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CHAPITRE II L'eyprit de famille

Qu'est-ce que Tcspril de famille? Avant de donner h cette question une réponse positive, il nous faut procéder à une sorte de déblayage et nous livrer h un travail d'élimination. Il existe, dans le monde, bien des opinions sur Tesprit de famille et il circule, sous ce même nom, bien des produits qui ne se ressemblent o-uère, et sont loin d'èlre tous de première marque.

Les contempteurs et les ennemis du foyer, nous représentent l'esprit de famille comme un esprit exclusif, égoïste, mesquin, dont il faut se garder et auquel on doit déclarer la guerre.

Nous rencontrons, d'autre part, de nombreux individus qui peuvent avoir à se plaindre de leur famille, et en qui ce seul nom éveille les souvenirs les plus mauvais et les plus amères rancunes.

Quelques fanatiques du chiffre, mettant la statistique partout, pensent que, pour définir l'esprit

de famille, il faut prendre une sorte de moyenne dans les différents intérieurs. L'esprit de famille, selon eux, sera celui qui règne dans le plus grand nombre de cas, et qui n'a rien de bien élevé.

En suivant l'une ou l'autre de ces catégories d'hommes, nous n'arriverions qu'à des jugements troubles, injustes et dangereux. Mais en dédaignant leurs dires, nous risquerions de mépriser la réalité et de nous embarquer dans l'utopie. yVrrètons-nous devant ces idées, discutons-les, frayons-nous à travers cette broussaille un chemin vers la lumière.

Et d'abord il faut saluer la vérité partout où nous la rencontrons et dégager la part de justesse qui se mêle aux opinions même les plus extravagantes.

Malheureusement il est bien vrai, dans certaines familles il règne un esprit étroit et égoïste. Il me suffira d'en signaler quelques traits, pour que chacun aussitôt trouve, sur ce point, dans son expérience et sa mémoire, de nombreux témoignages. N'y a-t-il pas des familles animées d'un tel esprit d'étroitesse qu'elles mériteraient plutôt le nom de cliques? Quiconque n'a pas leurs idées est dépourvu d'intelligence; quiconque n'a pas leurs goûts ne sait pas ce qui est bien, Elles sont fermées à toute influence. Que pourrait-il venir de bon du dehors? L'amitié même en est exclue. Elles disent à leurs membres : « Vous choisirez vos amitiés parmi nous

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et n'en aurez point d'autres. » Toute liaison afTectiieuso, hors tic leur cadre sévrrement circonscrit, est considérée comme une félonie, et quiconque essaie d'y pénétrer est traité d'intrus.

Ailleurs c'est l'esprit de caste qui infecte le milieu familial avec son orgueil et ses allures méprisantes. Quand on rencontre certaines gens, on voit, écrite sur leur figure, cette déclaration péremptoire : il n'y a (jue nous. Le monde leur appartient, par droit de noblesse, et c'est une marque d'imbécillité ou d'éducation grossière que de ne pas partager leur avis en s'inclinant devant leur supériorité.

D'autres familles sont organisées comme des syndicats, pour l'accaparement de l'influence, du pouvoir, de la richesse, des bonnes places. Tout est pour elles. Elles s'établissent dans une ville ou dans un pays, comme dans une colonie à exploiter. Le commun des habitants sont des sortes de nègres, bons, tout au plus, à leur rendre des services. Et, pour ressembler à ces familles, il n'est pas nécessaire d'être illustre, de descendre des Croisés ou d'appartenir à la catégorie des notables. Il y a des petites gens qui sont organisés sur ce pied-là. On dirait des bandes : le reste de la société est leur lorèt. Ils y guettent leurs proies et en rapportent les dépouilles.

Que cet esprit-là soit haïssable; que, sous toutes ces formes diverses, l'étroitesse, l'orgueil et l'égoïsme familial soient arrivés à se faire dans le monde une réputation détestable, je l'accorde et je suis le premier à trouver cela naturel. Mais est-ce là l'esprit

de famille? Est-il juste de faire retomber sur tout foyer où dos hommes vivent et se lient, la réprobation méritée par ces retraites inhospitalières et menaçantes où se barricade l'esprit de secte, la vengfeance inhumaine, la tendance à la domination et à la rapine?

Passons maintenant h ceux que la famille a fait souffrir. Au seul nom de famille, ils éprouvent une crispation douloureuse. « Oh! la famille ! crient-ils sur un ton où se concentrent tous les froissements d'un cœur ulcéré, la famille, ne m en parlez pas! Elle ne m'a fait que du mal. Nos pires ennemis sont nos parents et nos proches. Nous préférons la solitude, le monde sauvage, h la vie en famille. »

Hélas! ces cris du cœur ne sont pas toujours poussés par des ingrats, des êtres dénaturés, oublieux de tout ce qui doit nous être cher et précieux. Ce sont souvent des déshérités de l'affection, des victimes de la cruauté humaine. Il y a dans l'homme une brute, et cette brute n'est nulle part plus terrible qu'en famille. Quand elle se réveille, avec ses bas instincts, ses perversités, ses raffinements diaboliques , malheur à qui tombe en son pouvoir! De vieille date un proverbe a consacré cette triste vérité, que par la corruption les meilleures choses deviennent les pires. Combien d'illustrations navrantes la vie de famille n'a-t-elle pas fonrnics à cette formule d'antique sagesse ! Il y a, de

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fait, une qiiaiitilé de familles animées d'un esprit mauvais, d'un esprit de division, de jalousie. Nulle part on ne se hait avec plus d'acharnement. L'exécration ne peut dépasser entre étrangers le degré qu'elle atteint parfois entre parents. Les fils haïssant leurs pères et les pères leurs fils, les frères et les sœurs se détestant entre eux, la haine se mettant entre le mari el la femme, alors on peut bien dire que la méchanceté atteint son comble. Aucune passion, aucune puissance meurtrière, n'a fait subir au pauvre cœur humain dr pins intimes et de plus horribles tortures que les haines de famille. Il ne saurait y avoir dans nos âmes assez de pitié pour leurs victimes. Mais, cela dit, déploré, largement avoué, nous avons le droit de protester et de dire : ce n'est pas là l'esprit de famille.

Ici toutefois nous rencontrons les hommes du chiffre et de la statistique. Ceux-là comptent les cas et font les additions dont leur pessimisme se réclame. Ils organisent à travers les différents milieux de scrupuleuses observations et les confient à leur carnet accusateur. Puis, dans cette masse ils établissent des proportions. Sur cent familles, il y a : tant de mauvais ménages, tant d'enfants en guerre avec leurs parents, tant de frères ennemis, tant de cousins brouillés à propos d'héritages, tant de maris jaloux et de femmes acariâtres, tant de guêpiers où il n'est question que de calomnier,

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tourmenter son prochain, tant de conciliabules où l'on combine les moyens de le dépouiller de son bien. Déduction faite de tous ces intérieurs déplorables, il reste à peine quelques maisons où les choses se passent à peu près convenablement. Après cela, n'est-on pas en droit de dire que l'esprit de famille est un mauvais esprit?

S'il fallait, je l'avoue, s'en tenir à la statistique, il nous resterait à convenir que la grande majorité des familles tombe, par quelque côté du moins, sous cette critique impitoyable, et qu'en somme, devant la brutalité des chiffres, nous faisons assez mauvaise figure. Outre les milieux où l'esprit est franchement mauvais, combien en est-il qui sont vulgaires, terre à terre, peu intéressants?

Mais la statistique n'est pas à sa place ici, elle n'est ni juste ni profitable.

Que diriez-vous de celui qui, pour répondre à ces questions : qu'est-ce que la peinture? qu'est-ce que la poésie? se livrerait à un dénombrement statistique de toutes les œuvres, sorties de pinceaux ou de plumes innombrables, et déclarerait ensuite, en prenant dans ce fatras une sorte de moyenne : voilà hi peinture, voilà la poésie?

La poésie serait alors représentée dans le monde par des myriades d'inconnus, qui ont écrit de méchants vers. L'esprit de la poésie ne serait ni celui d'Homère, de Shakespeare, de Goethe ou de Corneille, mais l'esprit de la plus grande masse ; Raphaël, le Titien, Léonard de Vinci ne seraient plus des peintres.

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En vérité, la statistique est une science excellente et utile, mais qui ne saurait suffire h tout. Appliquée à certaines questions, elle devient absurde. Pour savoir ce que peut être l'art, il faut aller l'apprendre dans les œuvres des maîtres. Et encore, ceux-là, si nous pouvions les interroger eux-mêmes, nous répondraient : « L'art ce n'est pas nous et nos productions. C'est ce que nous rêvions, plutôt que ce nous avons exécuté. Nos ell'orts les plus heureux sont bien au-dessous de nos aspirations : ils sont seulement le reflet d'un idéal inaccessible. Les plus beaux chants n'ont jamais été chantés, les plus belles toiles n'ont jamais été peintes. »

Appliquons ces réflexions à l'esprit de famille.

Evidemment, ce n'est pas l'esprit du plus grand nombre de familles. Ce n'est pas autant ce qui cst^ que ce qui doit être, ce qui se manifeste ici et là, ap[)araissant même par intermittence parmi des individus pour l'ordinaire médiocres.

L'esprit de famille est fait du meilleur de ce que la vie de famille produit, quoique ce meilleur soit rare, et non du médiocre ou du pire, quoique ceuxci courent les rues.

Quand vous m'aurez montré des milliers de familles égoïstes, vaniteuses, vilement intéressées, livrées aux discussions, contaminées par l'impureté, je n'en aurai pas moins le droit de vous montrer une famille bienveillante, unie, large de cœur, dévouée, et de dire : voilà une famille, une vraie, animée de l'esprit qu'elles devraient avoir toutes ! Et à sup-

poser une telle famille introuvable, la perfection n'étant pas de ce monde, j'aurais encore le droit, dans les occasions où se manifeste, au milieu des incohérences et des égarements de la vie, un esprit supérieur, meilleur, plus généreux, plus tendre et plus pur, de dire : voilà des signes de l'esprit de famille! Et, rassemblant en un faisceau tous les rayons épars de cette douce lumière, si précieuse et si rare, ne serais-je pas dans la vérité, la vérité sjjirituelle, en disant : voilà l' esprit de famille^

Essayons donc de le caractériser, tel qu'il se dégage, idéal et sans tache, de nos existences fragmentaires et traversées.

L'esprit de famille est l'expression consciente et réfléchie de ce que nous appelons le lien du sang. Il a donc une base obscure, instinctive, avant de revêtir une forme raisonnée ; il nous prend aux entrailles, avant de parler à notre sentiment éclairé ou à notre intelligence. Et cette base obscure, qui supplée à la réflexion encore endormie, demeure lorsque nous nous sommes éveillés à la vie consciente. Les racines de l'esprit de famille plongent dans la moelle et les os. Les sentiments de famille sont plus forts que la raison et la volonté, plus étendus que le domaine de la parole. Ils confinent aux profondeurs mystérieuses et sacrées, où les êtres se rattachent à l'essence éternelle, à la volonlé même de Dieu.

La forme de la famille est changeante. Elle est autre chez les primitifs, les sauvages et les civi-

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lises; mitre chez les anciens et les modernes. Elle subit, tour à tour, rinlluence de l'organisation historique, au sein de laquelle elle se développe. De profondes difT'érences, des contrastes frappants séparent la famille patriarcale de la famille féodale, la famille de l'ancien réfifime et son droit d'aînesse de la famille d'aujourd'hui, la famille polygamique de la famille monogamique. Mais sous toutes ces foimes il y a quelque chose qui demeure : c'est le lien du sang. Les rapports ont beau être différents entre les pères et les fds, entre les frères. A travers toutes ces surfaces changeantes, l'immuable se fait jour, et aux heures où le cri du sang se fait entendre, en ces instants où quelque chose de grand et d'inconnu nous saisit, pour nous faire éprouver la puissance du lien naturel, un père est un père, un fds est un fils, une mère est une mère, peu ijnportent les mœurs, les lois, les temps, les catégories sociales.

La profondeur et l'énergie du sentiment familial sont comparables aux grandes forces de la nature. On en voit les effets bienfaisants ou dévastateurs, mais il est impossible de les réprimer, de les mesurer. Il n'y a pas de balance sur la terre pour évaluer ce que l'humanité a mis tour à tour de bonheur, de tendresse ou d'angoisse (t de désespoir dans ces simples cris : mon père, mon enfant, mon frère!

Quand nous parlons d'esprit de famille, de sentiments de famille et d'instincts de famille, nous touchons donc au fond de la vie, aux sources mêmes de

l'être, h ce qu'il y a tlo plus ancien et de plus indestructible, en même temps que de plus nouveau et de plus surprenant. Qu'ils nous remplissent de félicité ou qu'ils nous fassent mourir de douleur, les sentiments de famille ont cela d'étrange qu'ils sont incommunicables, inexprimables. Ceux-là seuls les comprennent qui les ont éprouvés, et ils en sont frappés comme si ce qui leur arrive se produisait dans le monde pour la première fois.

L'esprit de famille ne détruit ni la valeur ni la puissance de l'individualité. Mais il démontre h l'individu qu'il est membre d'un tout, et le rend incapable de vivre comme s'il était seul ou absolument distinct de ceux qui l'entourent. Par l'esprit de famille nous comprenons que les autres sont un peu nous-même. L'homme tient à l'homme. Toi et moi : ces deux orands ant;t<ifonistes, ces rivaux ardents, acharnés à se distinguer, à séparer leurs intérêts, à délimiter leurs frontières, s'aperçoivent soudain qu'ils se trompent. Qu'un égoïste devienne père, par exemple, c'est une surprise inouïe. Cet autre qui ne l'intéressait ni ne le touchait, maintenant tient à lui comme s'il en faisait partie. Quelle confusion, quel trouble! Désormais, il y a un être auquel il dit toi, comme à n'importe qui. Mais quand on frappe sur celui-là, c'est lui-même qui sent les coups. Il est pris ; il vient de faire la découverte capitale dans le monde où nous sommes. Elle consiste à s'apercevoir que notre vie circule dans un autre et la sienne en nous. Dieu donne cette leçon à l'homme, cet égoïste

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de naissance, et il la lui donne en famille, pour que plus tard il en profite dans la société.

Notre férocité naturelle serait indomptable si nous n'étions pas tenus par le lien du sang. Grâce à lui nous sommes vulnérables; il y a espoir de nous apprivoiser. En attendant, l'esprit de famille forme un contraste avec notre moi inférieur, autant qu'avec la loi apparente du monde. On ne peut autrement qualifier cet esprit que de sainte folie. Rien de plus fou que d'avoir mal dans la tète d'un autre! C'est l;i une étrangeté, une aberration. Nul ne saurait la justifier devant le sens pratique, calculateur, personnel à outrance, qui fait la base de la loi de ce monde.

La loi du monde, la colonne de l'édifice, sans laquelle (du moins cela nous paraît évident) tout croulerait sur nos têtes, c'est le conflit des intérêts, la concurrence, le droit strict. Quand nous appliquons aux questions notre raison la plus fine, nous ne trouvons pas autre chose.

L'esprit de famille renverse tout cela. Au lieu de tirer à lui, il donne; au lieu de vendre, il accorde; au lieu de se venger, il pardonne. Ici le droit du plus fort consiste à protéger, porter, soigner les petits. Il n'est donc pas étonnant qu'il y ait conflit permanent entre l'esprit de famille et l'esprit du monde et que chacun de nous, chacun de nos foyers, soit le champ de bataille choisi j»our la rencontre de ces deux esprits. De lit les oscillations, les tirages, les hauts et les bas de notre vie de

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famille. Mais voilà précisément aussi son principal intérêt. Rien d'attrayant, de passionnant comme cette lutte entre la loi de combat et la loi secourable; rien de plus digne de notre attention que cette série de leçons de choses, toujours oubliées, toujours renouvelées, par lesquelles, malgré nous, nous apprenons peu h peu à franchir les degrés qui séparent la bête humaine de l'homme fraternel.

L'esprit de famille est une pierre d'attente de l'humanité future, de ce royaume idéal de justice si éloigné de nos misères présentes, que, pour l'espérer encore, il faut avoir la foi qu'aucune résistance n'abat, et qui, pour user les obstacles les plus tenaces, compte sur les siècles sans limite. Le baiser maternel a sacré chaque homme citoyen de cette cité. En lui faisant le don gratuit de la vie et de toutes choses, la mère, au nom de l'humanité, dit à son enfant : « Souviens-toi, aime comme tu as été aimé. Donne, puisque tu as reçu. »

L'esprit de fainille se révèle ainsi comme un esprit de cohésion, mais de cohésion qui tend sans cesse à s'élargir. Il va des contemporains immédiats aux antécédents, de qui nous viennent les traditions, les héritages, les mœurs et les idées ; il s'étend aux descendants, dont nous avons à sauvegarder les intérêts En un mot, la petite famille engrène avec la grande. Elle en vient, et elle y conduit, d'un mouvement irrésistible. De ce mouvement, le spectacle de la descendance humaine, tel que l'offre le moindre tableau généalogique, est le symbole frappant. Si

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nf>t!S n'avons qu'un père et une mère, nous avons <iuiitre grands-parents, huit bisaïeuls, el ainsi de suite par proportions croissantes. Par nos ancêtre? nous descendons de la foule; 'par ceux qui sortiront de nous, nous aboutissons à la foule. Comment nous serait-elle indifTérente?

Une école où s'apprennent et s'enseignent de telles choses ne saurait être, comme le prétendent d'aveugles théoriciens, un obstacle au bien public : elle en est le rempart le plus f«rme. — La famille est comme la cellule d'une société et d'une nation. Nous n'avons rien de plus solide pour y asseoir nos espérances, pour nous guérir du mal, pour sortir des difficultés du monde présent. Tous les graves problèmes sociaux se posent au foyer et n'auront de solution nulle part, tant qu'ils ne seront pas résolus là. Comment aurions-nous assez d'esprit de sacrifice pour remplacer dans la société le condit sauvage par l'entente, si nous ne pensons pas à nous entendre avec ceux qui sont la chair de notre chair? La désertion de la vie de famille est la désertion du champ d'honneur, où l'avenir se conquiert de haulte lutte. L'affaiblissement du lien de famille est la destruction de tout lien social. A qui dirai-je : frère, si les miens sont pour moi des étrangers? La plupart de nos misères publiques viennent de la négligence de nos devoirs de famille.

Il faut nous replier sur la famille, sur la vie du foyer, les vertus du foyer, les joies du foyer, la douce religion du foyer.

CIIAPITRR III

Deux font un.

Le lien du sang;, qui unit les membres d'une même famille, se ramène à un autre lien, un lien d'élection celui-là, qui résulte de l'accord de deux êtres. Avant le nid, avant la couvée, il y a le fait primordial de l'amour. Deux font un, c'est la pierre angidaire de la maison. Quand un homme et une femme s'accordent pour s'appartenir et fonder un foyer, les lignes de leurs destinées se confondent. Leurs intérêts essentiels deviennent identiques.

Dès le commencement, nous sommes obligés ici de nous occuper de situations, exceptionnelles, il est vrai, mais trop nombreuses pour être passées sous silence. Chaque fois que ces deux termes de mariage et d'amour se rencontrent, ils nous font souvenir qu'ils ne sont pas synonymes et ne marchent pas nécessairement de pair. 11 y a de l'amour sans mariage et des mariages sans amour. Pourquoi se le cacher? La vie nous le dit assez, nous le crie

sur tous les tons. Avant de pnrler des alliances normales, il nous faut donc penser h celles plus nombreuses qui sont imparfaites, mutilées ou compromises. Nous nous élèverons vers les sommets par des sentiers ardus et nous serons ainsi dans la vérité. Le salut de l'homme, c'est de regarder la vie réelle et d'en éclairer les recoins obscurs par une luiîiièro qui vient de plus liant.

Une des causes de la mauvaise réussite des unions se trouve dans la façon même dont elles se concluent. La majorité des foyers se fondent maintenant comme ces entreprises industrielles et commerciales, où l'on crée l'alT'aire, en attendant les clients. Pourvu qu'il y ait conformité de goûts, d'éducation, quelques analogies de sentiment, un peu d'estime naissante et une grande bonne volonté de se convenir réciproquement, l'amour semblc-t-il, ne doit pas manquer de venir un jour ou l'autre. Il serait bien inhumain d'en vouloir à ceux qui se marient dans ces conditions. Le moyen de faire autrement dans une multitude de cas! Notre vie moderne nous fournit un cadre très défavorable aux rapports entre jeunes gens, a l'éclosion des sentiments tendres, à la préparation de ces mariages nés sur le terrain des amitiés de famille, et dont la première intention remonte quelquefois jusqu'aux jeux de l'enfance. Notre jeunesse est obligée de s'accommoder, tant

bien que mal, à des exigences et des entraves sans nombre. Avec les meilleures dispositions du monde, le désir de bien faire, les sentiments les plus droits et les plus nobles, il faut bien se résigner à s'arranger comme on peut. On se marie donc, en attendant l'amour, on lui prépare le nid.

Ainsi les paysans d'Alsace préparent, sur leurs toits, des nids aux messagères aimées du printemps, aux cigognes, qui portent bonheur à leurs hôtes. Maintes fois elles se laissent inviter; souvent aussi, elles passent, distraites, et vont faire des heureux ailleurs. Jamais on n'a su pourquoi elles venaient, ni pourquoi elles ne venaient pas. C'est comme l'amour qu'on attend : il vient ou ne vient pas. Pourquoi? C'est un mystère.

N'importe : qu'il vienne ou ne vienne pas, du jour où deux êtres se sont donné la main pour partager la vie, leurs intérêts, leurs risques, leur réputation, tout leur est commun. Cela est vrai non seulement dans les intérieurs où, à défaut d'amour, il y a un esprit de cordialité, une franche amitié, quelques égards mutuels, mais encore dans les intérieurs divisés. Peut-être ceux-là devraient-ils se le rappeler le plus constamment. Le mari et la femme ne font qu'un. Qui fait du tort à l'un fait du tort h l'autre, et s'ils se disputent, se méprisent, se jalousent, se persécutent, chacun se fait à lui-même le mal qu'il croit faire à l'autre.

Il doit y avoir de bien sérieux obstacles dans l'intelligence humaine à la reconnaissance de cette

simple vérité. Car depuis le commencement du monde, tout nous la répète sous toutes les formes, et c'est à peine si quelques-uns daignent y faire attention. La première fois cpie de vénérables traditions constatent que deux font un, c'est au Paradis. Et tout aussitôt le premier couple nous prouve qu'il l'a déjà oublié. Par un mauvais procédé, trop souvent renouvelé depuis, et qui est devenu comme une sorte de vice héréditaire du sexe fort, Adam rejette sa faute sur la femme donnée par Dieu. Il ne s'aperçoit pas qu'il critique Dieu lui-même, par-dessus la personne d'Eve. Dans la suite, il est vrai, les filles d'Eve ont souvent emprunté la méthode d'Adam et elle n'est plus, depuis bien longtemps, d'aucun sexe. Triste héritage, détestable tradition, survivant h toutes les civilisations et à tous les régimes. Elle empêche souvent le mari et la femme de se comprendre, de se pardonner leurs torts et leurs insuffisances, de réparer leurs fautes réciproques. En accumulant de part et d'autre les griefs, deux êtres qui se sont estimés jadis et ont probablement commencé par s'aimer, finissent quelquefois, après des années de vie commune, par se transformer en adversaires déclarés, en ennemis irréconciliables.

Deux ne font qu'un; il faut se dire cela le matin en s'éveillanl et se le répéter à propos de tous les menus incidents, comme de tous les événements graves de la journée.

Deux (ont un, devant le monde, qui enveloppe,

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en général, les conjoints dans un jugement identique, sans se soucier des détails de leurs dilTcrends.

Deux font un, surtout, devant les enfants. Quand les parents apparaissent à leurs enfants comme deux personnes opposées de vues, de volonté, de goût, de conception de l'existence, ils sont perdus et les enfants aussi. Il n'y a plus d'éducation possible. L'un défait ce que l'autre a fait, et l'édifice familial, ébranlé et rongé de toutes parts, s'écroule sur les parents et sur les enfants. Quelles que soient vos différences d'opinions, de désirs, votre façon de voir personnelle, vos convictions morales et religieuses, l'essentiel est de vous présenter devant vos enfants comme un seul homme. Autrement, par la brèche ouverte de votre union mal jointe, et de vos tendances mal associées, la désobéissance, la rébellion, l'anarchie des jeunes volontés, fera irruption comme un torrent. Vous serez submergés. Que dire des parents qui soumettent leurs causes au jugement de leurs enfants, encore tout jeunes, et, devant eux, plaident l'un contre l'autre, se comparent, départagent les responsabilités, se renvoient leurs torts réciproquement?... Dans ces différends-là, le triomphe même est une défaite. Juges et plaideurs, tout le monde perd le procès.

Si votre conjoint manque de sagesse, de bonté, de mesure dans le jugement ou la conduite, efforcezvous de compléter son éducation. S'il est inaccessible aux paroles, à l'exemple, au dévouement

mémo, alors un seul moyen vous reste : c'est d'avoir pour deux toutes les qualités qui lui manquent. Je ne voudrais pas que cette observation fût prise pour une de ces jolies théories si faciles à formuler, mais d'une application impossible. Je transcris les leçons de la vie, l'expérience de personnes vues à l'œuvre et qui, placées dans des circonstances exceptionnellement difficiles, parfois même intolérables, m'ont paru le mieux résoudre un problème, qui est le lot douloureux de tant de vies h jamais gâtées. Ici nous pénétrons sur un terrain d'intimes souffrances, de tortures morales qui n'ont pas leurs pareilles. Dans certaines occasions les torts sont trop évidemment d'un seul côté pour qu'il y ait l'ombre d'un doute à avoir. Même si l'un des deux a des manquements à se reprocher, leur origine remonte presque toujours à la conduite de l'aulre. Nous assistons alors au spectacle le plus navrant : deux existences rivées Tune à l'autre par des liens qu'a resserrés la naissance des enfants, et incapables de s'associer moralement. L'une, toujours contredite dans ses meilleures intentions, stérilisée dans ses plus généreux efforts. Une vie tiraillée, fanée, souillée quelquefois par la constante indueuce, la désolante intrusion dune volonté qui ne respecte rien et ne recule devant aucune petitesse ni aucune injustice. Des accusations, devant lesquelles on est réduit au silence comme un coupable, car, se défendre parfois serait un mal pire que de se taire. Aucune parole, aucune fantaisie

même, ne sondera jamais les cercles de certains enfers domestiques.

Et là même deux font un ; non seulement par cette loi universelle qui fait retomber sur l'innocent la faute du coupable, mais par le fait de l'union primitive. Nous avons, il est vrai, le divorce, ce moyen héroïque dans les situations désespérées. Mais le divorce, lors même qu'il apparaît comme la seule issue possible, est impuissant à détruire les conséquences de l'union une fois conclue. C'est une fin, ce n'est pas une solution, et aucune loi, aucun avocat, aucun procédé judiciaire ne peuvent anéantir le fait accompli. Quand on a un passé commun, on garde, même séparés, les intérêts solidaires de dignité et de sentiment. Le divorce est comme les opérations chirurgicales. La mieux réussie laisse des traces et des cicatrices, et il n'est pas rare de voir les amputés souffrir encore dans leur membre sacrifié. Le divorce, en essayant de délier le nœud conjugal, en fait constater la solidité, l'inextricable enchevêtrement. A sa façon, il établit que deux font un.

Qu'il nous soit permis maintenant d'aborder une contrée plus riante et plus réconfortant, et de reposer nos regards sur des intérieurs où une intimité sérieuse, un accord plus ou moins complet est parvenu à s'établir. Fiiisons remarquer d'abord qu'un tel accord n'a rien d'improvisé ni de fou-

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droyant. Nourri do bonne volonté et de patience, il nu'irlt sous des cicux qui ne sont pas toujours sans nuages. On peut s'aimer dès la première rencontre; mais CCS amours qui tiennent de Téelair en ont souvent la courte durée. On ne s'accorde qu'après un certain temps. Les leçons d'harmonie en ménage sont indispensables; elles se paient leur pri.x et il y en a de très douloureuses. Pourquoi on parlc-t-on pas de ces choses-là? Y en a-t-il de plus nécessaires à conn;iilre et de plus intéressantes?

La sévère réalité de la vie domestique et ses difficultés journalières, avec les cflorts tentés pour les résoudre, ne sont-ils pas un meilleur spectacle que les conventions hypocrites ou pour le moins superficielles? On rend, j'estime un mauvais service à la jeunesse en lui cachant la vie vraie. Cette vie, avec toutes ces complications, est plus belle et moins fade que l'idylle fantaisiste. Le mythe do la lune de miel surtout est d'un fâcheux elïot. Il risque de nous déconcerter dès les premières rencontres avec ce qu'on nomme dédaigneusement la prose quotidienne. Apprenez-nous plutôt à faire de bonne prose et à y mettre un peu d'âme et de poésie. Non, l'accord de deux volontés n'est ni facile ni rapide. Il ne se donne ni avec les bagues de (iançailles, ni avec la corbeille de mariage : il s'apprend et se conquiert ainsi que toute chose ayant une véritalile valeur. Comme les facultés artistiques et l'énergie morale, il demande î\ être constamment cultivé et, faute de soins, peut

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diminuer et se perdre même chez ceux qui l'ont une fois possédé.

Pour conclure une bonne alliance, une condition préalable est d'avoir un terrain commun. Quand on veut se rencontrer par-dessus les murs, les haies et les fossés, on risque de se dé(;hircr aux obstacles et d'y échouer. Ce n'est ni l'intérêt mesquin ni l'étroitesse d'esprit, mais le simple bon sens, qui nous déconseille de nous allier avec des milieux trop différents du nôtre, par la situation matérielle, les idées, les croyances ou l'éddcalion. Pour arriver à s'entendre, il est sage de diminuer ii l'avance les chances de conflits. Comment prédire un avenir paisible h deux jeunes époux, sortis de milieux si disparates, qu'on ne saurait y supporter la lecture du même journal? C'est beaucoup demander à la mansuétude et h l'équité humaines, qu'elles s'exercent tous les jours entre deux êtres placés à des points de vue diamétralement opposés.

Trop souvent nos fds et nos fdles reçoivent des éducations qui les brouillent d'avance. A partir d'un certain âge ils ne se comprennent plus entre frères et sœurs, tant sont contradictoires les conceptions de la vie, les principes et les croyances qu'on leur a de part et d'autre inculqués.

Quand ils se rencontrent plus tard dans le mariage, l'un vient de la lune et Taiittc de la terre, et ils rappellent le fameux attelage mythologique, où Pégase est contraint de tirer la charrue en compagnie d'un bieul. L'homme et la fcmnie doivent être

élevés l'un pour l'autre et recevoir, non une éducation identique — celle-là est le comble de l'absurdité, — mais une éducation convergente qui les mène, par des chemins conformes à leur sexe, vers un but commun. Une fois le terrain de rencontre trouvé et l'alliance conclue, pour la fortifier et la faire durer, il est nécessaire que chacun y mette beaucoup du sien. Aucune association n'est possible sans esprit de sacrifice ni concessions mutuelles. La vie à deux s'alimente de condescendance, de largeur d'esprit, du donpcipétuel de soi-même. Après avoir dit « je » depuis le commencement de la vie, il faut apprenilre à dire « nous ». Après avoir marché seul, d'un{> allure personnelle, il faut s'exercer à marcher au pas.

Une des plus graves hérésies en mariage est cette idée, confondue avec la substance même de nos cervelles : pour que deux volontés suivent une direction sûre, unifiée, l'une doit commander et l'autre obéir. La loi, afin de prévenir tout conflit de pouvoir, a confié à riionime la prépondérance, en le nommant chef. Mais n'est-ce pas l;i une de ces nombreuses fictions dont la pratique dispose i\ son aise?

A mon avis, la (juestion de prééminence d'un des conjoints sur l'autre est une question fausse et qui ne devrait pas se poser. Mais, une fois posée, ce n'est pas sur le terrain légal qu'elle trouve sa solution; c est sur le terrain psvchologicpie. J^Ue se résout au profit du plus énergi([ue, du plus avisé ou du plus eiitèté. Celle (pieslioii est très complexe, échappe

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aux calculs et aux prévisions. Vous ne sauriez vous llalter de gouverner par l'intelligence. Si vous avez a flaire à un compagnon aveugle et obstiné, vous serez infininaent plus sensible à son obstination que lui à votre raison, et il se peut qu'il vous domine bientôt de toute la hauteur de son incapacité. En général, quand la question- du pouvoir s'est nettement posée des le premier jour et qu'il s'est agi de savoir lequel mènera l'autre, la lutte se termine au bout d'un certain temps par la victoire de l'un des concurrents. 11 détient alors l'autorité. L'autie suit docilement. A condition que celui-ci ne remette pas le pouvoir en question, tout va bien. S'il fait mine d'avoir une opiuion personnelle, la situation se gâte. On le traite d'insurgé, à moins que, pris par les sentiments, on ne lui répète sans cesse : « Tu ne m'aimes plus! »

L'état de choses que nous venons de décrire est, pratiquement, le plus répandu. Il réussit quelquefois. Il y a des ménages autocratiques; le sceptre se trouve aux mains du roi ou de la reine et ils 8ont heureux ainsi. La paix règne, personne ne se [>laint; les sujets sont satisfaits et le gouvernement paternel. Mais dans combien de cas n'est-ce pas tout le contraire? Les alliés, alors, n'arrivent qu'à s'opprimer, s'avilir, se contrarier ou s'éteindre l'un l'autre. A supposer toutefois qu'aucun de ces inconvénients n'existe, que le gouvernement autocr;-.tiqiic soit toujours paisible, repose sur le légitime ascendant de l'énergie, de l'intelligence, des sentiments nobles, et ne s'abaisse jamais à régner par la

DKUX FONT UN

peur, ropiniàtrctc^, ou, le pire moyen de tons, la scnsnalité : ce gonvcrnenicnl ne serait pas TiJC-al.

La dignité pareille de rh.oninic et de la femme nous fait concevoir comme un élat inférieur, cette domestication de l'un des époux par l'autre. Il nous paraît peu conforme h cette dignité, dont en somme le christianisme nous a révélé la valeur, que l'un d'entre eux dise, même au nom de qualités supérieures : nous deux, cest moi!

La loi, la direction, l'autorité, nous apparaissent comme impersonnelles, élevées au-dessus des êtres particuliers. Quand l'accord est parfait, on ne sait plus qui commande ou qui obéit. On avance ensemble, pîireils aux ailes d'un même oiseau, ignorant complètement laquelle des deux dirige le vol. L'accord ne consiste pas dans la sujétion de l'un à l'autre, ni même dans le partage des influences où mari et femme se retranchent chacun derrière ses frontières et ses attributions. L'accord est dans la soumission commune ii la raison, à la justice, h la vérité. 11 ne s'agit pas de savoir qui commande, mais ce que commande la situation. Los alliés ont beau être d'intelligence inégale, de lumières disproportionnées, ils ont besoin l'un de l'autre, et la seule préoccupation dont ils doivent se débarrasser complètement est celle d'avoir raison et de dominer. Il faut tendre à acquérir ce genre de désintéressement.

Un des crands daniT-ers des unions monarchiffues est la disparition du monar<[ue. Une femme qui

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n'a pas été associée pai' rintelligeiice à la direction des afTaires domestiques, pcrdlatète en même temps qu'elle perd son mari. Habituée h obéir, elle ne saura prendre aucune initiative et toute responsabilité l'effraiera. La voilà destinée à tomber aux mains de qui voudra la diriger. Un homme n'ayant regardé le monde qu'à travers les yeux de sa femme, n'y voit plus goutte si sa femme vient à lui manquer. Associons-nous de telle sorte qu'au besoin l'un de nous puisse remplacer l'autre.

D'ailleurs, le long de la vie, est-ce d'un subalterne docile dont nous avons besoin avant tout, ou d'un allié capable de nous offrir un point d'appui si nous faiblissons, ou une résistance si nous nous égarons? La plus précieuse ressource dans cette vie agitée est l'alliance d'une volonté sûre, amie. Pour la faire éclore, la former, la respecter, rien ne doit nous coûter. Alors, l'un devient le refuge de l'autre. Une des consolations de l'existence est d'avoir près de soi quelqu'un à qui l'on puisse tout confier comme s'il était nous-même. Il pénètre dans la solitude intérieure, où nous agitons les graves questions et portons les lourdes responsabilités, et nous sommes heureux de savoir que tous les fardeaux ne sont plus uniquement sur nos épaules. Certains caractères se montrent plus disposés à la servitude qu'à l'alliance. Il ne faut pas les abandonner à leur penchant vers l'abdication; mais au contraire éveiller leur personnalité, les engager à la faire valoir. Ainsi l'on s'cntraine à l'aide mutuelle et à la confiance. Entre

mari et femme, une inilialion semblable est nécessaire, La peine qu'elle donne est largement compensée par les résultats qu'elle produit.

Tous doux ont le plus grand profit à se tenir l'un l'autre franchement au courant de ce qui touche à leurs intérêts communs, matériels ou spirituels, h s'en partager le souci. Que surtout ils entretiennent et provoquent sans cesse la sincérité, par la façon dont ils font leurs observations et reçoivent les avis ou les confidences de l'autre. Il y a des conjoints qui ont coupé court aux francs rapports et poussé à la dissimulation, par leur étroitesse d'esprit et leurs remr«rques déplaisantes. La sincérité humaine ne doit jamais être soumise à de trop rudes épreuves. Sachons l'encourager, lui souhaiter la bienvenue, et pour qu'elle ne quitte pas notre foyer, efiarouchée par nos procédés, réservons-lui notre plus aimable, notre plus indulgent accueil. A supposer que nous soyons surpris d'apprendre certaines choses, et ne puissions approuver ce qu'on aura laissé voir, soyons du moins reconnaissants de l'avoir su. Avec de la droiture et de la bienveillance, on arrive toujours à sortir de difficultés. Le jour où la peur nous gagne l'un on face de l'autre, où, pour avoir la paix, on préfère cacher ses sentitimcnts, un coup terrible est porté h l'union. Alors, construit de nos propres mains, naît et s'épaissit entre ceux qui devraient se comprendre, ce mur impénétrable et sourd avec lequel à la même table et sous le même toit, on est s(''parés l'un de l'autre.

40 AUPP.KS DU FOYr,n

Ils sont nombreux ceux qui ont rcg-rcUc d'avoir maintonu leur conjoint dans l'ignorance des choses où la prospérité, la santé, la conduite étaient engagés. Mais on compterait ceux qui ont regretté de s'être tenus réciproquement au courant. Combien de malheurs auraient pu être prévenus, si en temps utile l'un des deux avait su ce qui se passait! Faisons donc notre éducation mutuelle pour le partage sincère de l'existence et de ce qu'elle nous apporte. Qu'aucun ne se réserve quand il demande à l'autre de s'avancer et de se donner. Des deux parts il faut y aller de !jon cœur et avec loyauté.

Ceux qui ne font pas cela ne savent pas ce qu'ils font. Dans tous les événements importants de la vie, ils deviennent l'un pour l'autre une cause de chagrin et une source de contestations, chacun de ces événements leur montrant leur isolement, ou leur faisant découvrir des dissimulations mutuelles. Les fardeaux en sont aggravés, le mal pire. Oh! la triste chose que des infortunes, des accidents, excitant la discorde entre ceux qui devraient les porter ensemble! Au contraire, quelle ressource lorsque deux font un et peuvent absolument compter l'un sur l'autre! N'importe ce qui arrive, ils le portent d'un même elTort, ils se disent : « Ta peine est ma peine ». Ils ne songent pas à s'accuser de leurs fautes, mais chacun regrette celles de l'autre, comme si c'étaient les siennes, et s'applique à les réparer. Partout où l'accord manque, toute difficulté est comparable à un assaillant qui a une

iîUclligence dans la place. Si l'accord existe la place est bien q^ardce. Chacun est à son poste. Travailler ensemble, lutter ensemble, soullrir ensemble; ne jamais trouver porle close quand on a besoin d'apaisement, d'une bonne parole; marcher du même pas en vrais compagnons d'armes, comme cela rend la vie meilleure et le cœur plus ferme! A mesure qu'on avance on se sent mieux liés. Tout le passé commun vous serre l'un contre l'autre. Cet accord, connu une fois, il est la chose du monde à laquelle on tient le plus. Tout le reste est secondaire. Condjicn de fois ai-jc entendu dire ces paroles, cri du cœur de tous ceux qui sont arrivés à réaliser l'unanimité : « Arrive ce qui voudra, ce qui pourra, pourvu que nous restions d'accord! » .

Sur ces hauteurs de paix où les cœurs s'appartiennent et sont sûrs l'un de l'autre pour toujours, on comjjrend mieux l'amour. Qui donc le connaît, cet hôte divin, plus doux que le bonheur, plus beau que le printemps, plus fort que la mort ? On ne le sondera jamais. Dans la jeunesse, nous le recherchons et nous croyons l'éprouver quand une certaine sympathie ardente, une douoe chaleur nous avertit qu'un autre être nous est cher et que nous tenons à lui. Ceci n'est que le commencement de l'amour. Chez beaucoup, cette Heur prinlanicre tombe vite sans porter de fruits. De combien de ces fleurs, flétries et fanées au vent du désert, elTcuillées au froid, aux tempêtes, le chemin tles homnaes n'est-il pas semé !

Pauvres o-oniics cramoiir tombes sur des cœurs trop durs, trop égoïstes, qui n'ont pas tronvé le suc viviliant de la terre nourricière! Ils nous montrent surtout de l'amour la fragilité, la grâce éphémère. Je ne les condamne pas, je les plains comme on plaint tout ce qui meurt en son matin.

Malheureusement on s'habitue trop à voir ces unions où l'amour, mort jeune, est une relique qui dort oubliée au fond du sonvenir, comme les fleurs d'oranger et la robe de noce dorment dans quehpic armoire. Il doit en être ainsi, finissons-nous par croire : c'est la loi commune!

Elevons plutôt nos cœurs vers quelque chose de plus durable, un amour plus persévérant. Celui-là ne s'en va pas avec les roses. Il reste, il est fidèle, vivaee, endurant. Il supporte les bourrasques, il ne craint pas les gelées; les chaleurs tropicales ne lui font pas peur. Il est tout autre qu'un joli enfant un peu mutin et un peu capricieux. C'est un rude et vigoureux compagnon. Les beaux jours ne lui sont pas indifférents, mais il se montre et se prouve surtout dans les jours mauvais. Il sait souffrir, pardonner, supporter. Il ne dépend ni d'un rayon de soleil jii de la couleur d'un cheveu. Il n'a pas d'âge; ou plutôt comme le bon vin, il gagne à vieillir et nous fait songer h ce délicieux proverbe allemand .* « Aile Liebe rostet nicht *. »

Restons un peu encore en sa compagnie. Où serait-on mieux? Et couiparons cet amour consacré

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