CHAPITRE X
Suites amères de la légèreté.
Mes inquiétudes étaient trop vives pour que je pusse me trouver bien ailleurs qu'auprès de celle avec qui je pouvais en causer librement; aussi dès le lendemain m'empressai-je d'aller chez Mme Boulange. Je ne la trouvai pas seule; une jeune personne en grand deuil était avec elle, et se retira aussitôt après mon arrivée. La
tristesse empreinte sur tous ses traits ajoutait encore à sa beauté , en lui donnant un certain air de gravité qui convenait parfaitement à l'expression de sa figure et à tout l'ensemble de sa personne.
« Cette jeune demoiselle est vraiment parfaitement bien , dis-je à Mme Boulange dès qu'elle fut sortie.
— Et encore plus malheureuse , me réponditelle.
— Je ne m'étonne pas alors de la voir chez vous , ma chère Marie ; vous êtes la consolatrice de toutes les affligées.
— Pas autant que je le voudrais cependant.
— Il y a peu de jours que cette demoiselle est chez vous?
— Oui ; sa mère est morte il y a quatre jours, et nous l'avons invitée à venir passer quelque temps avec nous , afin de l'enlever à la vue des lieux et des objets qui n'auraient pu qu'augmenter ses regrets.
— C'est sans doute Mlle Durochereau , dont mon oncle m'a parlé avec tant d'enthousiasme,
et qu'il nomme un ange de vertu ; ce sont ses propres paroles.
— Et elles n'on rien de trop fort; M"e Durochereau mérite cet éloge.
— Mais il paraît que les opinions étaient partagées sur le compte de sa mère. Mon oncle n'a jamais voulu me rien dire de son histoire , et il m'a renvoyée à vous pour la connaître.
— Et vous en mourez d'envie , n'est-ce pas?
— Je vous l'avoue.
— Eh bien ! je consens à vous satisfaire , ne fût-ce que pour vous réconcilier avec votre position et vous apprendre que vous n'êtes pas la plus malheureuse des femmes, ainsi que l'impatience vous le fait dire trop souvent. »
Nous allâmes nous asseoir sous un berceau dans le jardin , et elle me raconta l'histoire suivante :
Mlle Élise Durochereau était la troisième fille de Mme F..., qui habitait avec son mari la ville d'Orléans. Les deux aînées avaient été nourries par leur mère, qui les aimait passionnément; mais Élise fut confiée à une nourrice qui l'em-
mena à la campagne. Sa mère, ne l'ayant pas continuellement sous les yeux , s'y attacha fort peu; et, quand la malheureuse enfant revint chez ses parents à l'âge de deux ans , elle en fut presque regardée comme une étrangère. Ainsi rebutée de tout le monde et des domestiques eux-mêmes , toujours empressés à imiter l'exemple de leurs maîtres , elle devint tellement maussade , que son père et sa mère résolurent de l'éloigner tout à fait de leur présence ; et, prétextant qu'elle avait besoin de l'air de la campagne , ils l'envoyèrent chez un de leurs fermiers , à huit lieues d'Orléans. Ils l'y laissèrent jusqu'à l'âge de douze ans , et à cette époque ils la placèrent dans une petite pension à bon marché, où elle resta six ans encore. Il fallut bien enfin la reprendre chez eux ; mais comme sa vue leur était un continuel reproche, et que quelques personnes d'ailleurs, soit par malice, soit par un véritable sentiment de compassion , lui témoignaient plus d'intérêt qu'à ses sœurs, ils cherchèrent à s'en débarrasser promptement en la mariant. Comme c'était là leur seul but , ils ne
furent pas difficiles sur le choix , et acceptèrent le premier parti qui voulut bien se contenter de la mince dot qu'ils donnaient à leur fille. Élise, qui était si malheureuse chez ses parents, s'empressa également de donner son consentement. M.Durochereau , auquel elle se trouva ainsi unie, était un homme de quarante-cinq ans, ni riche ni pauvre , ni bien ni mal , quant au physique ; sans vice comme sans vertu , quant au moral : c'était un de ces hommes que la Providence semble avoir prédestinés à végéter obscurément plus ou moins longtemps sur la terre dans la sphère étroite où elle les a placés. Élise, au contraire, ayant compris de bonne heure qu'elle n'avait pas à compter sur ses parents, et qu'il fallait qu'elle apprît à se suffire à ellemême , avait profité , au delà de ce qu'on pouvait attendre d'une jeune fille ainsi abandonnée à elle-même , de l'éducation imparfaite qui lui avait été donnée. Suppléant par un travail opiniâtre à l'insuffisance des leçons de ses maîtresses, elle avait acquis une certaine instruction; mais mal dirigée, et ses lectures,
faites sans ordre et sans choix , lui avaient apporté plus de confusion que de rectitude dans les idées. Sa position toujours humiliée , les contrariétés , souvent même les affronts qu'elle avait à supporter, le dépit qn'elle en avait naturellement conçu , son désir de sortir d'un si triste état lui avaient appris à dissimuler , et personne ne savait mieux qu'elle feindre la résignation et paraître céder à tout ce qu'on désirait d'elle ; mais elle cachait sous cette apparente facilité une vive imagination , une àme ardente, un caractère indomptable, et personne cependant n'abandonnait moins qu'elle un projet une fois arrêté. Elle eut bientôt subjugué complètement l'esprit du facile M. Durochereau; et , libre alors de ses actions , disposant en souveraine de la modique fortune que ses parents lui avaient donnée et de toute celle de son mari, elle rechercha le plaisir avec d'autant plus d'ardeur, qu'il lui avait été jusque alors plus étranger.
Une femme jeune et belle , de ce caractère et dans ces dispositions , ne pouvait manquer de
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jouer un rôle brillant dans la société que M. Durochereau voyait à Paris ; malheureusement Élise ignorait qu'il ne suffît pas à une femme d'être irréprochable, mais qu'il faut encore qu'elle le paraisse, et que les soupçons qu'elle autorise par sa conduite sont aussi flétrissants pour elle que les fautes elles-mêmes. J'aime à croire qu'elle ne fut jamais coupable du tort qu'on lui reprocha ; mais ce dont il est impossible de douter, c'est qu'elle se plut à recevoir les hommages qu'on lui adressait , qu'elle les rechercha , quelle les encouragea même. Elle fut l'occasiond'uu duel entre deux jeunes gens, dont l'un succomba daus la lutte ; et cette aventure , qui fit bruit, parvenant enfin aux oreilles du pacifique M. Durochereau, dérangea tellement tout son bonheur et toutes ses idées , que, sans vouloir rien examiner de plus, il abandonna sa femme , réalisa toute sa fortune , et alla chercher à Bordeaux une vie plus tranquille.
Cet abandon et celui dans lequel la laissèrent toutes ses connaissances, firent enfin ouvrir les yeux à Mme Durochereau. Se vovant ainsi l'ob-
jet d'une répulsion générale, et réduite à sa modique dot , qui ne lui permettait plus de vivre à Paris , elle vint se réfugier ici , où , depuis dix" huit ans, elle expiait les erreurs de sa jeunesse, lorsque Dieu lui a fait la grâce de la rappeler à lui.
— On dit que sa mort a été édifiante.
— Telle qu'on devait l'attendre de la vivacité de son repentir et de sa profonde piété.
— Mais cette piété , l'a-t-elle témoignée aussitôt après sa retraite du monde?
— Non ; je crois qu'elle ne date guère que de sept à huit ans.
— C'est-à-dire de l'époque à laquelle vous êtes arrivée ici.
— J'ai fait ce que j'ai pu pour lui faire goûter les consolations de la religion ; M. le curé a joint ses efforts aux miens , et Dieu les a bénis.
— Mais quelle triste existence a du avoir sa fille!
— Continuellement occupée de sa mère, elle n'a vécu jusqu'à ce jour que pour elle. Voyant
ses chagrins sans en connaître la cause , elle semblait n'avoir d'autre pensée que celle de les adoucir par ses soins, ses prévenances et ses attentions. Jamais je n'ai vu tant d'adresse à deviner le moindre désir, jointe à tant d'empressement pour le satisfaire : rien ne lui coûtait lorsqu'il s'agissait d'apporter un moment de distraction aux peines de sa mère. Bien jeune encore , elle restait étrangère à tous les amusements de son âge, et déjà elle veillait, avec une vigilance digne d'une maîtresse de maison , à ce que tout fût disposé suivant les goûts qu'elle lui connaissait. Dans les soirées d'hiver ou dans leurs promenades d'été , elle la distrayait par d'agréables lectures ; la voyait-elle en proie à quelque souvenir fâcheux, elle avait un talent tout particulier pour reporter aussitôt son attention sur quelque autre objet ; et si son imagination ne lui en fournissait pas un assez promptement, elle lui sautait au cou , et l'accablait de ses caresses en lui racontant tout ce qui lui passait alors par la tête. Je n'oublierai jamais de ma vie, je crois, l'impression
qu'elle produisit sur moi un jour où , comme j'entrais chez sa mère , elle vint à moi dans les transports d'une gaieté folle, et me dit en pleurant presque de joie : « Félicitez-moi , bonne amie (c'est le nom que je lui avais appris à me donner), j'ai fait rire maman aujourd'hui pendant plus d'un quart d'heure, et même encore maintenant elle n'est pas si triste que de coutume.
— L'aimable enfant ! m'écriai-je , que de vertus dans un si jeune âge î
— Elle en a montré plus que vous ne pouvez le supposer encore , continua Mme Boulange; car les chagrins de Mme Durochereau devaient participer de la vivacité de son caractère , et il y avait des moments où ils la dominaient tellement, qu'elle n'était plus maîtresse d'elle-même, et qu'elle repoussait avec dureté les soins de son aimable fille ; mais , loin de se décourager , celle-ci , qui voyait sa mère plus triste, n'en montrait que plus d'empressement à rechercher les moyens de la consoler. Rebutée une fois, deux fois et souvent plus encore, ne
recevant que des reproches pour prix de ses attentions et de sa tendresse , elle revenait autant de fois à la charge, et il était rare que sa persistance ne finit pas par adoucir les chagrins de sa mère.
— Ce dut être du moins pour Mme Durochereau une hien grande consolation dans son malheur, d'avoir une pareille fille.
— Je le pensais comme vous , ma chère amie , et je lui en fis un jour l'observation ; mais quelle ne fut pas ma surprise de l'entendre me répondre : « Ce qui devrait faire ma joie fait mon supplice ; plus je reconnais de vertus en Julie, et plus je m'attriste de lui avoir préparé un sort si malheureux. Si j'étais seule à souffrir de mes fautes, il me semble que je me résignerais plus facilement ; mais avoir entraîné dans ma misère une telle enfant , voilà ce qui me déchire l'àme , ce qui me tue. Je n'ai heureusement plus longtemps à vivre ; et il ne me faudra pas un grand effort de courage pour attendre patiemment mon dernier jour; mais elle, si jeune encore, seule dans le monde, sans fortune,
sans expérience , sans parents, puisque tous la rejettent !...
— Ne dites pas du moins sans amie, m'empressai-je d'ajouter en l'interrompant.
— Je le sais , dit-elle en me serrant la main , et c'est ma seule consolation ; mais quelle différence de ce qu'elle sera avec ce qu'elle eût pu être, si... » Je l'interrompis de nouveau; mais il importait de ne pas la laisser trop s'appesantir sur de fâcheux souvenirs. • Ne tous alarmez pas ainsi , lui dis-je : Julie , sage et pieuse comme elle l'est, douée d'aussi excellentes qualités, possédant une fortune qui la met au-dessus du besoin , et ayant la certitude de la voir s'augmenter encore à la mort de ses parents, qui, malgré toute leur mauvaise volonté, ne pourront pas la déshériter entièrement , votre Julie ne saurait être malheureuse. »
Ces paroles parurent calmer ses inquiétudes pour le moment ; mais elles furent loin de les détruire entièrement , et je la surprenais souvent jetant à la dérobée sur sa fille des yeux humides de larmes dont il n'était pas difficile
de deviner la cause. Quelquefois, en se promenant dans son petit jardin , appuyée sur mon bras , elle me disait : « Et cependant , si j'avais eu des parents comme tout le monde, si je n'avais pas été abandonnée dès ma naissance , si j'avais entendu les bons conseils , les sages avis d'une mère véritable , si j'avais reçu une éducation plus chrétienne , en un mot si je n'avais pas été sacrifiée aux intérêts de mes sœurs , tout cela ne serait pas arrivé ! »
Je l'engageais alors à oublier le passé , à accepter le présent , à pardonner à tous ceux qui avaient pu avoir des torts envers elle , et à se réfugier tout entière dans l'avenir : l'arrachant ainsi à la terre , qui ne pouvait lui offrir que des sujets de regrets et de douleur, je reportais toutes ses pensées vers le ciel , où je lui montrais une éternité de bonheur à conquérir, et nous finissions presque toujours par adresser à Dieu une commune prière pour elle-même d'abord , pour Julie ensuite , et pour tous ceux enfin dont elle avait à se plaindre.
Que le cœur d'une mère est puissant, même
contre la mort ! ma chère amie. Le jour où cette infortunée nous quitta , elle avait déjà reçu tous les sacrements, elle paraissait même être entrée dans son agonie, lorsque, reprenant un moment ses sens, elle m'appela près d'elle, et me dit : « Vous serez son amie , n'est-ce pas ?
sa » Ce fut tout ce qu'elle put dire, elle
expira peu d'instants après.
— Quelle affreuse histoire ! — mais est-il donc possible qu'il y ait des parents aussi dénaturés ?. . . . Quoi ! une mère qui délaisse le fruit de ses entrailles , qui le repousse , qui l'abandonne, qui s'en débarrasse comme d'un incommode fardeau, et qui, dans sa détresse, n'a pas une main amie à lui tendre , qui se croit quitte , avec quelques misérables pièces d'argent lâchées à regret , de tous les sentiments que la nature inspire même à la brute la plus insensible !
— Oui , mon amie , on rencontre de ces mères comme on rencontre de ces monstres que les bizarreries de la nature produisent quelquefois.
— Mais toute la société devrait s'armer d'une commune indignation contre de pareils parents, et les repousser de son sein.
— Ma chère amie, la société ne se charge guère de redresser les vices , et surtout ceux qui ne sortent pas de l'intérieur des familles; et c'est un bien , car ses erreurs seraient trop fréquentes. Elle pourra bien plaindre le malheureux , faire pour lui des vœux stériles, mépriser même en secret son oppresseur , mais rarement elle ira plus loin.
— Eh bien ! moi, j'en ferai davantage; quand les faits sont aussi patents , les résultats aussi déplorables , tolérer le mal, c'est l'approuver , c'est en quelque sorte s'y associer; et si je rencontre dans le monde les égoïstes sœurs de la malheureuse Elise, chargée de ses dépouilles et enrichies de sa misère , je saurai faire parvenir jusqu'à elles le cri de l'orpheline délaissée.
— Votre indignation , juste en elle-même , vous emporte trop loin cependant , Aurélie. A Dieu ne plaise que je prétende excuser une pareille conduite ! Si Élise a eu des torts , ses
parents en étaient la première cause , et il ne leur appartenait pas de s'en faire un prétexte pour persévérer dans leur dureté à son égard. Quant à ses sœurs, en profitant de l'injustice dont elle était victime, elles se sont , à mes yeux, rendues coupables d'un vol véritable; mais , prenez-y garde, en voulant servir Julie, vous pourriez lui nuire beaucoup ; elle a malheureusement besoin que le silence de l'oubli pèse sur la tombe de sa mère. Ainsi, croyez-moi, ma chère amie , laissons au Ciel le soin de rendre à chacun selon ses œuvres ; détestons le mal, mais pardonnons à ceux qui ont eu le malheur de le commettre ; c'est le moyen d'attirer sur nousmêmes le pardon dont nous avons tous besoin.
— Toujours sage et toujours chrétienne! oh ! vous êtes meilleure que moi , beaucoup meilleure, je le confesse; car , si jamais je rencontre dans le monde ces femmes-là, je vous assure que , malgré toute la sagesse de vos conseils , je serai bien tentée de manifester hautement les sentiments que leur vue m'inspirera.
— Vous vous retiendrez cependant, j'espère ;
vous vous rappellerez que Julie vous en prie et que Dieu vous l'ordonne.
— Ce ce sera un grand sacrifice. »
Tout entière à cette histoire, qui m'avait si vivement émue , je ne parlai pas une seule fois de mes propres affaires , et je rentrai au château uniquement occupée de Julie et de sa mère.