartement stable, attachons-nous aux meubles. Maintenons avec soin tout ce qui peut perpétuer une tradition, abriter un souvenir. Ne faisons pas fi d'un fauteuil toujours vu, d'une table près de laquelle nous avons grandi. Ces objets, si modestes soient-ils, ont une valeur d'àme incalculable pour nos enAints et nous. Telle vieillerie, insignifiante aux yeux d'un profane, est l'équivalent d'un titre de noblesse. Le porter chez le bric-à-brac, c'est se déshonorer. Plus la vie nous secoue, nous jette par le monde et nous emporte dans son impétueux torrent, plus il faut tenir à ces reliques. Ce sont autant de planches de salut, sur la mer démontée. Et puis, il ne faut pas être matérialiste. Après tout, et malgré son importance capitale, ce n'est pas la maison qui fait la famille.
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II y a clans notre société des classes où rien ne fait défaut de ce qui constitue le cadre extérieur du foyer. La civilisation a rempli leurs mains de trésors, leur a donné le confort, l'espace, la tranquillité, tout ce qui établit le home matériel. Mais elles désertent ce home. Parents et enfants vont chacun de leur côté, et la famille se dissout.
Ailleurs, le contraire arrive. Je connais un pont de Paris où s'installe tous les jours une marchande de soupe à deux sous. Sa boutique se compose de plusieurs planches et d'une toile, quelque chose comme un parapluie. On ne saurait imaginer de lieu plus incommode pour y réunir une famille. Eh bien! sous cet abri précaire ouvert à tous les vents, je n'en vois pas moins se grouper le soir, autour d'une lumière fumeuse, tous les enfants, dont quelques-uns apprennent des leçons, et le père qui se repose après la journée finie. Ceux-là ont l'esprit de famille, et voilà l'essentiel.
C'est cet esprit qu'il faut sauver, nourrir, fortifier. La racine eu est vivace, elle prend dans les terrains les plus ingrats.
On nous raconte que dans certaines contrées ■n ritimes où les pécheurs sont très religieux, ils ei tourent d'une particulière dévotion l'image du saint patron, fixée à la proue de leur barque. Lorsque la mer les jette sur un écueil et brise la bar(jue, ils essayent d'en ramasser les morceaux. Mais surtout ils sont heureux s'ils peuvent retrouver le fragment où est sculptée l'efligie du Saint. Eu
des temps meilleurs, quand ils reconstruiront leur esquif, c'est au Saint qu'appartiendra la place d'honneur. Voilà une pratique de simple piété et de haute sagesse dont il faut s'assimiler l'esprit.
Le gros temps où nous vivons a mis en pièces les anciens et vénérables cadres, où se développait la vie de famille. Sauvons du moins les débris, et surtout sauvons le Saint, sauvons l'esprit de famille, notre demeure serait-elle aussi ballottée que la barque du pécheur, aussi mobile que la roulotte du bohémien!