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CHAPITRE XL

Heureuse fin d'une grande inquiétude.

Si j'ai eu dans ma vie quelques moments heureux , ma chère Louise , celui que je vais te peindre est bien certainement du nombre. Il faut avoir éprouvé toutes les inquiétudes qui me déchiraient, pour comprendre l'excès de ma joie en m'en voyant si subitement délivrée. C'était deux jours après la visite à Mme Boulange , dont

je t'ai parlé dans le dernier chapitre. Neuf heures du matin venaient de sonner , lorsque je m'éveillai. Les rideaux et les jalousies de mon appartement étaient encore fermés ; il n'y régnait qu'un demi jour, qui permettait à peine de distinguer les objets : juge de ma surprise , lorsque , promenant dans la chambre mes regards mal assurés encore, je crus apercevoir sur la table de nuit, près de mon lit , de petits rouleaux que je ne reconnus point , et dont je ne pouvais deviner le contenu. Ne me doutant encore de rien, j'en ai pris un machinalement , et son poids , pour un si petit volume , m'étonna ; je l'ouvre sans précaution , et une pluie de pièces d'or se répand aussitôt sur mon lit ! — Je les compte : une, deux, trois, quatre, jusqu'à cinquante.... C'est un rouleau de mille francs ! — et il y en a six semblables ! ... Six mille francs ! . . me voilà tirée d'embarras !... Fasse maintenant des folies qui voudra , ce ne sera plus moi. Oh ï cher Alfred , quelle aimable surprise ! Et moi qui voulais lui dérober cette somme par des mensonges , car c'étaient bien certainement des

vols que Mme de Varlize me conseillait! oh î que j'étais coupable'

Je ne veux pas nie faire meilleure que je ne le suis réellement , Louise ; mais c'est bien la vérité que je pleurai alors de regret de ma conduite. Je remerciai le Ciel bien sincèrement de m'avoir ainsi permis d'en effacer les traces sans recourir aux moyens honteux et coupables que j'avais médités, et je pris la résolution bien ferme de ne plus jamais m'exposer à retomber dans un pareil embarras.

Revenue de ma première émotion , je sonnai Clémence. « Monsieur est donc de retour? lui dis-je.

— Oui, Madame; M. le marquis est arrivée cinq heures du matin; et comme il avait voyagé toute la nuit, il a désiré prendre quelques heures de repos en attendant le déjeuner.

— Mais il est entré ici?

— Je l'ignore, Madame; je n'étais pas levée.» Je m'habillai à la bâte, et je descendis au

salon , impatiente d'y voir arriver Alfred. Je ne l'attendis pas longtemps : à dix heures

précises (c'était l'heure invariable du déjeuner de mon oncle) il entra; et, me précipitant aussitôt à son cou , je le remerciai de l'agréable surprise qu'il m'avait faite.

Le déjeuner fut fort gai , comme tu peux bien le penser. A peine fut-il terminé, que le marquis m'offrit son bras pour faire un tour de jardin ; et , lorsque nous fûmes seuls, il me dit : « Eh bien ! voyons, Aurélie, que vas-tu faire de cet argent? Tu sais que nous avons quelques dettes à payer; il serait bon de morceler le moins possible le prix de la vente que je viens de faire. »

Interdite à cette question, j'hésitai pour y répondre, et il fallut qu'il me la répétât une seconde fois pour que je trouvasse la force de lui dire : « Mais tu sais, cher ami , que cet argent n'entre jamais en ligne de compte , et qu'une femme a toujours mille bagatelles qu'elle est bien aise de se donner.

— Oui, généralement; mais une femme raisonnable comme toi, Aurélie, doit avoir d'autres pensées. Cependant, n'importe, cet argent

t'appartient, il est juste que tu en disposes à ton gré. Voyons, qu'achèteras-tu? »

Une telle question , qui me liait d'avance , ne pouvait que me déplaire souverainement , et je cherchai à l'éluder en répondant : « Vraiment, je n'ai pas encore d'idées arrêtées , nous verrons cela à notre retour à Paris. »

Mais il entrait dans les vues d'Alfred, et tu en sauras bientôt la cause, de me pousser à bout; il me cita différents objets, et toujours je répondais : « Non; ce n'est pas de cela que j'ai envie.

— Mais je ne vois plus, en vérité , ce que tu peux désirer , continua-t-il , et je commence à croire que tu veux thésauriser. «>

Espérant m'en débarrasser plus promptement , et sans me compromettre , je dis alors : « D'abord j'ai quelques petites dettes que je veux commencer à acquitter, pour n'en plus faire jamais ensuite.

— J'aime mieux te voir sur ce terrain , Aurélie, reprit-il d'un ton plus sérieux, quoique toujours amical ; je pense qu'il te convient

mieux , et que nous approchons davantage de la vérité. En as-tu beaucoup, de ces petites dettes? »

À cette question , il put sentir mon bras trembler sous le sien ; je ne voulais pas mentir , et quand je l'aurais voulu, je ne l'aurais pas osé. Répondre à une si grande bonté par le mensonge m'eût semblé le comble de l'indignité; et si , par malheur , la vérité venait à être découverte plus tard , c'était lui donner le droit de me mépriser et de me refuser à jamais toute confiance. « Mais quelques mémoires de fournisseurs , lui dis-je , dont je n'ai pas en ce moment le détail bien exact dans la tète.

— Mais ce ne peut pas être une somme bien forte ; je t'avais donné mille écus , peu de temps avant notre départ, pour les régler.

Ici mon tremblement redoubla , et il devint si fort, qu'Alfred me dit : « Ne t'agite donc pas ainsi, ma chère amie, tu dois savoir que je ne suis pas un mari bien terrible. Ne sais-je donc pas qu'une jeune femme, sans expérience encore , n'a pas toujours toute la raison désira-

Lie , et qu'elle peut quelquefois se laisser entraîner? Oui , elle peut commettre des imprudences , même des fautes ; mais la plus grande de toutes , celle qui pourrait avoir pour elle les suites les plus fâcheuses, serait de se cacher de celui que les lois humaines et divines lui ont donné pour son guide et son appui. Une faute peut se réparer quand on y apporte le remède en temps utile; mais si l'on n'y applique que d'insuffisants palliatifs, si on veut la dissimuler par d'autres fautes , elle devient une plaie dont les suites peuvent empoisonner pour toute leur vie le bonheur des deux époux. »

Ici, je ne tremblai plus seulement, je pleurai, et à chaudes larmes.

« Maintenant tu te tairais inutilement , Aurélie , me dit Alfred en me serrant la main pour calmer ma trop vive agitation ; tes pleurs me disent assez ce que tu voudrais en vain me cacher. Tu as commis quelque imprudence, mon amie ; depuis longtemps cet air soucieux , cette tristesse , qui ne te sont pas naturels , m'en avaient inspiré le soupçon; je ne puis plus en

douter aujourd'hui , mais je voudrais en devoir la révélation à ta confiance et à ton amitié. »

Qu'eusses-tu fait en ma place, Louise? Oh! j'en suis sûre , bien certainement ce que j'ai fait moi-même. J'avouai tout, oui, absolument tout, sans en rien déguiser ; et , sincèrement repentante de ma conduite, je ne cherchai même pas à l'excuser. Alfred m'écouta jusqu'à la fin , sans témoigner ni surprise ni mécontentement.

« Je ne te ferai aucun reproche de ta légèreté , Aurélie , me dit-il ; je dois croire que les inquiétudes dont elle a été suivie sont une assez forte leçon pour te garantir maintenant de retomber jamais dans une semblable conduite. Je ne veux voir que le mérite de ton aveu , quoique un peu tardif, et je te remercie de la confiance que tu me témoignes aujourd'hui. Si tu veux cependant me rassurer plus complètement encore , tu rompras tout à fait avec Mme de Varlize ; cette femme ne peut être que très-dangereuse pour toi. Je pourrais l'exiger, j'aime mieux t'en prier.

— J'en avais déjà formé le projet, mon ami,

et tu ne me dois aucune reconnaissance pour la promesse formelle que je t'en fais.

— Très-bien ; maintenant il faut nous occuper de retirer ton gage. Remets-moi l'argent que tu y destinais , et je me chargerai de ce soin. Des dettes de cette nature doivent être acquittées le plus promptement possible. »

Nous remontâmes alors dans mon appartement, où il vint me retrouver après être entré un moment dans le sien ; je lui remis les six petits rouleaux qui avaient tant excité ma surprise le matin, et je tombai dans une bien plus grande encore , lorsqu'il me remit la boîte qui contenait ma parure engagée.

« Tu le savais donc ! m'écriai-je. Oh ! que je dois te paraître coupable !

— Tu as eu des torts, sans doute, Aurélie; mais heureusement ils sont du nombre de ceux qui peuvent se réparer. Si tu veux éviter d'y retomber jamais, souviens-toi dorénavant que tu n'as pas d'ami plus sincère , ni de confident plus naturel que moi. Une femme risque d'autant moins à réclamer les conseils de son mari ,

qu'en les suivant elle n'est pas responsable de leurs résultats , et que tout le blâme en retombe sur lui, s'ils ont été mauvais. »

Touchée de tant de bonté , lorsque je méritais tant de reproches, je me jetai dans ses bras, fondant en larmes , et je lui fis la promesse qu'il me demandait , oh ! bien certainement dans toute la sincérité de mon àme.

Lorsque ce premier moment de sensibilité fut passé , je lui demandai des détails sur la manière dont il avait été instruit , et sur les moyens qu'il avait pris pour rentre-r dans la possession de mes bijoux.

« Je ne puis te dire , me répondit-il , comment j'ai été instruit , sans la permission de celle qui m'a tout appris ; quoiqu'elle ne l'ait certainement fait que pour te rendre service , elle a exigé le secret, et je dois le lui tenir. Mais persuade toi bien, Aurélie , qu'une femme croit souvent beaucoup de choses cachées qui sont, au contraire, bien connues, et que le plus sûr pour elle sera toujours de n'avoir besoin de rien dissimuler. Quant à la manière dont j'ai

dégagé ta parure , elle est fort simple : aussitôt que j'ai eu connaissance de cette affaire, j'en ai écrit à M. Laurent, mon agent à Paris, en lui donnant tous les détails nécessaires, et le chargeant de s'entendre avec Mme de Varlize pour en terminer le plus promptement possible. Elle a paru d'abord hésiter, chercher à éluder, et M. Laurent a pu croire un instant à son intention de nier qu'elle eût la reconnaissance entre les mains ; mais , fort peu galant de son naturel, il l'a pressée si vivement , en la menaçant de poursuites judiciaires , quelle a enfin fini par avouer ; mais elle s'est alors rejetée sur l'impossibilité où elle se trouvait de payer la part à sa charge dans cet emprunt; M. Laurent s'est contenté d'une reconnaissance en bonne forme qu'elle lui a donnée , et il a payé la totalité de la dette. Ainsi , ma chère amie , t'en voilà quitte maintenant, et, j'espère, pour n'en plus refaire jamais dépareille.

— Oh ! je puis bien te le promettre ! » Cependant les rouleaux étaient toujours restés sur la cheminée ; Alfred se disposait à sortir , et

je ne voyais pas qu'il pensât à les prendre; comme il se retirait , je lui en lis l'observation. « Non, me répondit-il, je ne veux pas qu'un argent destiné à tes plaisirs soit employé à réparer une faute suffisamment expiée par ton repentir. Que son souvenir ne soit plus pour toi, ma chère amie, qu'un préservatif contre la tentation d'y retomber.

— Et il ne me rappellera pas moins ton indulgence, mon bon Alfred , » ajoutai-je aussitôt.

Eh bien! Louise, aurais-tu espéré un dénouement si heureux a une affaire qui m'avait tant tourmentée et dans laquelle j'avais tant de torts à me reprocher? Oh î que la bonté d'Alfred mêles fit paraître bien plus grauds encore que je ne les avais vus jusqu'à ce jour ! J'y ai bien souvent pensé depuis, et je me suis toujours étonnée de plus en plus de la facilité avec laquelle je m'étais laissé aveugler au point d'admettre les moyens proposés parM1"6 de Varlize. Il n'est que trop vrai , chère amie , on ne raisonne plus quand on est dominé par la passion.

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