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CHAPITRE VI

Frères et sœurs.

Mettez dans un sac des cailloux aux arêtes aiguës; agitcz-le, de manière à faire se frotter les cailloux les uns contre les autres. Au bout d'un certain temps les angles trop saillants s'éniousscnt, et les arêtes se trouvent adoucies. C'est ainsi que s'arrondissent les sino-ularités du caractère humain, au contact d'autrui. La famille, par les relations entre frères et sœurs, nous en offre un exemple frappant. Si nous pressions l'image du sac et des cailloux, elle nous apprendrait encore qu'il faut un certain nombre de cailloux pour faire réussir l'expérience. Un seul risquerait d'user le sac. Le sens de ce transparent apologue est que, pour profiter de l'éducation mutuelle, il faut être plusieurs.

Cette éducation entre frères et sœurs est un précieux concours apporté à l'éducation paternelle, elle la complète le plus heureusement du monde.

Nous avons, nous, parents, ou trop de sévérité ou

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trop d'indulgence. Si notre supériorité nous fait la main lourde et donne parfois à notre intervention quelque chose de massif, notre faiblesse nous trahit, notre sensibilité nous désarme. Les enfants entre eux ne se portent pas trop d'ombrage, n'étant pas trop dissemblables de force. D'autre part ils n'ont pas les uns pour les autres ces égards exagérés que nous inspire le sentiment paternel. Ils n'ont pas encore ce que nous appelons, d'un terme si expressif, des entrailles.

Tous ceux qui ont vu des enfants livrés à leurs ébats et se mouvant librement dans toute la pétulance de leur âge, ont pu remarquer l'énergie de leurs impulsions et la ténacité de leur vouloir. L'obstination enfantine, cette intransigeance qui va droit au but et ne veut souffrir ni obstacles ni restrictions, suscite tous les jours aux parents les plus PTOsses difficultés. Entre leur volonté calme, tempérée par le cœur et la raison, et l'impétuosité des volontés enfantines, la lutte est trop inégale. Nous avons trop de réflexion et de cœur, pour résister h ces jeunes tendances aveugles et sans ménagement. Entre elles, au contraire, elles trouvent h qui parler. On fatigue son père ou sa mère, on les fléchit par des caresses. Devant ses pareils ce genre de moyens ne réussit pas. Rien d'entêté et d'absolu comme un enfant, si ce n'est un autre enfant. Laissez-les se débrouiller et n'intervenez que dans les cas indispensables, pour empêcher les violences : ils s'en tireront. Les enfants pratiquent entre eux une

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justice rigoureuse, qui nous étonne et nous peine quelquefois ; nous les voudrions plus indulgents, moins stricts pour la mesure exacte du mien et du tien, plus disposés h céder, plus enclins au pardon. Leurs démêlés nous chagrinent et nous préoccupent. Quand ces êtres, également aimés par nous, se divisent ou se combattent entre eux, il nous semble qu'une partie de nous-mêmes s'est élevée contre l'autre et ce déchirement intérieur est si douloureux! Mais, pourtant, il ne faudrait pas, pour l'amour du silence et de la paix domestique, confisquer les enfants et les empêcher de manifester, en toute indépendance, ce qu'ils ont dans le cœur. Ces petits hommes ont besoin de s'habituer à la vie en commun, de se faire à cette idée qui entre si difficilement dans nos cervelles égoïstes, que les autres existent aussi bien que nous, ont les mêmes droits que nous.

Quand un caillou en choque un autre, il en jaillit du feu. Quand la volonté humaine, vierge et sans frein, rencontre cette borne qui est la volonté des autres, elle s'cchaufTe et l'étincelle jaillit. Il est indispensable que ces phénomènes se produisent. Les empêcher c'est enrayer la vie. Laissez vos enfants faire entre eux l'apprentissage de la solidarité humaine, l'expérience des lois sociales. Il est salutaire de se rompre, comme enfant, entre frères et sœurs, aux exercices pénibles de l'assouplissement des caractères. Pour corriger un angle, rien ne vaut un autre angle; pour corriger un égoïste, rien

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ne vaut un autre égoïste. Lorsqr.e ces jeunes apprentis en sociabilité se seront traités un certain nombre de fois selon la loi du talion, qui convient à merveille à leur qualité de primitifs et de sauvaoeons ; lorsqu'ils auront scrupuleusement exigé œil pour œil, dent pour dent, leur conscience s'ouvrira à une justice plus haute. Us comprendront qu'à vouloir vivre de droit strict et de justice implacable, les hommes s'extermineraient les uns les autres. Bonne leçon pour les petits frères et qui leur profitera, quand ils seront plus grands. Une leçon pareille vaut bien la perte de quelques cheveux, ou quelques batailles fraternelles.

La meilleure preuve que ce petit monde d'enfants forme et perfectionne ses habitants, consiste dans l'ascendant que quelques-uns parviennent à s'y conquérir et qui repose uniquement sur le libre suffrage des compagnons. Il y a des réputations entre frères et sœurs. Une fois que l'un de ces petits hommes a gagné la confiance des autres, il en jouit sans partage, dans une sécurité plus entière que n'importe quelle sommité dans la société adulte. S'il est équitable, on lui soumet les différends : on plaide devant lui sa cause et le verdict est respecté. S'il est bon, persuasif, en renom de sagesse, on lui obéit. Ses avis sont paroles d'évangile. Je considère cet ascendant de certains frères ou sœurs, comme une des choses

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les plus désirables ; mais il est rare qu'il s'acquière d'emblée. C'est le fruit de longs eflbrts. Il ne mûrit qu'à l'air de la liberté, au plein vent des francs conflits. Si l'ascendant doit quelque chose à l'âge, ce n'est pas sur lui qu'il repose. Un aîné qui ne se prévaut que du nombre des années se voit en général contesté. Il est tenu de justifier son droit d'aînesse par des qualités morales.

L'ascendant n'est qu'un des rapports spirituels qui s'établissent entre frères et sœurs, à la siiilc du libre jeu de leur activité. Un autre lien est l'affection. C'est une erreur de penser qu'elle doive exister par le seul fait de l'origine commune. Certes c'est quelque chose, c'est beaucoup, que ce lien du sang, mais il demande à être spiritualisé, transformé en lien des âmes. On a beau être frères et sœurs par droit de naissance, il faut renaître par l'esprit à la vraie vie fralerncUe, apprendre à s'aimer comme l'on apprend ;i se supporter. Alors seulement le lien primordial acquiert la plénitude de son influence et devient le ciment indissoluble. Lorsque ce travail intérieur ne se fait pas, les frères peuvent rester aussi indidérenls les uns pour les autres que des étrangers. Il peut même se développer entre eux des antipathies si vives, qu'elles dégénèrent en haine et en aversion. Le premier meurtre dont parle la Bible est un fratricitle. Chacun sait que les

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animosités entre frères ont un caractère d'acuité étonnant. « Un frère offensé résiste plus qu'une ville forte », dit le sage Sirach. A aucune époque les frères ennemis n'ont été une rareté dans le monde. Trop d'illustres exemples en témoignent, trop de cruelles expériences le confirment.

Quels sont les parents qui n'ont redouté parfois de voir les rivalités de l'enfance se perpétuer et durer pour la vie? L'affection fraternelle n'est pas un sentiment inévitable qui s'attache aux liens de parenté comme une conséquence obligée. Cette affection a des difficultés à vaincre, des illusions à combattre. Je la compare à une plante précieuse et délicate. Des herbes amères, images de certaines rancunes, qui enfoncent au cœur leurs racines vénéneuses, menacent de l'étouffer. Elle demande h être protégée, surveillée. Les parents peuvent beaucoup pour et contre elle. Il y a une certaine façon d'élever les enfants, qui éveille toutes les jalousies, toutes les basses passions capables de faire de riiomme l'ennemi de l'homme, et du frère le rival du frère. Par des comparaisons déplacées, des préférences impardonnables, des excitations à la concurrence, nous semons la division entre ces jeunes âmes. Pour qu'ils puissent entre eux s'aimer, vaincre leurs mauvais instincts, calmer leurs colères, apaiser leurs ressentiments, commençons par les aimer avec une justice impartiale; soyons tout à tous, réchauffons-les constamment de notre bonté afin de raviver la leur, d'augmenter leur tempéra-

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tiircnfTective, d'amener plus sûremontla fusion. Alors les disputes inévitables se transforment toujours en préliminaires de paix. Sur le terrain même des rencontres, les champions se dédommagent de leurs rudesses réciproques, en des réconciliations pleines de charme et d'abandon.

Par un eilet naturel d'un des nobles instincts de notre nature, l'afTection fraternelle se nourrit du besoin que nous avons les uns des autres. Nos enfants s'aiment en raison des services qu'ils se sont rendus. J'estime que la présence de diverses personnes, qui dispensent les enfants de se rendre les uns aux autres ces services, la présence de domestiques trop nombreux et chargés de trop de soins, est un grave inconvénient. Que nos enfants aient besoin les uns des autres, le sentent et se portent aide entre eux ! Ne permettons pas à des considérations mondaines, à de superficielles exigences d'étiquette, de contrarier la fraternité dans ses commencements.

Lorsque nous rencontrons dans la rue, sur les places publiques, ou à travers les campagnes, des groupes d'enfants livrés h eux-mêmes, des frères en bas âge gardés par des sœurs aînées, encore tout enfants, la pitié nous prend. Nous songeons aux dangers qu'ils courent. Nous plaignons des enfants trop jeunes, d'être chargés de soins au-

dessus de leurs forces, de plier sous le fardeau d'un nourrisson endormi sur leurs bras, de se trouver aux prises avec des complications et des dilïicultés, qui exigeraient la maturité de l'expérience.

Et, certes, nous avons raison, dans une certaine mesure. Dieu seul peut savoir ce qu'il se passe de drames émouvants dans ce monde des petits déshé- - rites, réduits h eux-mêmes, où ceux qui auraient besoin d'être encore protégés et gardés, gardent et protègent déjà les autres. Mais, pour qui sait y voir de près, il y a autre chose que de la misère dans ce monde lésé. Il y a une étroite et puissante solidarité, issue du besoin qu'on a les uns des autres. L'on rencontre chez certains enfants élevés dans le dénuement, mais dans le continuel partage de toutes choses, une cohésion frat<?rnelle bien touchante. J'en ai connu de ces pauvres petits, qui se seraient privés de tout, exposés h tout, pour leurs frères plus jeunes. Ils les défendaient avec un courage héroïque, avaient pour eux une patience que souvent les parents n'ont pas. Il m'est arrivé même de voir des enfants, qui avaient subi la contagion des mauvais exemples, ces grands meurtriers d'âme de l'enfance, mais qui pour rien au monde n'auraient dit à leurs cadets une parole malsonnante. Victimes eux-mêmes d'une souillure précoce, ils espéraient en préserver les chers petits. Malheur h qui, sous leurs yeux, eût essayé de leur donner du scandale!

De faits pareils, un enseignement supérieur se

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dégage. Ne le percions pas. Que nos enfants soient placés dans des conditions telles, qu'ils aient besoin les uns des autres et se sentent appelés à se soutenir mutuellement.

Une bonne entrée en matière est de revêtir dès le commencement de la vie les vêtements de ses aînés. Ceux ([ui ciitrcnl dans les habits les uns des autres, endossent en quelque sorte la livrée fraternelle. Cette pratique a une telle valeur de symbole, que j'engagerai chacun à l'adopter. Bien des parents donnent ces petits habits aux pauvres et achètent du neuf à chaque enfant nouveau. A leur place je ferais l'inverse. Je donnerais du neuf aux pauvres et garderais ces objets d'habillement par piété familiale. Il n'y aurait que profit pour tout le monde. Quand un petit frère se trouve paré de l'héritage d'un prédécesseur, celui-ci, en le regardant, se dit : « Voilà comment j'étais à cet âge, ce Bébé c'est presque moi ; c'est moi il y a quelques années. » Dans ces conditions, on a un motif de plus de s'intéresser à Bébé.

Quant à lui, le dernier venu, pourquoi le soin de l'entourer, de lui être utile, serait-il exclusivement réservé h une domestique ou à la mère? Qu il soit permis à ses sœurs, ou à ses frères, de faire quelque chose pour lui, d'en avoir à certains moments la garde, la responsabilité. Rien ne forme autant l'enfant, rien ne l'incline à la bonté, comme de se sentir gardien du sommeil d'un cher petit, ou de lui raccommoder une culotte.

De tels services entretiennent la fraternité. Qu'ils augmentent et prennent d'autres formes quand grandissent les enfants! 11 ne faudrait pas trop prendre l'habitude de dire à chaque moment : « Ne fais pas le nœud de cravate à ton frère; ne fais pas les commissions de ta sœur. Appelle un domestique, c'est son affaire. » La fraternité passe avant l'étiquette. — L'homme n'est pas un pur esprit. Pour nous exercer à la communion fraternelle et nous la prouver, les paroles, les sentiments invisibles, à eux seuls, ne suffisent pas. Laissez-nous mettre en formes concrètes et palpables ce que nous avons dans le CŒuir. Ne nous privez pas de ce plaisir, ne vous opposez pas à ce besoin.

Tout cela n'est pas tant matériel et banal que l'on croit. Au contraire : c'est le charme et la grâce de l'existence, que de mettre une âme dans les occupations les plus ordinaires.

J'aime à voir aussi les frères et les sœurs pratiquer l'instruction mutuelle. Quoi de plus sec qu'une leçon et de plus sourcilleux qu'un pédagogue? Mais quand la grammaire ou le traité d'arithmétique sont aux mains d'une gentille petite sœur, l'élève est à la fête et l'étude est un plaisir.

Où trouverez-vous un tableau plus gracieux que celui-ci? Dans le grand fauteuil de famille deux sœurs sont étendues. Le sommeil les a surprises en pleine leçon. L'aînée tient la cadette enlacée et, de leurs petites mains, le syllabaire a glissé sur le parquet.

Il fîuit que tout concoure à resserrer plus étroitement la fraternité, même notre ignorance, même nos souffrances et nos misères. A moins de graves inconvénients, j'estime qu'il est mauvais d'éloigner les enfants malades du reste de la famille. Il y a des cas de force majeure; mais ne les acceptons que comme un mal nécessaire. — « Tu es malade, il y a quelque chose h risquer en ta compagnie, donc je te quitte » : c'est un raisonnement auquel il ne faut pas s'accoutumer. La loi de la vie, c'est d'accourir quand il y a du risque et non pas de chercher le salut dans la fuite. Il y a des dangers sahitaires et des précautions malsaines. A les prendre souvent, on devient pusillanime. Je ne pense pas qu'il soit plus désirable de contracter la maladie de la peur qu'une autre maladie : car de toutes les épidémies, la plus terrible c'est la peur et de toutes les contagions la plus funeste est celle de la lâcheté. Que nos souffrances nous raj)prochent au lieu de nous séparer. Aidons-nous et risquons-nous les uns pour les autres. Les heures sombres et difficiles deviendront des heures de bénédiction. On n'est jamais plus sensible aux attentions que lorsqu'on est malade. Jamais non plus on n'a un besoin plus pressant de tendresse, de bonté, de dévouement et ces choses ne s'oublient pas! Les jours de souffrance deviennent dans le souvenir des jours lumineux. On oublie les nuits fiévreuses et les heures d'ennui,

pour ne plus se rappeler que les figures douces et aimantes, et les pas discrets glissant par la chambre.

Je veux tresser ici une couronne aux petites sœurs consolatrices, à celles qui savent partager nos peines, par de douces paroles, mettre du baume sur les blessures et, dans un baiser, faire oublier tous les chao-rins.

Ces petites sœurs-lh n'aiment pas qu'on pleure, elles essuient les larmes. Elles n'aiment pas qu'on se dispute : elles réconcilient les combattants. Quand on tombe, elles vous ramassent; quand on se salit, elles vous nettoient; quand on se déchire, elles vous raccommodent; quand on se blesse, elles vous pansent. Elles sont indulgentes aussi, les mignonnes petites sœurs, et ont des trésors de bonté, même pour ceux que la sévérité paternelle a justement frappés. Elles visitent les prisonniers du coin noir et ne craignent pas de se compromettre, en allant embrasser de petits brigands de frères, condamnés pour leurs méfaits h des exils momentanés.

C'était au beau temps, si lointain, où j'avais encore mon père, mort jeune; la famille était au grand complet. J'avais surtout une petite sœur, une compagne inséparable. Toujours, nous marchions ensemble, la main dans la main. Lorsque nos sentiers rustiques aboutissaient à une de ces planches étroites qui sont les ponts des minuscules rivières,

nous nous tenions mieux serrés, de peur que l'un ou l'autre ne tonil)ùt dans l'eau. Et souvent, orâce à cette précaution, nous y tombions tous les deux ensemble. Un jour que j'étais sorti de la maison tout seul, je commis un acte grave. Présente, ma petite sœur l'eut certainement empêché. Un feu, que j'allumai trop près des malsons, gagna la haie d'un jardin, luimême contigu à une grange. L'émotion fut extrême et la punition exemplaire.

Le soir de ce jour néfaste, j'étais dans mon lit, la conscience bourrelée de remords, l'estomac tiraillé par la faim. On m'avait envoyé dormir sans dîner et j'aurais eu tort de me plaindre. Quand ma petite sœur vint se coucher, elle s'approcha de mon lit, comme tous les soirs, essaya de me consoler, puis, m'embrassant, elle me glissa dans la main, sans mot dire, une pomme de terre toute chaude.

11 y a des années maintenant qu'elle est morte, la bonne petite sœur, mais je n'ai pas oublié cela. Dussé-je vivre aussi longtemps qu'un patriarche, jusqu'à mon dernier soupir, jusque dans la vie éternelle, je me souviendrai de cette pomme de terre.

Mais, quittons ce milieu enfantin, où se font, entre frères et sœurs, les premières armes de l'existence. Voici l'adolescence avec ses horizons agrandis. Si le jeune âge a bien rempli ses fonctions, s'il a été vraiment l'école de solidarité familiale, des rapports

toujours plus étroits et plus conscients se sont établis entre enfants de la même maison. Les combattants d'autrefois ont signé la paix et sont devenus des alliés. Ils ont un passé commun, des traditions. Tous leurs souvenirs s'entrelacent et convero-ent

autour du même centre. Chacun, au contact des autres, a développé sa personnalité, vu se dessiner sa physionomie. On se connaît réciproquement, on s'apprécie, on a appris à s'entr'aider et à se supporter. Le foyer, peuplé de figures familières, qu'une longue pratique nous a rendues indispensables, est si bien devenu notre cadre naturel, que nous ne sommes vraiment nous-mêmes que là. C'est là que nous avons notre franc-parler et notre droit de cité incontesté.

C'est là que notre nom a sa vraie signification, un son doux à nos oreilles et qu'il fait si bon entendre. Si notre individualité respectée, encou-. ragée dans ses lignes originales et aimée pour cela même, a pu s'affirmer, nous avons appris du même coup à faire pour les autres ce qu'ils ont fait pour nous. L'affectueuse lumière du foyer luit pour tous, et sa bonne chaleur réchauffe tout le monde. Elle couve et fortifie nos caractères, mais elle les humanise, les apprivoise, les rapproche en même temps. La vie de famille nourrit à la fois la personnalité dans ce qu'elle a de plus marqué, et l'esprit de corps dans ce qu'il a de plus énergique. Chacun se sait libre, distinct, se meut avec une aisance parfaite, et chacun se sent bien agrégé, membre d'un corps.

En famille on apprend à se rendre compte de ce que c'est qu'une vie d'ensemble, une responsabilité collective, des peines partagées et des bonheurs communs. L'existence circonscrite et isolée de chaque homme s'y élargit au contact d'une existence plus complète et plus riche. L'âme collective se révèle et l'on entrevoit ces hauteurs et ces profondeurs de la communion des esprits, dont l'égoïste ne se doute pas et que le solitaire ne pressent qu'à travers la douleur et les misères de l'isolement.

Je ne pense pas que la vie puisse offrir un spectacle plus intéressant que celui d'une belle famille, lorsque les fils et les filles ont pieusement conservé le sentiment de leur cohésion. A mesure que chacun des enfants avance en culture et en vigueur, le cercle, d'abord si restreint, de l'enfance s'étend, l'horizon recule. Chacun, de son travail, de ses études, de son contact avec le milieu social, rapporte constamment des trésors nouveaux. Ensemble on s'instruit, on se renseigne. La table de famille devient un rendez-vous, où l'on est heureux de rapporter les impressions du dehors, l'écho du vaste monde.

Et dans ce monde, on ne s'y aventure qu'environné pour ainsi dire du souvenir des siens. Le nom dont on nous appelle, ce nom de famille commun à tous les enlanls, leur rappelle constamment d'où ils sortent et à quoi ils se rattachent. Ils emportent avec eux le dépôt d'un bien qu'il ne leur est pas permis de perdre. Noblesse oblige. De toutes les noblesses

celle qui oblige le plus est celle du nom que nous portons. Chaque enfant doit avoir ce sentiment bien net, et y conformer sa conduite. En compromettant ou en souillant notre nom, en le mêlant aux mauvaises compagnies, en l'engageant dans des affaires suspectes, souvenons-nous que ce n'est pas notre bien que nous détruisons, c'est celui des autres, de nos frères, de nos sœurs, des parents dont nous tenons la vie.

Quelque chose est plus rare que l'esprit de corps entre frères, c'est l'amitié. Elle est souvent plus vive entre étrangers, que des goûts analogues ont rapprochés, qu'entre frères. Cependant, quand on en arrive à aimer quelqu'un d'une amitié sûre et profonde, on dit : je l'aime comme un frère. Les expressions du langage ne sont jamais de vaines formules. A leur origine, quelque chose les justifie. Ce sont des documents et des monuments. S'aimer comme des frères ou comme des sœurs, n'est pas une locution superficielle. Au fond, quelque rare qu'elle soit, l'amitié fraternelle est bien la plus pure et la plus forte des amitiés.

Sa forme la plus gracieuse nous apparaît dans l'affection entre le frère et la sœur. Ce genre de lien où le libre choix vient s'ajouter à la communauté d'origine, n'a pas seulement un grand charme, mais encore une puissante influence éducatrice. Auprès d'un frère qui est son ami, une sœur trouve

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un appui, un protcctour, un o;i,itle. Sa vie de jeune fille s'enrichit d'une multitude d'éléments, qu'elle n'aurait pas rencontrés sans lui. Elle y gagne en indépendance, en joie du cœur. Elle apprend à comprendre un cœur de jeune homme et d'homme, et tout cela très simplement, sans aucun inconvénient, par la pins naturelle et la plus recommandable des communions.

Un jeune homme qui a pour amie sa sœur, trouve en elle une confidente, une société infiniment douce pour les heures de loisir, un juge sûr et apprécié de son goût et de ses manières, une conscience pure et incorruptible, un regard et des caresses dont il ne faut pas démériter et qui nous aident à marcher droit et à conserver ce respect de la femme sans lequel un homme est privé d'une qualité essentielle. Ce qu'une sœur peut faire pour un frère, quand elle est aimante et clairvoyante, tient de l'incroyable.

Que la famille favorise leur rapprochement, et se méfie de tout genre d'éducation qui aurait pour effet de l'entraver. Priver nos fils de la société ordinaire et familière de nos filles, les parquer à part dans des genres d'éducation qui les empêchent de se comprendre, serait un tort grave. L'unité de la famille en subirait une altcinte profonde. L'avenir, plus encore quo le présent, témoignerait par ses résultats, de «olre manque de san-cssc.

Les vieux murs croulants et les jeunes églantiers semblent faits les uns pour les autres, tant il y a de grâce dans leur groupement. Ce qu'est aux remparts moussus l'œillet étincelant ou le rosier sauvage, plein de susurrements d'abeilles, la toute jeune enfance l'est à la vieillesse. La vie de famille nous offre là un contraste si touchant et d'une richesse si intarissable, qu'il vaut biec. la peine de s'y arrêter. Entre têtes blondes et têtes blanches, on se recherche naturellement. On se recherche à cause des points communs et l'on se plaît ensemble à cause des différences. Pour se comprendre et se compléter, n'est-ce pas là un terrain parfait?

Malgré la distance des âges, il y a entre les anciens et les tout petits, plus d'une ressemblance. Les derniers venus ont souvent des têtes d'ancêtres. Ils rappellent les traits des grands-parents. Chauves parfois comme des vieux, ils nous apparaissent avec

des airs sérieux et respectables, qui font penser aux fronts les plus dignes.

La vie fait un sort analogue à l'aïeul et à l'enfant. Tous deux sont en dehors du grand courant, les uns pour en être sortis, les autres pour n'y être point entres. Pendant que l'adolescent court à ses plaisirs ou à ses travaux, que l'âge mûr est en pleine lutte, les vieillards sont à l'écart avec leurs souvenirs, et les enfants avec leurs jeux. Quoi d'étonnant qu'ils se rencontrent! C'est tout indiqué et c'était prévu. L'été, parles jours de grande presse, lorsque le foin sèche ou que la moisson appelle tous les bras valides, les champs fourmillent de travailleurs ; mais les villages sont vides. Il n'y reste que les vieux et les petits enfants. Au pas des portes, sur des bancs de bois, se tiennent de vieilles femmes à la tète branlante. Des grands-pères, le menton appuyé sur leur bâton regardent autour d'eux, s'ag-iter des groupes d'enfants. C'est tout un monde en miniature qu'on peut observer là, et qui donne le sentiment d'un grand calme et d'un repos bienfaisant. Il m'a souvent rappelé des impressions produites par la nature et qui vont nous servir à l'illustrer.

Quand on se promène le long des grands fleuves, par les prairies, on rencontre des anses tranquilles, où quelque chose de très doux invite à s'arrêter. Là-bas, au large, coulent les flots pressés, passent les nacelles et les vaisseaux, se précipite le courant infatigable. C'est le changement perpétuel. Ici, près du bord, c'est le calme. De grands peupliers où

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grimpent les lianes, les clématites et les chèvre- Teuilles, plongent leurs racines en des eaux immobiles. Sur le fond transparent, s'aperçoivent distinctement les cailloux, les herbes fluviales; une légion de poissons lont miroiter leurs écailles dans un rayon de soleil. A la surface, flottent les larges feuilles de nénuphar, refuges des libellules nacrées et des reinettes aux yeux d'or. Et tout près de là, dans les tiges frêles où elle suspend son nid, on entend chanter la fauvette des roseaux.

Le fleuve de la vie a, lui aussi, ses baies abritées et tranquilles... C'est là que les âges extrêmes fraternisent.

Dans cette rencontre il y a du bien pour tous les deux. Voyons d'abord ce qu'y profite la vieillesse. Et, dès le début, écartons une arrière-pensée, qui peulêtre se mêlerait à ces réflexions et ne pourrait que les troubler. La vieillesse a ses détracteurs. On l'accuse d'égoïsme. On dit que les meilleurs des hommes meurent jeunes, parce qu'ils sont trop sensibles, trop vulnérables, par conséquent; que pour devenir vieux il faut être dur, non seulement de constitution physique, mais aussi de cœur. Pour un j^eu, la longévité équivaudraitàun diplomede sécheresse d'àme.

Il faut faire prompte et bonne justice de pareilles exagérations. Sans doute les émotions usent, le don de soi-même, le partage des misères d'autrui, la recherche des labeurs pénibles et des périlleux

devoirs, peuvent abréger uos jours. Tel dort au cimetière, qui pourrait être là encore, et cultiver en paix sa couronne de cheveux blancs, s'il avait suivi les préceptes d'une hygiène bourgeoise, évité les devoirs malsains, et les postes où l'on attrape des maladies ou des balles en signe de récompense. Se garder des pitiés trop vives, des enthousiasmes, des généreuses imprudences, voilà un régime à qui plusieurs doivent de s'être admirablement conservés. « Loin du feu, dit un proverbe malicieux, se forment les vieux soldats. » Est-ce à dire, pour cela, que tous les bons soldats meurent jeunes, et que ce terme, si expressif et si honorable, de « vieux brave » soit un non-sens? Non. Méfionsnous des jugements en bloc. La vérité est que la plupart des hommes meurent jeunes, dans toutes les carrières, même dans celle d'égoïste, et quelquesuns, l'exception, vivent vieux, dans toutes les carrières aussi, même celle du dévouement.

Alors nous réplique-t-on : Pourquoi y a-t-il tant de vieilles gens égoïstes, insensibles à tout ce qui ne les touche plus, hostiles à ceux qui commencent la vie, montrant au printemps prêt à éclore, la figure maussade de l'hiver expirant? La réponse est bien simple. Pourquoi il y a beaucoup de vieux égoïstes? C'est parce qu'il y en a beaucoup de jeunes. Messieurs les égoïstes ont la majorité dans le monde, une majorité écrasante, dès le début de l'existence. Et cette majorité, ils la conservent. 11 me paraît difficile de ne pas trouver celle raison bonne. Inutile,

dès lors, d'en chercher d'autres. Elles existent, je le sais, et je ne le nierai pas. Je vous assure seulement que celle-ci est la meilleure, et, à elle seule, a plus de poids que toutes les autres réunies. Mais, de cette foule des égoïstes chargés d'années, enragés de vieillir quand d'autres sont jeunes, de ces têtes blanches décourageantes, nous n'en parlerons pas. Ayant le choix, parlons des autres, de ceux qui volontiers se penchent vers les petits, et dont la figure s'éclaire quand ils rencontrent un enfant.

Ceux-là, s'ils font du bien aux petits, s'en font tout d'abord h eux-mêmes et voici pourquoi :

L'âge est une rude école. Personne, qui ne les a reçues, n'a une idée de la dureté des leçons qu'il donne. On parle des tentations de la jeunesse, et ce n'est pas moi qui vous dirai d'en faire peu de cas. Mais si la jeunesse a ses difficultés spéciales, qui lui viennent de la fougue des sentiments, de l'inexpérience, de la difficulté de trouver son chemin, la vieillesse a des tentations d'un autre genre. La jeunesse peut être induite à croire que la vie est une belle fête, dans laquelle il n'y a qu'à se lancer, à moins qu'elle n'y voie un combat dont la palme attend le plus vaillant ou le meilleur. La vieillesse, elle, peut être lentement amenée à croire que la vie n'est qu'une vanité, que tout est vide, caduc, usé, inutile. Car enfin le plus heureux d'entre nous, arrivé à un certain âge, est un vaincu. Les jours, en passant, lui ont, peu à peu, retiré la vigueur et l'entrain. La nature ne le soutient plus. Il

a perdu une foule de choses qu'on n'apprécie que lorsqu'on en est privé : comme cette bonne chaleur du sang qui fait aimer la vie, l'acuité des cinq sens, la souplesse des membres. Même s'il est riche, il est pauvre h plus d'un égard, et ceux qui savent le prix de la vigueur, de la joie et de la santé, ne lui donneraient pas leur jeunesse pour toute sa fortune. De plus il est solitaire. Nous partons nombreux, au malin des jours. Le soir, nous sommes décimés comme les troupes qui reviennent des grandes guerres. Aucune longue vie n'est exempte de déchirements et de séparations. On a vu tant partir de gens qu'il se mêle une ombre à nos pensées. On a fait de trop fâcheuses expériences sur le compte de l'humanité. Une certaine amertume vous gagne. Vous risquez, sur le chemin isolé et crépusculaire, de devenir la proie de la mélancolie, de ployer sous le faix et de croire que la vie est mauvaise, qu'on n'y est venu que pour y perdre ses illusions, se casser les ailes, apprendre à aimer ce qu'on ne peut posséder, s'attacher à ce qu'on ne doit pas garder. Je n'insiste pas, car je craindrais d'en trop dire. La vieillesse a des tentations terribles, et puisque l'homme s'habitue à dire : « Tout est bien qui finit bien », nous pourrions bien arriver à conclure que vivre n'est pas bon, puisque trop souvent cela finit mal.

Si quelqu'un a besoin d'être soutenu, encouragé, porté, c'est l'homme arrivé à la vieillesse. Nul plus que lui ne doit se tenir constamment près de la

source de vie. Or, un des plus forts arguments d'espérance et des plus gracieux, qui ne consiste, ni en raisonnements, ni en sagesse humaine, mais en un fait tangible, en une lumineuse démonstration fournie par Dieu lui-même, c'est l'enfant. Quand nos forces diminuées nous ont fait mettre à la retraite, que nos yeux ont perdu leur éclat, allons vers nos petits enfants. Ce sont des messagers de Dieu pour ceux qui défaillent. En les regardant, on sent que rien n'est perdu, et frappé par ce qui renaît toujours, on devient un peu moins sensible à ce qui s'en va. Comme je plains ceux qui, au soir de la vie, n'ont pas d'enfants autour d'eux et plus encore ceux qui n'ont, ni le temps, ni l'âme de s'occuper de ce qui se passe parmi les petits. Ils perdent un pur trésor de vie, et ils succombent sous le fardeau d'une sagesse qui les étouffe.

Vous avez entendu parler, dans certaines histoires, d'esprits bienfaisants qui passent à travers les portes closes, les murs des prisons. Les distances ne les retiennent pas, les abîmes ne les effraient pas. A travers les lois de la vieille et terrible fatalité, ils ont leur chemin invisible, que n'entrave aucun obstacle. Ne rions pas de ces histoires. Tout cela est vrai, d'une vérité d'âme qu'on est bien malheureux de ne pas connaître. Et, de ces histoires-lh, le monde enfantin est tout rempli. Par son âme, l'enfant transforme le monde. Il nous fait voir des choses que lui-même ne discerne pas et que certes nous n'aurions jamais soupçonnées. 0 la bonne et consolante

fée, que IVnfance rieuse et joueuse, répandue h travers les outils sérieux et même les tristesses de la vie. Comme l'hiver, en secouaut sa neige sur tout, métamorphose les plantes, les rochers, les maisons, en formes merveilleuses ; comme la lumière des beaux soirs change la terre en un écrin éblouissant et met une frange d'or aux plus sombres rochers, aux ailes noires des corbeaux, l'enfance anime tout ce qu'elle touche, d'une grâce qui vient de plus haut que les blancs flocons et de plus loin que les rayons du soleil. Par l'enfant, Dieu met de l'aube dans nos brumes et fait grimper des fleurs aux barreaux de nos cachots. Les casques de guerriers et les gueules de lion, sculptés aux frontons des palais, n'ont pas été faits pour servir de nids aux hirondelles. Les hirondelles y nichent quand môme. Tel triste et désolant cadre de la vie n'a pas été fait pour entourer la tête de l'enfant. Mais lorsqu'il y passe, en mêlant ses propos pleins d'innocente confiance, h notre parole raisonnable et navrée, cela ne veut-il pas dire que, malgré tout, il y a encore des jours meilleurs et qu'il reste de l'espérance plus loin que ne portent nos yeux?

J'ai conté ailleurs l'histoire de cette béquille de grand'mère dont le petit-fds s'était fait un cheval passionnément aimé, ce qui réconcilia la grand'mère avec sa béquille '. Voici une histoire analogue :

Grand-père était très triste. Un méchant journal

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