‹ Auprès du foyerChapitre 7 sur 35 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Une pépinière dhonimcs. — Parents et enfants.

ClKi{|ue homme résume en lui nue somme de peine et de labeurs du passé; en ehacun sommeille une espéranee d'avenir. Faire fruetifier cette peine, réaliser cette espérance, c'est l'œuvre de l'éducation. Elle consiste proprement à tirer de chacun ce dont il porte en lui l'ctofTe.

De toutes les influences éducatriccs, la plus puissante est celle de la famille. Elle arrive la première, il l'heure où l'école n'est encore (pi'une lointaine éventualité. Son action continue quand l'école ni)us a pris et elle persiste après l'avoir (juittée. De plus, l'hérédité naturelle, par les alfinités et les leudances qu'elle met en nous, prépare la place à 1 empreinte familiale, et nous prédispose ii la recevoir. L'énergie éducatrice du milieu familial pour le bien, comme pour le mal, est donc prépondérante. Sans son secours, il est bien difficile de

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faire œuvre qui dure. Par sou côté néfaste, vicieux, l'influence de la famille a de quoi décourager les plus entreprenants et les plus dévoués. Même arraché dès l'enfance au milieu mauvais, Thomme en a quelquefois subi l'incurable contagion, reçu la marque indélébile. Tous tant que nous sommes, éducateurs religieux ou laïques, nous n'avons que des moyens intermittents ; nous arrivons tard, lorsque déjà les plis sont pris, nous restons en rapport avec les enfants pendant plusieurs années pour les perdre de vue ensuite. Notre œuvre est comparable aux constructions faites par les jeunes baisrncurs sur le sable des g-rèves, à marée basse. Fruit d'un labeur ardent, voici une forteresse qui s'élève. Elle a ses remparts et ses fossés, ses pontslevis et ses tours. C'est ingénieux et plaisant. Dommage seulement que cela soit si éphémère! Dans une heure, le flot montant étendra sur tout cela ses eaux niveleuses. Les remparts s'abaisseront, les fossés se combleront, les tours s'écrouleront, et il y aura comme avant du sable fin et tassé, sur lequel aucune ride ne trahira plus le travail qui s'était accompli là.

Cette influence mauvaise a heureusement son contrepoids. Lorsque la souche de famille est saine et que, tout jeune, l'homme y a reçu, bien au fond de son être, quelques impressions puissantes, on a beau le détourner et le corrompre plus tard, jamais on n'est sûr de lui; jamais il n'est définitivement acquis au mal. Sa conscience peut se réveiller, son

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milieu pont le reprendre, et alors, clans le repentir et la douleur lilj<''ratrice, vous voyez s'écrouler tout rédifice d'une éducation perverse. Raison de plus pour attacher une grande importance à la fonction éducatricc du foyer, et pour soigner celte base dont dépend le reste.

Notre influence éducatricc est déterminée par ce qui prédomine eu nous. On communique moins aux enfants ce que l'on dit que ce que l'on est. Si notre démarche morale est incertaine, nous avons beau indiquer le droit chemin, l'enfant qui nous donne la main marchera comme nous, en chancelant. L'éducation des enfants commence donc par nous-mêmes. Pour guider autrui, il faut être ferme et y voir clair. La première condition de réducation est la sûreté. Je pourrais dire l'autorité, mais en ajoutant quelques observations. Notre temps a besoin de se rendre compte de ce qu'est l'autorité. L'heure est venue de la marquer, au foyer, plus vigoureusement que ne le font les mœurs présentes. Mais, pour eu user, il faut savoir en quoi elle réside.

Qu'est-ce que l'autorité? Ce n'est pas un droit conventionnel, accordé aux parents pour des raisons d'ordre et de discipline. Les lois ont beau donner des pouvoirs aux parents, la coutume et les croyances religieuses ont beau les affirmer;

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rautoritc ne consislc pas dans ces pouvoirs. Ils peuvent n'être qu'une forme déguisée du droit du plus fort. Et de fait, dans beaucoup de maisons, l'autorité des parents ne s'exerce pas sous une autre forme. Ils se font obéir parce qu'ils sont les plus forts. La soumission qu'ils obtiennent est de la contrainte, non de l'obéissance.

Les corrections infligées sont des luttes inégales, où un être robuste fait sentir le poids de son bras, ou de ses autres avantages, h un être plus faible. Mais que devient une pareille autorité le jour où les enfants arrivent au combat avec dos forces égales? C'est une révolte d'esclaves qui balaie tout. Notons que cet état de choses n'existe pas seulement dans certains milieux grossiers, où l'autorité paternelle a pour symbole des coups et des voies de faits de tout genre. 11 existe partout où l'on emploie la violence, consisterait-elle seulement en paroles, ou dans ces coups d'autorité, plus sensibles quelquefois et plus malfaisants que des coups de bâton.

Tenir les enfants par la bourse, la famine, par la peur de n'importe quoi, confisquer leur initiative et les réduire à la servitude spirituelle et morale, cela ne s'appelle pas exercer sur eux une autorité.

L'autorité est une libre puissance d'âme ou bien elle n'est rien. On ne la possède pas par le fait même qu'on est père ou mère. Elle n'appartient qu'à celui «pii s'en est r(>;idu digne.

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L'autorité consiste h donner par son attitude, son allure, tout ce qu'on fait et tout ce qu'on dit, une impression de réalité, de vérité, de droiture, à faire en un mot .^percevoir à travei's sa conduite les lois mêmes de la vie. Commander, parler haut et sec, faire des gestes impératifs, ce ne peut être après tout qu'une vaine démonstration de surface, et sous ces airs de grandeur se cache souvent le néant d'une âme médiocre et d'une conscience vacillante. \.c tout, c'est d'être quelqu'un, de valoir, de réaliser ce qu'on dit. L'autorité familiale ne s'exerce pas de préfé'rence an moment où vous donnez un avis ou une direction : c'est par une contagion perpétuelle du contact moral, de l'activité, de l'existence entière. lYos enfants nous voient l'ii're : à supposer que nous ne disions rien, c'est dans ce qu'ils voient de notre vie, démêlent de nos motifs et de nos intentions, perçoivent confusément de notre fonds moral, que consiste notre autorité. 11 y a de modestes parents, peu aptes à formuler les règles de la conduite, à combiner en doctrine la sagesse de vivre, incapables même de mettre en un discours correct ce qu'ils croient juste et bon, des parents qui ont peut-être rarement usé du commandement et dicté des ordres. Ils n'en ont pas moins exercé sur leurs enfants, par le seul fait de leur vie fidèle, égale, rectiligne, une influence extraordinaire.

Mais tous les jours nous voyons des parents, beaux diseurs de choses excellentes et distinguées, ou encore

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des parents impératifs, à cheval sur leurs prérog-alives, n'avoir aucune prise sur la conscience de leurs enfants. La vie est une chose, la sonorité en est une autre. Jamais l'enfant ne s'y trompe. La force d'âme l'attire; une loi secrète le pousse à suivre ceux qui marchent droit et ferme.

L'autorité vraie est le plus grand bienfait qu'un enfant puisse rencontrer au début de sa vie. Aussi l'Ecriture sainte résume-t-ellc toute la morale de la jeunesse dans cette seule ordonnance : Honore Ion pare et ta mère.

Pour qui connaît quelque peu le cœur humain, il n'y a pas là une prescription extérieure, venant comme une barrière contenir l'indocilité native de la jeunesse. Il y a l'expression d'un besoin supérieur. Deux êtres sont dans chaque enfant : un petit frondeur toujours prêt h secouer le joug, et qui, après tout, est le gardien de la liberté que tsnt de choses menacent en son germe. — Et un disciple docile ayant soif de se joindre à un maître. Par ce que nous avons de meilleur en nous, nous aspirons au respect. Il nous est doux de nous appuyer sur une supériorité, de regarder h un modèle que nous puissions admirer et suivre. A celui qui n'a pu trouver à vénérer personne dans son enfance, il manque une chose essentielle. Une des plus nobles parties de son être n'a pas rencontré sa nourriture et s'est atrophiée. — Guidé par ce besoin de croire en quelqu'un et de le suivre, l'enlant prend sa place, sa vraie et modeste place d'enfant, presque de lui-

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même. Pourvu que vous, parents, vous soyez respectables et ne le provoquiez pas à l'insurrection, ])ar une attitude dure et vexatoire, il est respectueux et heureux de rêlre. Votre supériorité sur lui, votre autorité deviennent le dogme fondamental de son existence. Pour un vrai enfant, quand il a d'il papa et quand il a dit maman, il a dit ce qu'il y a de plus sûr, de plus vénérable, de plus indiscutable dans le monde. 11 doit en être ainsi. Et quand il en est ainsi, c'est un bonheur à la fois pour l'enfant, les parents et la société. Que peut bien respecter celui qui n'a respecté ni père ni mère? Et quelle qualité plus précieuse pourrait-on demander aux libres citoyens d'un pays où le pouvoir suprême est à la loi, c'est-ii-dire au respect, que d'avoir appris le respect en prali(piant le commandement : Honore ton père et ta mère!

Ayant ainsi marqué l'autorité dans son essence, il nous reste à en décrire quelques signes, à noter certains procédés susceptibles de la faire apercevoir et d'autres qui la masquent ou la compromettent. Je ne demande pas que l'autorité familiale soit pédante; mais ;i demeurer trop invisible elle risquerait de s'anéantir.

Les rapports des parents aux enfants ont de notre temps pris un certain caractère de fanuliarité. On ne s'aborde plus de part et d'autre, même dans les

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familles où l'éducation est bonne, avec les mêmes termes faits poui' accentuer les distances, et metlre chacun à son rang dans la hiérarchie du foyer. Les pères trônent moins haut, les enfants s'inclinent moins bas. Ce qui caractérise leurs rapports, quand ils sont empreints du véritable esprit, c'est une cordialité amicale. Notre temps veut cela. Pas plus que la majesté royale, l'antique majesté paternelle ne lui a résisté. On ne restaurera pas son trône temporel et il est douteux qu'il faille le regretter. Mais il serait désastreux d'en laisser perdre l'esprit. Soyons donc, tant que le bonheur nous en est accordé, les amis de nos fds et de nos filles, mais aimons-les assez pour conserver à notre amitié un cachet paternel. Ne soyons pas leurs camarades, ce serait un très mauvais service h leur rendre. Et encore moins, descendons à être leurs serviteurs. La camaraderie, où s'oublie et s'efface notre dignité, fait perdre aux enfants la salutaire modestie de leur âge. Mais la domesticité du père ou de la mère pervertit dans la jeune génération le sens moral, et fausse son jugement. On ne peut changer certaines choses essentielles sans ébranler tout l'édifice familial et social, sans jeter le désarroi dans les esprits, les mœurs, et brouiller tous les rapports humains. Or, une chose essentielle, c'est que l'enfant se sache petit, et ne sorte pas de son rôle de dernier venu, qui a d'abord besoin de s'orienter, de demander son chemin, d'acquérir l'expérience auprès de ceux qui la possèdent. Que jamais les parents n'oublient

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cela; qu'ils ne mettent pas trop les mains sous les pieds de ce petit homme, car ils en feraient un tyran. Et s'il est leur trésor, qu'ils se gardent de trop le lui dire : il se prendrait pour le diamant de l'écrin et eux pour le carton. Ces pratiques s'observent tous les jours et elles sont la destruction de l'éducation familiale.

Il existe dans certaines contrées, une très vilaine pratique. Le père de famille se fait servir à table des morceaux de choix auxquels les enfants et quelquefois la femme elle-même ne touchent pas. Mais, quelque brutal que soit ce procédé, il assigne à l'enfant un rang suballerne et met le père carrément au-dessus de lui. Et les résultats de cette coutume presque barbare sont quelquefois meilleurs que ceux d'une éducation où les parents se privent du nécessaire pour assurer à leurs enfants le superflu. Les enfants leur en savent rarement gré. Pour ma part, j'estime que, dans leur intérêt et pour l'amour d'eux, il ne faut jamais servir les enfants les premiers ;i table, ni leur offrir nulle part les meilleures places. Cela n'est pas de l'égoïsme, mais de la sagesse. Ils nous en remercieront plus tard quand ils comprendront nos intentions. La chose du monde qui exige de notre part le plus de clairvoyance, c'est la pratique du sacrifice à l'endroit de nos enfants. Il y a une façon de se sacrifier à eux qui leur fait plus de mal que la dureté de co'ur, et souvent c'est en s'immolant (jue de trop bons, de trop faibles parents ont perdu leurs fils et leurs filles.

Les parents ont un très bon moyen de mettre en relief leur dignité et d'y ramener l'attention distraite des enfants. C'est de se traiter entre eux avec beaucoup d'égards. Ils peuvent être sûrs que les enfants suivront leur exemple, surtout s'ils n'ont rien vu d'autre depuis l'âge le plus tendre. Le ton qui règne préalablement entre le père et la mère est destiné à se répandre parmi les enfants. Ils n'ont pas de peine à respecter une mère que le père lui-même traite avec toutes sortes d'attentions, et ils ne parlent jamais avec arrogance à un père que leur mère, devant eux, n'aborde qu'avec respect. Je considère comme une des plus tristes leçons de la vie de famille, et un de ses pires cliàliments, de s'entendre dire par ses enfants des paroles malsonnantes qui ne sont que l'écho de nos propres voix.

Me pcrmettra-t-on de parler ici des mauvais tours que nous jouent nos nerfs dans l'œuvre éducatrice? Cela équivaut presque à parler de corde dans la maison d'un pendu : car les nerfs, aujourd'hui, c'est le mal universel. J'aurai ce courage pourtant de crier : à l'ennemi! L'autorité et la dignité ont pour figure extérieure le calme, la juste mesure. Aussitôt que les nerfs s'en mêlent, le calme s'en va, et de mesure il n'en est plus question. Le meilleur homme se met dans son tort, se rend ridicule, débite des folies. En un mot, il perd momentané-

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ment une partie de ce qui le rend respectable, et pour le respecter mal^■rc cela, il faudrait une dose de philosophie et de charité ignorée de l'enfance. Des nerfs en éducation, il n'en faut pas! Quand nos nerfs nous prennent, le moment est venu de nous cacher, ou tout au moins de nous taire, llélas ! c'est celui que choisissent tant de gens pour parler, avertir, sermonner, corriger leurs enfants. Pendant des jours entiers ils leur parlent peu ou point, et quelquefois manquent de l'énergie nécessaire pour leur présenter une observation. Mais lout à coup, sous l'impulsion des nerfs, il leur faut une vaste explication, une liquidation générale. Pèlemèlc, alors, tout y passe. Ils déversent sur la tête de leurs enfants un flot de paroles. Ce n'est plus la douce rosée qui rafraîchit et fertilise : c'est l'averse diluvienne. Sous une telle averse peut-on en vouloir au patient d'ouvrir son parapluie? S'il ne faisait que cela, le mal serait réparable; mais souvent il s'insurge, il riposte et alors naît, provoqué par notre propre intempérance de langage, ce quelque chose de lamentable qui s'appelle une discussion entre parents et enfants.

C'est au sein du calme, à tète reposée, que l'éducation demande h se faire. Elle a de grandes analogies avec la culture des champs. Ne semons pas quand souiïle la tempête, quand passent les tourbillons de neige. Notre graine serait emportée. .le crains que notre éducation actuelle ne soit trop entachée d'irritation et d'inquiétude. Nous manquons

de tranquillité d'âme et notre vie extérieure est dépourvue de cette paix qui permet aux fruits de mûrir. Il faut réagir contre la conspiration des influences énervantes, trépidantes; établir, h force d'énergie et de résolution, le calme dans son cœur et sa maison, en renouveler constamment la provision, et quand le courage ou la fermeté nous trahissent, chercher notre puissance plus haut. L'éducation la plus sûre, l'autorité la plus incontestée sont celles qui ont leur source dans les principes supérieurs qui dominent la vie, abritant aussi bien la tête des pères que celle des enfants. Le semeur a besoin de croire au Dieu du lendemain. L'éducateur aussi. C'est là qu'est la sécurité, le calme, l'immuable puissance. Appuyons-nous sur elle, pour ne pas AYvlr une trop fragile résistance à la jeunesse qui s'appuie sur nous.

L'autorité représente dans l'éducation la loi profonde de la vie, les leçons de l'expérience, les droits de la tradition, la prééminence de l'ensemble familial et social sur le nouveau venu, qui vient y prendre sa place et doit s'y encadrer. Mais il y a un autre droit que celui du passé et celui de la société ou de la famille, c'est le droit de l'individu. Et nous voici amenés à jeter un regard du côté de ce monde aux richesses inconnues, aux vastes régions inexplorées qu'on appelle la vie intérieure de l'enfance et de la

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jeunesse. Il ne s'agit pas de guitler et de gouverner, je dirais presque de faire manœuvrer nos enfants comme des numéros d'un régiment; il faut les comprendre, les connaître, les apprécier, les laisser respirer et vivre. Autrement notre autorité, au lieu d'abriter de sa présence, écrase et tue.

Que se passe-t il dans ce monde de mystère, dans le cœur et l'esprit de nos enfants? A quoi pensent tout bas les petits hôtes de notre foyer et de notre table? Que gcrme-t-il dans ces tètes frêles que nous serrons entre nos mains et sur notre poitrine? Trop de parents ne le savent pas, ne s'en doutent pas. C'est un malheur.

Chaque individu a besoin d'être remarqué. Nous devons tenir compte de lui, le respecter dans ces stigmates propres qui font de chaque être humain une personnalité qu'aucune autre ne saurait remplacer. Où voulez-vous qu'on s'aperçoive de notre existence, de notre caractère, de notre physionomie distinctive si ce n'est en famille? Nous oblii^er à nous conformer au droit commun et à la discipline, rien de plus juste; mais pourquoi nous ignorer, nous négliger? Qu'on n'éteigne pas en nous ce qui fait notre raison d'être; car si nous sommes là et tels que nous sommes, s'il y a tant de diversité entre les types d'hommes; si dans la même famille et sur une souche identique, il pousse des rejetons si dissemblables, c'est apparemment que le maître de la vie l'a voulu ainsi et qu'on doit respecter son œuvre.

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Eu famille on est très bien placé pour cette délicate mission. Les procédés de la famille n'ont rien de sommaire, d'officiel. La loi y est douce et llexible et parvient à s'adapter à chaque personne. Ce n'est pas seulement une loi d'autorité, mais une loi d'amour et de clairvoyante bonté. Pour discerner les mille particularités d'une nature d'enfant, il faut être père et mère, il faut avoir reçu, avec la sainte dignité paternelle, l'intuition, la divination dont le cœur des parents a seul le secret. En dehors de la famille, l'éducation se fait en gros, au foyer elle se fait en détail. On y traite et aime chacun à sa façon, et c'est bien la seule manière d'être juste et bon. Je marche ici, je ne me le cache pas, sur un terrain des plus délicats. J'ai peur de faire apparaître nos misères en décrivant ce qui devrait être, et ne l'est pas toujours. Puis-je oublier qu'il y a des enfants malheureux, maltraités moralement? Je ne parle pas des milieuxdénaturés, je parle des meilleurs milieux, mais où l'éducation familiale a quelque chose de trop rude, où sous prétexte de justice et d'égalité on passe les jeunes tètes et les jeunes cœurs sous le niveau impitoyable; où l'on ne sait pas respecter la vie individuelle, où l'on dresse et façonne les enfants comme on dresse des chiens de chasse ou façonne des sabots. Dans ces milieux, il y a de terribles épreuves et quelquefois des tortures indicibles pour l'enfant exceptionnel, rudoyé, contrarié dans ses goûts légitimes et froissé jusque dans sa conscience. Ce n'est pas pour les mutins, les orgueilleux, les

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mauvaises tctcs que j'écris cela. Je ne tends pas la perche à la rébellion. J'implore pour certains caractères particuliers, et, je l'accorde, difficiles, mais en qui sommeillent des qualités précieuses. Le monde, qui n'a pas le temps de s'occuper de chacun et de la forme de son profil, y passerait son rouleau. Mais ce moyen péremptoire, excellent pour réprimer les travers intolérables, dont l'extirpation est le traitement indiqué, risque de broyer dans l'œuf des natures d'élite coupables seulement d'originalité. Que la famille les distingue, ces petits êtres particuliers, et leur pardonne de n'être pas comme tout le monde. Ils ont, plus que d'autres, besoin qu'on les aime, qu'on les couve, qu'on interprète avec indulgence et bonté leurs singularités. Prenons garde, ces allures ombrageuses, ces timidités, ces gaucheries, ces manifestations parfois déconcertantes, sont peut-être la chenille informe d'où s'échappera quel([ue jour un papillon incomparable.

Ce que nous contrarions le plus souvent et choquons tous les jours dans l'enfant, c'est son sérieux. Je ne serais pas étonné que cette remarque surprît plus d'un lecteur. Car il y a, hélas! un mur épais entre l'étal d'âme de la plupart des adultes et celui de TcMifant. Nous ne prenons pas l'enfant au sérieux. Il est entendu que ce qui le concerne est insignifiant. Cela se borne à quelques petits événe-

ments, miniatures des choses, qui se passent là-bas, bien loin de notre hauteur, où se déroulent les faits seuls conséquents. « C'est enfantin, c'est une bagatelle, ce n'est rien », dit-on tous les jours. Oh! gens de courte vue, de sentiment obtus, âmes ossifiées que nous sommes! Comme avec nos lourds souliers nous piétinons les fleurs gracieuses de ce jardin de Dieu qui s'appelle un cœur d'enfant! Nous nous trouvons sérieux, nos affaires sont les grandes affaires, celles de l'enfant ne sont que jeux et puérilités. Mais nous nous trompons. Personne n'est plus sérieux que l'enfant. Ni le négociant qui fait ses comptes, ni le juge qui prononce des arrêts, ni le sage méditatif, ni le croyant en prières, n'est plus sérieux que lui. On pourrait dire : sérieux comme un enfant. Regardez ces yeux ouverts, francs, attentifs, qui nous fixent, boivent nos paroles, et disent qu'ils croient, qu'ils ont confiance, et puis allez leur comparer la création matérielle et la création spirituelle. Vous ne trouverez rien de pareil à ces yeux. Ce n'est pas pour rien que le Christ, devant les scribes, les pharisiens, les disciples et les apôtres, devant tout ce que le monde des adultes offre de plus imposant, de plus solennel, comme aussi devant toutes ses vieilles hypocrisies et ses roueries barbues, a prononcé un jour cette parole : « En vérité, je vous dis que si vous ne changez et ne devenez comme les petits enfants, vous n'entrerez point au royaume des cieux. »

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Prenons l'enfant au sérieux. Ne nous jouons pas de lui, ne nous moquons pas de lui, ne rions pas de ce qui l'étonné, l'indigne, l'attendrit. Pensons h ce contraste : d'un côté le monde immense, prodigieux, et en tant de façons méchant, corrompu, stupéfiant; de l'autre côté, les yeux de l'enfant, vierges, innocents, purs. Pensons à ce contraste et avons pitié. Cela nous fera passer un peu de notre orgueil de grandes personnes et nous guérira de notre frivolité. Ecoutez cette histoire. Un ancien l'a contée, mais au fond de son cœur il avait gardé ses blessures d'enfant :

« J'avais commis une de ces fautes du jeune âge qu'on a si vile faites et dans lesquelles, pour graves qu'elles soient, on met souvent si peu de malice. On venait, devant la famille et quelques amis, de m'en adresser de fermes observations, comme il convient, et devant ma faute reconnue, amèrement regrettée, j'avais éclaté en songlots. Puis on me fit sortir. Comme je fermais la porte, accablé encore par ce qui s'était passé, emportant dans le souvenir toutes ces figures graves arrêtées sur moi, j'entendis derrière moi un long éclat de rire. Alors je m'enfuis, je me cachai au coin le plus retiré de la maison, et je pleurai toutes les larmes de mon cœur, tant ce rire m'avait fait souffrir. Depuis ce jour je perdis la naïve confiance, qu'il fait bon garder longtemps. Je ne pouvais m'empêcher de répéter : les grandes personnes ne sont donc pas sérieuses? »

De combien d'enfants n'est-ce pas là l'histoire?

Je viens de prononcer le mot de confiance. Si robéissance répond à l'autorité, c'est h la bonté que la confiance répond. Obtenir l'obéissance, éveiller la confiance : toute l'éducation est là. Que nos enfants nous honorent et nous craignent; mais que jamais ils n'aient peur de nous ouvrir leur cœur. Surtout ne leur donnons pas lieu de douter de nous! C'est un malheur de ne plus croire en Dieu : c'est un malheur presque aussi grand de ne plus pouvoir croire en son père et en sa mère.

Il y a sur la terre un refuge toujours sûr, où l'on trouve des bras toujours ouverts, des oreilles infatigables, prêtes à nous écouter. Nos joies comme nos peines y ont leur écho; jamais on ne s'y adresse en vain, jamais on n'en revient inconsolé. Ce refuge est le cœur paternel et maternel. Maintenons-lui sa réputation et ses qualités. Soyons pour nos enfants un asile accueillant, une haute et tranquille retraite. II fait si bon d'avoir sur sa tète un abri, de savoir où aller pour pleurer ou raconter ce qui nous pèse. Pour préserver du mal nos fils et nos filles, ou du moins pour garder, au centre même de leur vie, un allié contre les influences dégradantes et les conseils mauvais, obtenons leur confiance quand ils sont petits, cultivons-la quand ils grandissent et gardonsla toujours. Il n'y a pas de talisman plus ellicace que celui-là.

Il n'y a pas de meilleur moyen de vaincre les

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difficultés parliculièros, que créent à l'cclucntion les ;'io-es divers par lesquels passent nos enfants. L'autorité forcément se modifie. Si elle veut élever Tenfiint pour la liberté, il est nécessaire qu'elle devienne de moins en moins pesante, se fasse presque invisible et aille en s'eiraçant. La confiance, au contraire, doit rester. Que de parents ne comprennent pas cela! Excellents pour élever un nourrisson, ou fTuider des enfants très jeunes, ils continuent à les traiter de même à tous les âges. Ils leur enlèvent l'initiative, étouffent leurs aspirations en germe, et tout en se cramponnant à une autorité qui s'évanouit, laissent se perdre une confiance qu'ils pourraient maintenir. Non seulement il faut nous résigner à voir la volonté et l'énergie personnelle de nos enfants s'adlrmer, mais il faut saluer avec joie tous les signes des caractères naissants et laisser, autant que la sagesse le comporte, franc jeu à l'esprit d'entreprise et d'indépendance. N'empêchons pas l'homme de se former dans l'enfant. A l'éducation de tendresse et de sollicitude quelquefois un peu inquiète, de vigilance trop restrictive de la liberté, à l'éducation du premier âge, plutôt féminine, laissons succéder l'éducation virile, celle qui, pour forger et tremper les forces des enfants, cultiver leur résistance et leur combativité, ne recule pas devant les fatigues, les épreuves, les dilficultés, ni même les périls. C'est h ce prix qu'on fait des individualités de marque, dont une seule vaut plus que mille êtres de routine momifiés et moutonniers. Et pour les

former, ces figures à l'empreinte originale, dont le manque se fait partout sentir, rien ne vaut la vie de famille, surtout celle qui est simple et laborieuse. Là est le milieu normal, l'atmosphère favorable. Une vraie et solide éducation familiale est comparable à ces coteaux heureux où poussent les crus de marque. Elle produit des hommes comme les coteaux produisent du bon vin, et elle leur donne son goût de terroir. Car un goût de terroir sied h l'homme de bien. A cela on reconnaît qu'il ne sort pas d'une officine banale, mais qu'il est un libre enfant du sillon généreux et du soleil de Dieu

Cher et modeste coin de terre, foyer ignoré où pour la première fois apparurent à l'horizon de notre âme les silhouettes des hommes et des choses, ceux qui te restent les plus fidèles, ceux qui s'honorent le plus de respecter en eux ton signe originel, sont les vaillants et les forts! Ils vont h travers la vie, combattant, éclairant, réchauffant, forgeant, bâtissant ; mais ils savent bien que ce qu'ils ont de meilleur ils le doivent à leur humble mère, à leur brave père, et comme l'on garde un trésor, ils conservent, au fond du cœur, h la place la plus aimée, le sentiment filial, pur hommage aux vertus du sanctuaire domestique.

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