CHAPITRE IX
Une confidence.
Huit jours aprèsledépartd'Alfredjereçusune lettre de lui dans laquelle il m'apprenait qu'un riche spéculateur lui faisait des offres avantageuses pour l'achat de toutes les terres de la ferme , qu'il voulait revendre ensuite en détail. « De cette manière, me disait-il, nous éviterons une dépense considérable, et le prix qu'on
m'offre, placé en rentes sur l'Etat , nous donnerait encore autant de revenus que nous en retirerions de la ferme. J'ai demandé six mille francs d'épingles pour toi, et l'acquéreur lésa également accordés ; de sorte que je crois pouvoir t'annoncer cette affaire comme faite ; il n'v a plus que les formalités à remplir. »
Tu comprends facilement , Louise, combien cette nouvelle me fut agréable. « Voilà plus qu'il ne m'en faut , m'écriai-je aussitôt , pour retirer mon gage et réparer mes folies ! Je suis vraiment plus heureuse que je ne le mérite. » Mon oncle, à qui je communiquai le contenu de cette lettre , n'en fut cependant pas aussi émerveillé que moi. « Ce sera le même revenu , dit-il, mais le fonds sera bien différent. Des terres sont bien autrement sûres que des rentes dont la valeur est soumise à tant de chances... C'est un sot échange qu'il fait là... Enfin , puisqu'il le veut , il faut bien le vouloir aussi. » Et, trop ami de son bienêtre pour s'arrêter à des pensées qui pussent le contrarier , il s'occupa aussitôt d'autre chose. « Je donnerai un grand dîner, dit-il pour fêter
le retour d'Alfred , et j'y inviterai la famille Blossard. La belle enfant contribuera beaucoup sans doute à l'égayer. »
Je fis peu d'attention au regret que mon oncle manifestait de cet échange, et, dans l'excès de ma joie , je m'empressai d'aller en faire part à Mme Boulange , dont la bonne amitié devait , suivant moi , accueillir cette nouvelle avec un transport égal au mien. Aussi ma surprise fut grande lorsque je l'entendis me faire absolument la même observation que mon oncle. Moins réservée avec elle, je lui répondis : « Mais les épingles! convenez donc que c'est fort joli de recevoir ainsi six mille francs au moment où l'on s'attendait, au contraire , à des privations. »
Mme Boulange ne répondit rien , et son silence ne me prouva que trop qu'elle ne partageait pas mon enthousiasme. Presque honteuse alors de l'avoir manifesté si vivement , je lui demandai en quoi elle trouvait cette affaire si fâcheuse.
« La plus grande crainte qu'elle m'inspire pour vous , me répondit- elle , c'est cette facilité qu'elle va vous donner de réaliser en vingt-
quatre heures les sommes dont vous pourrez avoir besoin. On se résout difficilement à entamer une belle propriété qui quelquefois même ne peut pas se morceler; mais quand on n'a qu'un mot à dire pour se procurer de petites sommes dont le peu d'importance n'effraie pas, la tentation est bien plus forte , et si l'on y succombe plusieurs fois , on est tout surpris d'avoir fait une brèche considérable à sa fortune. Heureusement vous êtes raisonnable, Aurélie , et vous n'oublierez pas que vous devez avoir maintenant les pensées d'une mère de famille.
— Oh î cerainement , ma chère amie , répondisse, je sais trop maintenant ce que peut coûter un moment d'imprudence ; je veux être désormais aussi sage que vous.
— Eh! mon Dieu ! j'ai été tout aussi étourdie qu'une autre , et c'est une faveur toute spéciale de la Providence qui m'a retirée du mauvais pas où ma folie m'avait engagée... » Et là-dessus , voulant me donner une preuve de confiance , elle me raconta son histoire telle , à très -peu de choses près , que je la connaissais déjà.
« Vous aviez du moins la consolation , lui dis-je, de n'avoir pas mérité les chagrins que vous éprouviez ; et malheureusement je ne puis en dire autant.
— Comment! reprit-elle avec l'accent du plus vif intérêt , seriez-vous donc malheureuse ?
— Je Tétais avant la nouvelle que je viens de vous apprendre ; j'avais une crainte qui me tuait. »
Et , répondant à sa confiance par une confiance égale, je lui expliquai , sans en rien dissimuler, toutes les folies que j'avais faites.
La figure de Mme Boulange s'assombrissait à mesure que je parlais , et quand j'eus fini , elle me dit : « Et quelles sont vos ressources pour parer au 1er février?
— Mais , vous le voyez bien , les six mille francs d'épingles.
— Il vous en faut sept mille cinq cents.
— Mais Mme de Varlize en a sa part à payer.
— Connaissez-vous donc assez peu le monde, Aurélie , pour pouvoir être certaine qu'elle la payera ?
— Oh ! mon Dieu ! quel malheur pour moi si elle manquait à sa parole î
— Je ne veux pas vous donner mes craintes pour une entière et fâcheuse certitude ; mais elles ont au moins uue très-grande probabilité, et vous devez prendre vos précautions pour la totalité, tout comme si vous n'attendiez rien
d'elle Mais comment cette dame avait-elle
pu vous éblouir au point de vous faire envisager un tel remboursement comme une chose facile?
— Oh ! son esprit est fécond en ressources , et elle m'en avait cité un grand nombre.
— Mais lesquelles ? voyons si nous pourrons en tirer parti. »
Je n'osai les avouer, et je gardai le silence. En ce moment où la fièvre des plaisirs ne me travaillait plus, et où je n'étais plus sous le coup de créanciers dont je craignais les poursuites , je sentais tout ce qu'avaient de vil et de coupable les moyens dont l'astucieuse Mme de Varlize avait su me déguiser tout l'odieux. Mon embarras pour répondre fut si visible, que
Mme Boulange, s'en apercevant, vint à mon secours.
« Je comprends , dit-elle , il s'agissait de ces ressources qu'on n'aime pas à avouer : des mémoires enflés, des dépenses exagérées, des dettes imaginaires. Convenez-en , Aurélie; vous savez que c'est l'amitié seule qui me porte à vous faire cette demande.
— Oui , m'écriai-je , j*en suis certaine , et cette amitié m'inspire assez de confiance pour que je ne craigne pas de vous confesser mes torts.
— Eh bien ! ma chère amie , continua-t-elle en donnant à sa voix l'expression d'une bienveillance plus marquée encore , dès lors que ces moyens sont si pénibles à avouer, vous devez comprendre qu'ils ne sont pas convenables. Une femme qui se respecte ne doit rien dire ni rien faire qui soit de nature à être honteusement avoué. Tout ce qu'elle fait qui demande du mystère est au moins imprudent , s'il n'est coupable ; et quant à tous ces petits moyens suggérés par Mme de Varlize , soyez certaine qu'ils ne pou-
vaient que vous déconsidérer aux yeux de tous ceux qui les auraient nécessairement plus ou moins connus , et leur donner l'occasion de vous soupçonner plus coupable encore ; car la malignité ne s'arrête pas, et quand elle a une fois trouvé à s'exercer sur quelqu'un , elle va vite dans ses suppositions. De plus, la moindre indiscrétion de celui-ci ou de celle-là , la circonstance la plus légère et la plus inattendue aurait pu donner connaissance au marquis de toutes ces fraudes , et vous compromettiez ainsi , pour toute votre vie peut-être, la confiance qu'il vous accorde , et qui est le plus précieux trésor d'une femme, en même temps que le garant le plus certain de son bonheur. Toutes ces considérations sont purement humaines cependant ; et que serait-ce si j'y joignais celles que la religion me fournirait de même pour condamner plus sévèrement encore des moyens qui ne reposent que sur le mensonge et la fausseté ?
— Oh ! comme vous me découvrez, lui dis-je, l'abîme que j'avais moi-même creusé sous mes pas!.... Mais ce n'est pas tout de le voir, ajou-
tai-je , il faudrait trouver d'autres moyens d'y échapper.
— Vous voyez que la Providence se met de la partie , et qu'elle paraît vouloir venir ellemême à votre secours. Toutefois ce n'est encore qu'une espérance : attendons que cette affaire soit entièrement conclue pour savoir ce qu'elle pourra nous offrir de ressources , et nous arrêterons ensuite le plan de conduite que réclameront les circonstances.
— Eh bien ! soyez mon bon ange, je m'abandonne en toute confiance à vos bons conseils , et je m'engage à les suivre en tous points. »
Je rentrai à Chameroy le cœur soulagé, et je fus au dîner d'une gaieté qui enchanta mon oncle. Il m'avait vue souvent de bien mauvaise humeur, lorsque j'étais tourmentée par les craintes qui me suivaient partout et empoisonnaient tous les moments de ma vie ; mais attribuant cet état à ma santé , il avait la bonté de me pardonner ma maussaderie. Me trouvant ce jour-là toute disposée à partager sa gaieté, il s'y livra avec d'autant plus de bonheur, que
c'était pour lui un plaisir inattendu. Après le dîner, nous allâmes faire une visite au château de Blossard , où, à ma grande surprise , nous entendîmes la chère enfant dont je t'ai parlé exécuter sur son piano des morceaux fort difficiles avec un talent vraiment remarquable : elle nous montra aussi plusieurs esquisses qu'elle avait faites de plusieurs points de vue que lui avaient fournis les environs du château, et je ne pus m'empêcher d'en admirer la perfection. C'est un véritable malheur, Louise, qu'une amie sincère ne se soit pas trouvée pour apprendre à cette pauvre demoiselle , à son début dans le monde , que le plus léger ridicule y fait presque toujours oublier les plus belles qualités. Elle avait dix fois plus qu'il n'en faut pour y réussir, si elle n'avait pas voulu augmenter encore ses avantages par l'artifice de ses manières empruntées.
J'avais entendu plusieurs fois dans la soirée prononcer le nom d'une dame Durochereau, dont on vantait la mort édifiante , et dont surtout on paraissait beaucoup plaindre la fille.
Aussitôt que nous fûmes montés en voiture pour retourner à Chameroy, je demandai à mon oncle ce que c'était que ces dames dont je n'avais pas encore entendu parler.
« C'est une histoire trop triste , ma nièce , me répondit-il, pour que j'entreprenne de vous la raconter. Vous pourrez en demander le récit à votre bonne amie , Mme Boulange, qui la connaît parfaitement. Tout ce que je puis vous dire, c'est que Mlle Durochereau passe pour un ange de vertu .
— Et sa mère?
— Vous avez entendu qu'elle venait de mourir.
— Oui; mais avait- elle la même réputation que sa fille?
— Elle se conduisait fort bien , et il paraît qu'elle est morte dans d'excellents sentiments.
— D'après le ton de réserve avec lequel vous en parlez , mon oncle , il parait cependant qu'il y a quelque reproche à faire à sa mémoire?
— Dieu seul le sait. Quelques-uns Ton crue coupable ; un beaucoup plus grand nombre ne
l'ont crue que légère. Paix soit à sa cendre î Elle est maintenant devant son juge. »
Je vis que ces questions contrariaient mon oncle , qui n'aimait pas à arrêter sa pensée sur des sujets qui pussent l'attrister , et je changeai de conversation.
Je comptais retourner le lendemain chez Mme Boulange pour la prier de satisfaire ma curiosité ; mais je me sentis indisposée , et je ne pus sortir. Il en fut de même le surlendemain , et le troisième jour je reçus une lettre d'Alfred qui me disait que l'acquéreur paraissait vouloir revenir sur ses premières propositions , et qu'il craignait bien que l'affaire ne pût avoir lieu. Cette nouvelle , qui contrariait si vivement mes plus chères espérances , fut accablante pour moi ; et , quoique encore un peu souffrante , je me disposais à aller en faire part à Mme Boulange, lorsque cette précieuse amie , inquiète de ne m'avoir pas vue les deux jours précédents , vint elle-même me trouver. Je lui montrai la fatale lettre , et , en la lui présentant , de grosses larmes roulaient dans mes yeux.
« Tout n'est cependant pas désespéré, me dit-elle après l'avoir lue; il y a de l'hésitation chez l'acquéreur; mais il n'y a pas encore un refus définitif.
— Vous voulez me consoler, ma chère amie, lui répondis-je en donnant un libre cours à mes pleurs ; mais je ne le vois que trop maintenant, l'affaire ne se fera pas. Je ne méritais pas un tel bonheur.
— Et quand il serait vrai qu'elle ne se fit pas, reprit Mme Boulange, qui chercha à me rendre un peu de courage , dans votre position je conviens que ce serait fâcheux ; mais il n'y aurait pas encore de quoi se désoler si vivement, nous trouverions quelque autre moyen de vous sortir d'embarras.
— Oh! je vous en supplie, occupons-nous dès aujourd'hui de sa recherche; que je puisse enfin retrouver ma tranquillité si déplorablement perdue depuis cette fatale imprudence.
— Reposez-vous sur moi; je ferai tout ce que je pourrai.
— Je ne doute pas de votre bonne volonté ,
mon excellente amie ; mais pourrez-vous réussir ? Cette incertitude me fait un mal dont je crains que mon malheureux enfant ne se ressente. »
Voyant mon affliction si profonde , Mme Boulange crut devoir commencer par me rendre un peu plus de confiance en moi-même. « Après tout, me dit-elle, vous n'êtes coupable que de légèreté, et il n'y a là-dedans qu'un malheur d'argent; votre réputation n'y est nullement compromise. Vous avez fait une faute , sans doute; mais elle est du nombre de celles qu'on peut avouer sans se déshonorer.
— Oh î je l'avouerai à tous ceux à qui il sera nécessaire de l'avouer, pourvu que ce ne soit pas à Alfred.
— Et pourquoi cette exception ?
— Vous ne vous figurez pas tout ce que les bontés qu'il a eues pour moi devraient lui inspirer de ressentiment de ma conduite , et tout ce qu'elles l'autoriseraient à me faire de justes reproches.
— Je vois différemment , et il me semble que
ces mêmes bontés devraient vous dire combien il serait facile à vous pardonner.
— ]N importe, il faut à tout prix lui éviter cette peine.
— Soyez certaine cependant que la franchise de votre aveu et les marques de votre repentir la lui diminueraient beaucoup.
— 3Iais songez donc , chère amie , quelle confusion pour moi, qui lui ai déjà fait tant de promesses si mal tenues ! »
J'étais vraiment dans un état à faire peine, et Mme Boulange , craignant sans doute d'avoir trop insisté sur une démarche pour laquelle je montrais tant de répugnance, me promit de faire tous ses efforts pour éviter d'en venir à cette dernière ressource. Je cherchai en vain à la faire expliquer sur les moyens qu'elle comptait employer ; elle éluda toujours de me répondre , en me disant qu'il fallait attendre la solution de l'affaire en suspens; mais sa confiance ranima la mienne, et lorsqu'elle me quitta j'étais beaucoup plus tranquille.