CHAPITRE VIII
Un accident. — La précieuse ridicule.
Cette histoire , en augmentant mon estime pour Mme Boulange, me fit concevoir pour elle une amitié plus vive encore , et comme bientôt après je fus débarrassée de toutes les incommodités qui m'avaient fait garder la chambre pendant si longtemps , je profitai de ma nouvelle liberté pour aller la voir le plus souvent pos-
sible. Il se passait peu de jours sans que je lui fisse une visite plus ou moins longue , et il me semblait toujours que j'en revenais meilleure et plus raisonnable. Ce fut en la voyant si fréquemment et dans tant de circonstances différentes, à toutes les heures du jour , dans le repos et dans l'occupation , avec son mari , avec ses enfants, avec ses domestiques, dans un salon ou dans la chaumière des paysans , où je l'accompagnais quelquefois, discutant une affaire ou se livrant à un amusement, recevant des hommages, ou en proie à une contrariété, que je compris pour la première fois l'énorme différence qui existe entre les plaisirs et le bonheur : ceux-là sont , par leur nature , légers , inconstants , de peu de durée; ils promettent toujours plus qu'ils ne tiennent , n'ont de réalité que celle que leur prête notre imagination , et ne plaisent que parce qu'ils sont une exception ; leur continuité serait pour nous une fatigue et un ennui : on peut les comparera ces éclairs qui paraissent d'autant plus brillants qu'ils sortent d'une nue plus obscure et plus menaçante , ou encore à ces
feux de paille qui passent si rapidement , et dont les flammèches embrasées que le vent disperse dans les airs produisent quelquefois de vastes incendies. Celui-ci, au contraire, né de la vertu, en a toute la solidité : il s'accroît avec le temps, il se fortifie par l'usage ; plus on le goûte, et plus on veut le goûter : comme ces parfums délicieux qui s'évaporent au contact de l'air , il fuit le grand jour et l'éclat; rien ne le trouble, rien ne l'inquiète, parce que, étranger aux objets extérieurs qui nous environnent , il ne doit son existence qu'à nos dispositions intérieures. Si la terre lui manque, il se réfugie dans le ciel, et l'avenir s'enrichissant ainsi pour lui de tout ce que le présent lui refuse , l'adversité elle-même l'entretient et le dilate.
Cepeudant, au milieu des sages réflexions que m'inspirait la vue de Mme Boulange , un triste et involontaire retour sur moi-même venait m'attrister et me désoler. J'avais toujours présent à la pensée ce fatal 1 er février : c'était pour moi l'épée de Damoclès ; car , à peine commençais-je à me livrer à quelque idée riante, à
quelque séduisante espérance d'un bonheur semblable à celui dont j'avais l'exemple sous les yeux , que sa fatale pensée venait tout empoisonner par les craintes qu'elle m'inspirait; souvent même elle me retenait dans mes projets de réforme. « Je suis enchaînée , me disais-je , je ne puis renoncer encore au monde ; il me faut encore, au moins cette année , un grand luxe, une grande dépense, pour pouvoir économiser de quoi racheter mon gage. »
D'autres fois aussi , car il faut bien que je sois vraie avec toi , chère Louise , l'esprit du mal venait combattre toutes mes belles résolutions et tous mes bons désirs. « Qu'as -tu donc à reprocher au monde ? me disait-il alors ; ne t'a-t-il pas entourée d'hommages , d'adorations , de plaisirs? N'étais- tu pas comme sa reine et son suprême arbitre? Où trouveras-tu ailleurs des satisfactions plus vives , des jouissances plus variées? Si tu as commis une imprudence, les moyens de la réparer sont à ta portée ; faut-il donc t'effraycr pour si peu de chose : et est-ce à ton âge qu'il convient de quitter une vie si
enivrante pour les douceurs peut-être trompeuses d'une existence solitaire et monotone ? »
Malgré tout ce que ces raisonnements avaient de séduisant pour une tête telle que l'était alors la mienne , je crois cependant que, sans cette malheureuse circonstance de mon gage à retirer, ils eussent cédé à mes bonnes inspirations ; mais toujours préoccupée de cette fâcheuse nécessité, st ne voyant qu'un seul moyen d'y satisfaire , je n'osais m'arrèter à aucune pensée dont l'exécution eût contrarié ce projet. C'est ainsi qu'un abirne appelle toujours un autre abîme , qu'une première faute nous jette dans une seconde. Je déplorais les folies qui m'avaient fait commettre cette imprudence, et , pour réparer celle-ci, je me préparais à soutenir et à continuer celles-là. 0 absurdité î . . . 3Iais c'est ainsi que je raisonnais alors.
Tu comprends que , dans une pareille situation d'esprit , il m'était impossible d'être heureuse. Bientôt une nouvelle circonstance vint ajouter encore à mes inquiétudes. Un matin , après la réception du courrier , le marquis entra
dans mon appartement ; la tristesse était peinte sur sa figure , et , après avoir paru hésiter un moment, comme effrayé de ce qu'il avait à m' apprendre , il me dit : « Je voudrais bien ne pas trop t'affliger , Aurélie ; car , après tout , la perte est réparable ; mais , pour le moment , c'est un malheur.
— Qu'y a-t-il donc? lui demandai-je tout effrayée de cette précaution.
— Notre ferme de Beaumont est brûlée tout entière ; j'en reçois aujourd'hui la nouvelle , on n'a pu rien sauver , et le fermier est réduit à la misère.
— 0 mon Dieu ! m'écriai-je, quel malheur !
— Oui, pour lui et pour nous; car, s'il est ruiné, de notre côté nous voilà obligés à une grande dépense , et privés , pendant une année ou deux , du revenu de notre plus belle propriété. »
Cette nouvelle m'affligea doublement, et pour elle-même , et pour ses conséquences , qu'il n'était que trop facile de prévoir. Je m'efforçai cependant de surmonter mon trouble, et je bal-
au marquis quelques mots d'encouragement et de consolation.
« Je suis charmé de ton courage , ma chère amie, me répondit-il; je craignais que cette mauvaise nouvelle , qui va augmenter si notablement notre gène présente et nous condamner à quelques années de privations , ne te fût plus sensible , et je m'applaudis de te voir si raisonnable. »
Je crus cependant devoir faire mes réserves , et je m'empressai de dire : « Cependant, mon ami , il ne nous faudra pas vivre en ermites ; nous n'en sommes pas encore réduits là. »
Il m'apprit alors qu'il comptait partir le lendemain pour juger par lui-même sur les lieux des mesures les plus convenables à prendre pour réparer ce désastre. « J'espère n'être pas absent plus d'une quinzaine, ajouta-t- il, tu continueras à rester près de mon oncle pendant ce temps ; et , à mon retour , nous arrêterons définitivement ensemble notre plan de conduite. »
J'avais, comme tu le vois , supporté assez bien cet assaut; mais, lorsque je fus seule , la nature
prit facilement le dessus, et je me livrai sans contrainte à la douleur la plus profonde. Aussi longtemps que j'y avais pensé comme à un sacrifice volontaire , le renoncement aux plaisirs du monde ne m'avait pas effrayée , et j'en étais presque venue à le désirer plus qu'à le craindre ; aujourd'hui qu'il semblait m1 être imposé par la nécessité , il me contrariait , il m'irritait , je ne pouvais y penser sans frémir , et puis ce fatal 1er février était toujours là sous mes yeux ; il me suivait partout , la nuit , le jour , à table, dans mes promenades, dans mes conversations, dans mes amusements; si déjà j'avais tout lieu de le craindre avant cette fatale nouvelle , combien plus ne devais-je pas l'appréhender maintenant? Lorsque je descendis pour dîner , la trace de mes larmes était encore visible ; le marquis s'en aperçut, et, se trompant sur leur cause principale , il me prit à part , en sortant de table , et me dit : « Je suis vraiment fâché de ton chagrin, Aurélie, mais sois certaine que je ne te demanderai aucun sacrifice qu'après avoir épuisé tous ceux que je pourrai faire moi-même. J'ai déjà
pensé que ta voiture nous suffirait , et que je pourrai réformer mon cabriolet et un de mes chevaux de selle. Ce sera une économie assez importante , et en y pensant bien , j'en trouverai sans doute encore quelques autres à faire, rranquillise-toi donc , chère amie , et reprends cette gaieté qui te rend si aimable , et le calme nécessaire à ta santé. »
Ces marques d'un attachement et d'une bonté dont je me sentais si indigne me fendirent le cœur , et peu s'en fallut que, dans un premier mouvement de reconnaissance , je ne fondisse en larmes et n'avouasse ma faute. Je sus me contenir cependant ; mais, oubliant toute autre considération que celle du juste retour dû à une telle complaisance , je voulus répondre à la générosité du marquis par une générosité semblable , et je lui protestai que je ne souffrirais jamais un partage si inégal dans des sacrifices imposés autant par les dépenses que son amitié lui avait fait faire pour moi , que par un malheur commun dont le résultat ne devait pas frapper sur lui seul.
Notre conversation fut interrompue par mon oncle : « Allons , jeunes gens , dit-il en venant nous rejoindre , faut-il donc se chagriner pour si peu de chose? C'est un malheur, sans doute, peut-être de quarante à cinquante mille francs ; eh bien ! tout cela peut se réparer..., peut-être même plutôt que vous ne pensez , ajouta-t-il d'un ton mystérieux qui , dans sa bouche , pouvait signifier beaucoup. Suivez votre intention, Alfred , partez demain , et nous recauserons de tout cela à votre retour , quand vous aurez des renseignements bien exacts. »
Ces paroles , qui, en définitive, pouvaient fort bien ne pas avoir la signification que je leur attribuais, me rassurèrent un peu cependant , et je fus assez maîtresse de moi, pendant le reste de la soirée , pour vaincre mes craintes et paraître de bonne humeur.
Lorsque je me levai le lendemain, Alfred était parti depuis longtemps déjà, et j'allai chercher quelques distractions auprès de Mme Boulange, à qui je fis part du malheur qui venait de nous frapper. Elle s'y montra sensible, et
m'offrit toutes les consolations que son amitié put lui suggérer ; elle fut même si expressive dans ses démonstrations , qu'il y eut un moment où , entraînée par l'intérêt qu'elle me témoignait, j'allais, je crois, lui apprendre en quoi cet événement était doublement fâcheux pour moi , et réclamer ses bons conseils pour sortir de l'embarras dans lequel m'avait jetée ma folie, lorsque nous fûmes interrompues par l'arrivée d'une visite.
MUe de Blossard, qui habitait un château à une lieue et demie de là , et que j'avais déjà vue plusieurs fois chez mon oncle , lui amenait sa belle-sœur, qui avait l'habitude de venir tous les ans passer avec elle deux ou trois mois d'été. Mlle de Blossard était grande, bien faite, et, malgré ses trente-six ans , avait encore quelques agréments extérieurs; mais je n'ai jamais rien vu de comparable à l'affectation de ses manières et aux petites minauderies dont elle accompagnait tout ce qu'elle disait et tout ce qu'elle faisait : ces grimaces eussent été déplacées même chez une jeune personne de seize ans, et chez
elle on ne pouvait s'empêcher de les trouver complètement ridicules. Quoique fort peu disposée alors à la gaieté , je ne pus cependant faire autrement que de m'en amuser pendant tout le temps de sa visite ; et à peine ces deux dames furent-elles sorties , que je m'empressai de demander à Mme Boulange ce que c'était que cette jeune personne.
Elle sourit à ma demande , et me répondit : • Que voulez-vous que je vous en dise de plus que ce que vous en avez vu ? Vous devez la connaître maintenant tout aussi bien que moi.
— J'ai pu l'apprécier , mais je ne la connais pas, et je serais curieuse de savoir si je me suis trompée sur son compte. Allons, ne faites pas tant la discrète , et contez-moi son histoire ; si elle est aussi singulière que sa personne , elle m'amusera beaucoup.
— Mais je puis vous répondre qu'elle n'a rien de bien extraordinaire. Cette demoiselle a eu ses petits travers, et c'est malheureusement une chose assez commune chez nous comme chez les hommes. Ce qu'il y a de plus fâcheux
pour elle , c'est qu'elle n'a pas voulu les reconnaître , et qu'aujourd'hui encore elle croit réparer le tort qu'ils lui ont fait en les augmentant. »
J'insistai tant, que Mme Boulange finit par me raconter ce qu'elle savait de l'histoire de cette demoiselle, et, en effet, elle ne contenait aucune particularité remarquable. Mlle de Blossard avait été jeune, belle et riche ; à une instruction assez variée, quoique peu profonde, elle joignait beaucoup d'esprit naturel ; mais tous ces avantages ne lui avaient été que nuisibles par suite de la haute idée qu'ils lui avaient inspirée de son mérite , et des soins qu'elle crut devoir prendre pour le faire valoir. Oubliant tout à fait cette simplicité et cette modestie qui conviennent si bien aux femmes et surtout aux jeunes personnes, elle voulut que tout chez elle fût calculé pour produire le plus d'effet possible. Aussi la voyait-on tour à tour, et selon les occasions , prendre tous les tons et chercher tous les moyens de fixer l'attention; jamais rien de naturel chez elle; tous ses discours, tous ses gestes, toutes
ses actions étaient étudiées, et quand, à force de soins et d'artifices , elle avait réuni autour d'elle un certain nombre de personnes qui s'amusaient de ses petites minauderies et de son petit manège , la pauvre enfant triomphait , croyant bonnement être l'objet de l'admiration générale.
Le moment de la marier vint , et comme les parents annonçaient une riche dot, malgré ces petits ridicules dont on pouvait espérer que le temps la corrigerait, les partis se présentèrent en grand nombre ; mais elle voulait un mérite égal à celui qu'elle se croyait , et, ne le trouvant pas, elle éconduisit tous les prétendants : les uns parce qu'ils n'étaient pas assez riches; les autres , pas assez beaux ; ceux-ci parce qu'ils avaient des manières trop communes , ceux-là parce qu'ils ne possédaient pas une instruction assez étendue.
Quatre ou cinq années se passèrent ainsi , pendant lesquelles, croyant se rendre plus aimable sans doute, elle renchérit encore sur les manières prétentieuses qui lui étaient familières ; mais elle ne fit que se rendre plus ridicule , et trop souvent
ceux dont elle croit aujourd'hui captiver l'admiration ne font que se moquer d'elle.
« Elle n'a que ce qu'elle mérite, dis-je après cette histoire; tant de prétentions et d'affectation dans ses manières ne pouvaient avoir un autre résultat.
— C'est une vérité que l'expérience prouve tous les jours, continua Mrae Boulange, et dont néanmoins beaucoup de femmes encore ne veulent tenir aucun compte dans leur conduite. Confiantes en leur mérite réel ou supposé , elles oublient que, pour qu'on leur en sache gré, il faut qu'il soit comme deviné malgré elles , et que , si elles s'empressent de l'étaler et d'en faire parade , on ne verra plus que leur vanité qui les porte à le produire ainsi au grand jour; et eussent-elles tout celui qu'elles se supposent, on sera plus enclin à le leur contester qu'à le reconnaître. Quant à cette affectation, à cette préciosité de manières , si vous me passez ce terme , ce n'est pas seulement un tort, c'est encore un ridicule.
— Et il n'y a rien, ajoutai-je, qui perde une
femme aussi sûrement et aussi vite qu'un ridicule.
— Le plus sûr pour nous est de ne jamais sortir du naturel , de rester toujours nousmêmes. Faisons de continuels efforts pour corriger ce qu'il peut y avoir d'imparfait en nous ; mais en recherchant de prétendues grâces , en affectant certains goûts , eu nous attribuant certaines qualités qui ne sont ni de notre âge , ni de notre position , ni dans notre caractère , nous ne pouvons que faire rire à nos dépens.
Ne forçons point notre talent, Nous ne ferions rien avec grâce ,
a dit le bon La Fontaine , et je crois que c'est ici le cas de l'application de cette sage maxime. »
Cette histoire fut le sujet de notre conversation pendant tout le temps que je restai avec Mmc Boulange, et elle m'avait tellement amusée, que j'en parlai le soir à mon oncle. Il connaissait parfaitement M1,e de Blossard , et il en rit beaucoup avec moi.