CHAPITRE VIL
Les époux réconciliés.
Mme Boulange continuait à me rendre de fréquentes visites, et les moments que je passais ainsi avec elle me paraissaient toujours trop tôt écoulés. C'est une bizarrerie de mon caractère que je n'ai jamais pu m'expliquer : jamais femme n'a été , je crois , plus étourdie et plus légère que je Tétais encore à cette époque de ma vie ;
cependant, lorsque je n'étais pas sous l'impression immédiate de mes folles pensées , jamais femme n'aima plus que moi à entendre le langage de la raison. Mme Boulange , à la vérité , le rendait si aimable, que je ne saurais m'en faire un mérite. Elle me disait les soins qu'elle prenait de sa maison et les charmes qu'elle trouvait dans cette occupation ; elle m'expliquait l'emploi de son temps , et comment les heures coulaient pour elle si rapides au milieu de tous les détails dont elle était chargée , et dont chacun avait pour elle son attrait particulier ; elle me parlait avec attendrissement de ce qu'elle appelait les bontés de son mari ; elle me citait tout ce qu'ils faisaient réciproquement pour se rendre agréables l'un à l'autre ; mais surtout elle paraissait comme véritablement inspirée lorsque , se livrant à toute sa reconnaissance , elle me peignait avec une indéfinissable expression de sensibilité tout ce qu'elle devait aux bons soins et à l'amitié de ceux qui l'entouraient. « Je fais si peu pour eux , disait-elle alors, et ils font tant pour moi ! » Oh ! chère amie ,
que la vie d'une telle femme est belle ! qu'elle est heureuse! et combien je me sentais petite , j'allais presque dire méprisable, auprès d'elle ! Ce qui m'inspirait pour elle plus d'estime encore , c'est que toutes les autres femmes que je voyais s'accordaient unanimement à la louer , et qu'aucune ne me parut jamais mettre quelque restriction dans ses éloges. Un jour que je demandais à l'une de ces dames si Mme Boulange avait toujours ainsi vécu à la campagne. « Oh ! non , me répondit-elle. M. Boulange et elle ont aussi payé leur tribut à l'erreur commune , et ils ont commencé par demander au monde un bonheur qu'il ne pouvait leur donner; heureusement ils ont été promptement détrompés.
— Mais leur retraite du monde , continuai-je, n'a-t-elle pas eu quelque raison particulière, ou a -t- elle été seulement l'effet d'un dégoût produit par l'expérience ?
— Ob ! c'est une histoire tout entière à vous raconter , me répondit cette dame , et comme j'en connais tous les détails , qui n'ont rien que d'honorable pour Mme Boulange , si vous croyez
qu'ils puissent tous intéresser, je vous en ferai volontiers le récit. »
Je l'assurai du plaisir qu'elle me ferait , et elle commença aussitôt.
« M. etMme Boulange, me dit-elle, étaient mariés depuis quatre ans ; leur union , formée sous les auspices d'un attachement réciproque, paraissait leur promettre un bonheur pur et constant : ils s'en flattèrent pendant près de trois mois ; mais , au bout de ce temps si court , chacun d'eux s'aperçut que l'idole qu'il s'était faite n'était qu'une créature comme les autres , sujette à plus ou moins de faiblesses et de défauts. Cette découverte pénible amena du refroidissement entre eux , et M. Boulange, qu'entraînaient des passions plus fortes , en vint bientôt jusqu'à mettre de l'aigreur dans sa conduite avec sa femme, et jusqu'à se rendre coupable envers elle des plus mauvais procédés.
« Mme Boulange avait assez de vertu pour faire le bonheur d'un homme qui eût eu autant de bonnes qualités qu'elle , et pour être ellemême heureuse avec lui; mais, pour faire com-
prendre ses torts à un époux coupable, pour l'en faire rougir , pour lui inspirer le désir et la force de changer de conduite, il faut à une femme une vertu portée jusqu'à la perfection, et , de plus , un esprit de discernement qui sache inspirer toujours à propos son silence, ses paroles ou ses actions. Le mérite de Mme Boulange n'allait pas jusque-là. Quoique résignée par esprit de religion autant que par nécessité , elle ne pouvait se défendre cependant, lorsque sa vivacité avait été trop fortement excitée , de ces mots piquants, de ces allusions détournées, de ces reproches indirects , de toutes ces petites taquineries enfin qui sont le partage des faibles , et qui n'ont d'autres résultats que d'irriter davantage la personne qu'on attaque, et de la faire persévérer dans ses torts, ne fût-ce que par amour-propre : aussi nul espoir de rapprochement ne se présentait à l'esprit de Mme Boulange, encore moins la pensée de le tenter. Ses jours s'écoulaient ainsi dans la tristesse, et la nuit la voyait souvent arroser de larmes sa couche solitaire. Pieuse, mais non encore assez
pour avoir la force de mettre tous ses chagrins au pied de la croix , et de s'en faire autant de sujets de mérite, elle priait bien , à la vérité, le Dieu de toute consolation de venir à son aide, mais ses prières intéressées, que dictait un sentiment humain plus qu'une fervente piété , lui procuraient peu de soulagement dans ses peines , et n'amélioraient en rien sa fâcheuse position.
Les choses étaient dans ce déplorable état depuis plus d'un an, lorsque M. l'abbé Benoît, frère aîné de Mme Boulange , qui habitait la province , fut appelé à Paris pour une affaire qui l'y retint près de six mois. Son œil exercé eut bientôt reconnu les chagrins de sa sœur , et il résolut aussitôt de tout tenter pour essayer d'y porter remède.
« Tu n'es pas heureuse, chère sœur? » lui dit-il un jour.
Mme Boulange voulut en vain s'en défendre; pressée par son frère , elle finit par répandre un torrent de larmes , et puis lui avoua la vérité.
M. Benoît commença par pleurer avec elle;
mais sa raison lui faisant promptement surmonter ce premier mouvement de la nature , il lui dit : » Ce ne sont pas des larmes qu'il faut en cette circonstance, c'est une résolution qui fasse changer, s'il est possible, ta position. Voyons , dis-moi franchement ce que tu as fait pour cela?
— Mais que voulais-tu que je fisse? Notre rôle à nous, pauvres femmes, n'est- il pas le silence et la résignation?
— Dis-moi , chère Marie , as-tu assez de force et de raison pour entendre les conseils d'une amitié sincère?
— Oui, parle sans rien craindre.
— Eh bien ! je te dirai donc que , sans me porter nullement ici l'avocat des hommes , dont je suis tout disposé à reconnaître les torts, j'ai l'intime conviction cependant que beaucoup de femmes pourraient, avec une conduite plus sage et plus prudente , prévenir ou faire cesser un grand nombre de ces dissensions scandaleuses qui existent dans tant déménages. Ne te fâche pas si je commence par t'adresser un reproche 5
10 I Al RELIE.
mais dis-moi : tous ces petits airs fâchés et boudeurs que je te vois si souvent prendre avec ton mari , toutes ces petites tracasseries que je te vois journellement lui susciter, sont-ils ce silence et cette résignatiou dont tu viens de me parler? et quels bons effets peux-tu en espérer?
— C'est bien la moindre chose , je crois , lorsqu'il m'accable de tant d'injustices, que je lui en laisse voir mou mécontentement. C'est d'ailleurs pour moi comme une sorte de soulagement à mes peines de lui faire comprendre ainsi ses torts.
— Mais crois-tu donc qu'il ne les connaisse pas ?Etsi , les connaissant, il y persévère, est-ce en te rendant moins aimable à ses yeux , en te privant de tes avantages , en lui rendant son intérieur désagréable, que tu espères l'en cor-
riger ?
— Tu voudrais donc que nous nous résignassions à être continuellement les victimes de ces messieurs, sans jamais nous permettre la moindre observation , ni le moindre reproche?
— Je voudrais , avant toute autre considéra-
tion , que tu fisses tout ce qu'il faut pour te rendre heureuse.
— Ce n'est pas ainsi que j'y réussirai, mon frère , sois-en certain ; une telle conduite n'aurait d'autre effet que d'autoriser M. Boulange dans ses désordres.
— Dis plutôt , Marie , qu'elle l'en ferait rougir, et de là au repentir il n'y a qu'un pas.
— Oh! plus de repentir pour lui, plus de bonheur pour moi î »
Et ici de nouvelles larmes vinrent mouiller les yeux de Mme Boulange.
« Prends confiance, chère sœur, continua M. Benoit , et écoute les conseils de mon expérience et de mon amitié. Ce n'est point en t'abandonnant toi-même que tu amélioreras ton sort , ce n'est point non plus en continuant la conduite que tu as tenue jusqu'à ce jour; tudois maintenant en être convaincue. Ici, comme en toute autre circonstance, c'est à la religion qu'il te faut recourir. Cette mère aussi riche que tendre a des remèdes pour toutes nos blessures, des consolations pour toutes nos douleurs ; mais
juste autant que bonne . elle nous traite comme nous la traitons nous-mêmes ; tous ses divins trésors sont ouverts a ceux qui lui donnent leur coeur sans partage ; les autres n'y puisent qu'à proportion de ce qu'ils font pour elle. Je suis vraiment taché de t'affliger, ma bonne Marie; mais situ te juges d'après cette règle . ne serastu pas forcée de convenir que tu n'as aucun droit à ses secours? Je sais combien tu lui es attachée ; je sais avec quelle fidélité tu remplis la plupart des devoirs qu'elle t'impose ; mais tu dois savoir aussi qu'il ne suffit pas de lui être fidèle sur quelques points , qu'il faut l'être également sur tous. Les demi-vertus ne valent pas mieux que les demi-mesures: elles commencent tout et ne finissent rien. L'Évangile te commande la soumission , la résignation . l'obéissance , les égards , les prévenances même envers ton mari ; si tu y manques, à quel titre peux-tu encore compter sur le secours de Dieu, dont tu méprises la loi? Sui^-la plus fidèlement, chère sœur, rendsà ton mari le bien pour le mal . la soins pour l'oubli, la attentions pour la négligence , le respect pour
le dédain ; et si une conduite aussi héroïque ne parvient pas à le changer, car je sais qu'il est des hommes assez profondément pervers pour rester insensibles aux procédés les plus généreux , au moins Dieu permettra que tu trouves , dans la douce satisfaction d'avoir rempli tes devoirs , une continuelle et puissante consolation qui adoucira l'amertume de tes chagrins ; bien plus, n'oublie jamais que , si la récompense de tes vertus ne t'est pas accordée daus ce monde, elle n'en sera que plus grande dans l'autre : cette sublime vérité te remplira d'une joie toute céleste , précieux avant-goût des éternelles jouissances qui te seront réservées dans la véritable patrie. En un mot, chère Marie, si tu persévères dans ton plan de conduite, tu n'as aucune chance de succès , et tu offenses le Ciel ; si tu adoptes celui que je t'indique et que la religion te commande , tu peux espérer de ramener ton mari à de meilleurs procédés , et dans le cas où ton attente serait trompée, tu aurais au moins, pour riche dédommagement à tes peines , la consolante certitude d'être éternellement récompen-
sée de ta soumission par un Dieu aussi puissant que généreux , et qui ne t'aura éprouvée ici-bas que pour te faire mériter une plus brillante couronne dans le ciel. »
Les devoirs que son frère venait de lui tracer ainsi paraissaient à Mme Boulange aussi pénibles qu'humiliants , et elle leur opposa toutes les objections que son esprit put lui fournir ; mais, réfutée sur tous les points , elle finit par se rejeter sur leur extrême difficulté. « J'irai même plus loin que toi, lui répondit M. Benoît , car j'oserai dire qu'ils sont impossibles , si tu n'en demandes l'exécution qu'à la nature humaine , si faible et si corrompue; mais demande-la à Dieu avec confiance et persévérance, et il te l'accordera. »
Ainsi , journellement encouragée par des conseils dont elle avait appris depuis longtemps à connaître tout le mérite , et trouvant d'ailleurs dans son propre cœur la foi et la piété nécessaires pour une entreprise aussi difficile, Mme Boulange résolut de travailler à réformer dans sa conduite tout ce que son frère y avait signalé de
répréhensible. Les commencements en furent pénibles; mais peu à peu les plus grandes difficultés disparurent ; chaque jour lui voyait faire un nouveau progrès dans la patience et la résignation , et trois mois ne s'étaient pas encore entièrement écoulés, que déjà elle faisait presque sans effort ce qui lui avait d'abord paru impossible. Les résultats de son changement ne tardèrent pas à se faire sentir. Étonné de cette douceur de sa femme, si nouvelle pour lui, M. Boulange commença par s'en applaudir comme d'un événement qui le délivrait d'une importunité fâcheuse : mais l'attribuant à quelques accès passagers de dévotion occasionnés par la présence de son frère , il ne crut pas à sa durée, et y fit peu d'attention. Cependant, lorsque avec le temps il fut forcé de reconnaître qu'un tel changement était durable, des pensées de remords lui vinrent à l'esprit, l'injustice de sa conduite lui apparut plus clairement, et il se promit de faire au moins quelque chose pour rendre moins malheureuse une femme qui acquérait tant de droits à ses bons procédés.
Leurs relations, dès ce moment, devinrent plus amicales, et Mme Boulange, pour première récompense de son changement, n'eut plus à éprouver ces brusqueries et ces mépris qui l'avaient si souvent et si cruellement affligée. Mais c'était peu encore ; pour que son bonheur devînt parfait, il fallait qu'elle fût payée d'un entier retour, et rien ne lui annonçait cet heureux moment. Son mari était honnête, quelquefois même prévenant avec elle ; il cédait plus facilement à ses désirs , lorsqu'ils n'avaient rien qui pût contrarier ses plaisirs particuliers; mais là se bornaient toutes ses complaisances : ce n'était pour Mme Boulange qu'une absence de malheur, ce n'était pas eucore un bonheur véritable.
Cette amélioration fut cependant pour elle un engagement puissant à persévérer dans sa nouvelle conduite, et à se montrer de plus en plus docile aux conseils de son frère. ■ Confiance en Dieu et persévérance dans tes efforts, lui disait ce pieux ecclésiastique , et tu réussiras , chère sœur; ne te lasse pas d'implorer le secours de celui qui peut seul changer lescœurs;
ne te lasse pas davantage de ta patience et de ta résignation ; et le Ciel , je commence à l'espérer, oui , le Ciel exaucera nos vœux. Maintenant que tes demandes sont mieux accueillies, ose plus que tu n'as fait jusqu'à présent; propose quelques distractions à ton mari ; habitue-le insensiblement à ne plus aller chercher ses plaisirs loin de toi. Présente-lui souvent ses enfants; qu'il s'amuse de leurs aimables caresses et de leur joyeux babil. Ta voix lui plaisait autrefois , pourquoi négliger ce moyen de lui plaire? Songe que plus tu le retiendras près de toi par quelqu'un de ces innocents artifices, plus tu lui feras aimer sa maison et plus tu le retireras de celle des autres. Reprends donc ton piano délaissé, fais-le résonner encore de ces sons harmonieux qui plaisaient tant à Boulange ; rappelle cette gaieté, cette vivacité qui le captivaient; charge-toi du soin de ses plaisirs , afin de les diriger et de les partager avec lui. Fais en sorte que ton maître par le droit soit , dans toutes ces circonstances, ton égal par le fait; mais surtout cache-lui bien la vue de ses chaînes ;
quelque légères et agréables que tu les lui rendisses , il s'en indignerait , et ne tarderait pas à les rompre. »
De tels conseils , il faut en convenir , sont plus faciles dans la spéculation que dans la pratique, surtout lorsqu'on pense qu'une seule parole, qu'un seul geste mal à propos peut en retarder pour longtemps, quelquefois même en arrêter entièrement l'effet ; aussi Mme Boulange ne fut-elle pas sans commettre plusieurs fautes qui compromirent son succès , et alors elle s'abandonnait au découragement; elle regrettait ce qu'elle appelait ses inutileshumiliations et ses peines sans résultat. Une pensée principalement la tourmentait , et elle y revenait souvent. « Faut-il donc, répétait- elle alors avec l'accent d'un véritable dépit , faut-il donc que ce soit moi qui entoure maintenant mon mari de prévenances? » Heureusement son frère était toujours là qui lui rendait la sagesse, la confiance et la résolution dont elle avait besoin : il la consolait , il l'encourageait, il lui apprenait à mieux faire. « Sans doute, répondait-ilàses plaintes,
il ne manquera pas de complaisants pour te dire que c'est aux femmes à commander. Beaucoup , j'en conviens , mériteraient cet honneur , et je n'hésite pas à te mettre du nombre ; mais la loi générale n'est pas ainsi faite, et ce propos n'est qu'une flatterie qu'on vous adresse , parce qu'elle est sans inconvénient , et que ceux qui tous la prodiguent le plus sont bien certains de n'en éprouver aucune diminution dans leur autorité. L'essentiel pour toi , chère sœur , est d'être heureuse dans ton ménage, et, quelque durs que puissent te paraître les moyens d'y parvenir, ils valent mieux encore cependant que ces continuels ennuis dans lesquels je te vois consumer tes plus beaux jours. Chasse donc loin de toi ces dangereuses pensées , auxquelles tu laisses quelquefois prendre trop d'empire : c'est la vanité seule qui te parle dans ces moments , et la vanité donne toujours de mauvais conseils. Maintenant que tu as commencé, il ne t'est plus permis de t'arrèter , et , je te le répète avec plus de confiance encore aujourd'hui que jamais, si tu sais intéresser le Ciel au succès de ton entreprise,
par tes prières, par ta résignation , par la pureté de tes intentions , j'espère , et j'ai tout lieu d'espérer que nos vœux seront accomplis. Mais si tu ne donnes à tes efforts qu'un but purement humain , si tu n'as en vue que ton bonheur temporel , si tu ne travailles pas plus pour ramener ton mari à la vertu que pour le ramener à toi, si tu te confies en tes propres ressources plus qu'en l'appui du Ciel , il est bien à craindre alors, quels que puissent être d'ailleurs tes moyens, que tu ne réussisses pas , ou que tu n'obtiennes qu'un succès trompeur et passager. »
Les espérances que M. Benoit donnait ainsi à sa sœur n'étaient pas sans fondement. M. Boulange, en effet , ne se montrait déjà plus le même ; plus frivole et léger que pervers et corrompu , la douceur de sa femme , sa patience , les prévenances et les soins dont elle l'accablait ne l'avaient pas trouvé insensible , et chaque jour ses complaisances devenaient pour elle plus nombreuses et plus marquées. Insensiblementils'habitua cà rester plus longtemps chez lui , et, tout surpris d'y retrouver ces moments agréables
qu'il croyait perdus pour toujours , il en vint bientôt après jusqu'à les désirer et à les préférer aux plaisirs qu'il avait , depuis trop longtemps , été chercher ailleurs et à grands frais. Dès ce moment, si le triomphe de Mme Boulange ne fut point encore complet , il fut du moins assuré.
Et , en effet , il ne tarda point à se réaliser aussi entier qu'il était possible de le désirer. C'était peu de temps avant le départ de M. Benoit ; ils étaient tous trois réunis après le diner, et M. Boulange, qui chaque jour appréciait davantage son nouveau bonheur , dit à sa femme : « Apprends-moi donc , chère amie , comment j'ai pu être assez insensé pour ne pas voir que le vrai bonheur est celui que l'on trouve dans sa famille et dans l'accomplissement de ses devoirs, et comment tu as pu être assez habile pour me guérir de mon aveuglement ?
— Voilà le médecin, répondit Mme Boulange en lui montrant son frère. C'est en in apprenant à mieux servir Dieu , qu'il m'a donné les vertus qui m'ont rendu ton cœur.
— C'est donc à cette robe noire qui parait si
sévère et si ennemie des plaisirs que je dois mon bonheur ! Que le Ciel vous en récompense , mon cher abbé ! »
Et, en parlant ainsi , M. Boulange embrassait son beau-frère avec toute l'effusion de la reconnaissance la plus vive et la mieux sentie.
Les yeux du bon M. Benoît étaient en ce moment mouillés des larmes les plus douces qu'il soit donné à un homme de répandre. Toutefois il ne voulut pas perdre une aussi belle occasion de consolider son ouvrage , et , se débarrassant des bras de M. Boulange , il lui dit : « Ce n'est pas à moi , mon frère , que vous devez le bonheur dont vous jouissez : c'est à la religion , dont je n'ai fait qu'expliquer à ma sœur les véritables enseignements. Il dépend de vous maintenant d'assurer la continuité de leurs bons effets.
— Je vous entends, l'abbé ; en pratiquant également de mon coté ces enseignements, n'est-ce pas? afin de ne pas mettre moi-même de nouveaux obstacles à leurs heureux résultats. Eh bien! je confesse sans détour que vous ne pouviez me donner une meilleure preuve de leur
excellence ; et je vous promets de les prendre aussi désormais pour règles de ma conduite. » Afin d'avoir moins d'occasions de manquer à leurs bonnes résolutions , ils vinrent habiter la campagne où ils sont maintenant, et où ils jouissent d'un bonheur qui fait l'admiration de tous ceux qui les connaissent. »