CHAPITRE XII
L'inlriganle dévoilée.
Je crains vraiment, ma chère Louise, de fennmer démon bavardage; et, te faisant grâce du reste de mon séjour à Chamerov , qui ne t'offrirait que des répétitions de tout ce que je t'ai déjà dit de Mme Boulange et des autres personnes dent je t'ai cité les noms, j'arrive , d'un seul trait de ma plume , au moment de ma rentrée à Paris.
C'était au mois de décembre, quelques jours
avant Noël ; les plaisirs s'}7 organisaient déjà ; mais le soin de ma santé me forçant à la retraite , je ne pus en jouir que par le récit que m'en faisaient les personnes qui venaient me voir. Mme de Yarlize ne tarda pas à me faire sa première visite, car Alfred , qui n'aimait pas le scandale , n'avait pas voulu que je lui fermasse ma porte d'une manière trop brusque ; il préférait que je l'éloignasse peu à peu, en cessant toute intimité avec elle , et en la recevant avec assez de froideur pour lui faire promptement connaître mes intentions véritables ; sans doute elle comprenait elle-même les reproches que je pouvais lui faire , car elle montra , en entrant , un embarras visible, qu'augmenta encore le ton de réserve avec lequel je la reçus. Néanmoins, cet embarras ne fut que l'affaire du moment , et, retrouvant bientôt toute sa confiance , elle me demanda comment le marquis avait eu connaissance de l'affaire des six mille francs.
« Je l'ignore moi-même, lui répondis-je ; il a paru vouloir m'en faire un secret , et je n'ai pas insisté.
— J'ai été fort inquiète pour vous , je vous assure , lorsque son homme d'affaires est venu me réclamer la reconnaissance ; je ne savais quelle réponse lui faire. Au reste, j'espère qu'il aura bien pris la chose , et qu'il n'aura pas trop fait le méchant.
— Il est impossible d'être meilleur qu'il ne s'est montré en cette circonstance; il ne m'a laissé que le regret de lui avoir occasionné ce chagrin , que je suis bien déterminée à ne pas lui donner une seconde fois. »
Habituée à prendre tous lestons, et jugeant bien, à la manière dont je lui parlais , des sentiments qui m'animaient , elle me répondit aussitôt : « Je suis loin de vous blâmer , ma chère ; au contraire , j'ai fait de sérieuses réflexions depuis votre départ , et je crois vraiment que vous avez pris le bon parti. »
Cet aveu , fait du ton delà franchise , allait peut-être lui regagner ma confiance et rendre plus difficile ensuite notre rupture , lorsque ma mère entra; Mme deVarlize, qui ne pouvait ignorer combien elle en était mal vue , sortit
bientôt après , et ma mère me dit : « Toujours cette femme auprès de vous , Aurélie ! j'avais cependant de bonnes raisons pour espérer ne plus l'y revoir.
— Vous ne l'y reverrez plus souvent , ma mère, répondis-je , car mon intention bien formelle est de rompre avec elle , et je lui aurais même déjà fait fermer ma porte , si Alfred n'eût préféré que je me bornasse à la recevoir assez froidement pour lui faire comprendre de cesser ses visites.
— Elle ne mérite plus ces égards , maintenant que sa conduite est connue; et, si vous consentiez à la recevoir , je crois que vous seriez la seule femme de la société chez qui elle fût encore admise. Vous devez comprendre tout ce que cette indulgence aurait d'inconvénient pour vous.
— Et qu'a-t-on donc appris de sa conduite ?
— C'est une véritable intrigante qui ne vivait que d'escroquerie. Elle a complètement ruiné la vieille baronne de Norfeuil , qui avait mis en elle toute sa confiance , et qui lui laissait gérer
sa fortune. La pauvre baronne vient de mourir dans la dernière misère , ne laissant pas de quoi payer ses nombreux créanciers; et ses parents ont trouvé , dans l'examen de ses papiers , des preuves écrites de la perfidie de Mme de Varlize, qui a dissipé, probablement à son profit, toute la fortune de sa vieille amie.
— C'est une véritable infamie! m'écriai-je; je ne la reverrai de ma vie.
— Vous ferez très-bien, pour votre honneur et pour votre fortune; l'un et l'autre ne pouvaient qu'être compromis avec cette femme, et vous devez vous estimer fort heureuse d'en être quitte à si bon compte. »
Ces mots me firent soupçonner que ma mère connaissait l'histoire de l'emprunt , et je hasardai une question indirecte pour m'en assurer. La réponse qu'elle y fit ne me laissa aucun doute à ce sujet, et je lui demandai alors comment elle en avait été instruite.
« Par suite, me répondit-elle, de l'avidité de cette femme, qui , sans la fermeté de M. Laurent, vous aurait, n'en doutez pas, dépouillée
de votre parure. Elle l'avait déposée chez un prêteur sur gages , en son propre nom et comme sa propriété; manquant d'argent, à ce qu'il paraît, elle retourna lui demander une nouvelle somme de deux mille francs , qu'il ne voulut pas lui prêter avant de s'être assuré plus positivement de la valeur du nantissement. Il le fit donc estimer chez un joaillier, et précisément chez celui qui l'avait vendu au marquis, et qui se trouve être également le mien. Par le plus heureux des hasards , je me trouvai être chez lui en ce moment, et je n'eus pas de peine à reconnaître votre collier et vos boucles d'oreilles ; le joaillier les reconnut de même, et tous deux , aussi surpris l'un que l'autre, nous questionnâmes le prêteur sur la manière dont il s'en trouvait en possession. Celui-ci se fit un peu prier; mais, pressé par le joaillier, qui s'était emparé de l'écrin et ne paraissait pas disposé à le lui remettre sans une explication suffisante, il finit par nous conter toute l'histoire. « Monsieur, lui dis je alors, je connais la véritable propriétaire de ces diamants ; et c'est bien certainement
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sans son aveu et contre son gré que Mme de Varlize vous les offre pour sûreté d'un nouvel emprunt ; je vous engage à n'en rien faire , car je vous déclare ici , en présence de M. Robeville, que ce serait à vos risques et périls. »
« Vous pensez bien , ma fille , que je n'eus rien de plus pressé que d'instruire le marquis de tout ce qui se passait. D'accord avec votre père, je mis à sa disposition , s'il ne l'avait pas luimême pour le moment, l'argent nécessaire pour retirer votre gage ; il en écrivit aussitôt à M. Laurent, et celui-ci arrangea promptement cette affaire , qui eût pu devenir pour vous si désagréable , sans la circonstance fortuite qui me la fit connaître à propos. »
Je remerciai ma mère de ses bons soins , avec d'autant plus de vivacité , que je voyais mieux alors combien ma perfide amie s'était jouée de moi , et le peu de cas qu'elle avait fait de ma tranquillité.
« C'était un devoir pour moi, me réponditelle, non-seulement comme votre mère, mais encore comme responsable moi-même de votre
faute , pour vous avoir produite dans le monde trop jeune encore, et sans vous avoir suffisamment éclairée sur ses dangers. Ce fut une grande imprudence de ma part , et je m'étonnais déjà de n'en être pas punie , lorsque le hasard me fit faire cette fatale découverte.
— Qu'on pourrait presque appeler miraculeuse, m'écriai-je.
— Et cependant, Àurélie, continua ma mère, croyez à mon expérience , qui date d'un peu plus loin que la vôtre ; il est bien peu de secrets, de quelque mystère qu'on les entoure , qui ne finissent par être connus. Une femme dont la réputation tient au secret de ses actions est presque toujours , un peu plus tôt ou un peu plus tard, une femme perdue. Je ne veux pas vous affliger, ma fille , car le marquis m'a dit combien il avait été content de la sincérité de vos aveux et de vos promesses , et je ne dois pas me montrer plus difficile que lui ; mais n'oubliez pas dorénavant que vouloir couvrir une faute par une plus grande , c'est le plus sûr moyen de la rendre bientôt irréparable. »
Je ne pus qu'approuver un si sage conseil ; ma mère, contente des dispositions que je manifestais , changea aussitôt de conversation , et ne me reparla jamais de cette malheureuse affaire.
Désirant pouvoir l'oublier moi-même complètement , je m'occupai des moyens de faire comprendre à Mme de Varlize que nos relations devaient cesser. Plusieurs fois de suite, prétextant mon état, je lui fis dire, lorsqu'elle se présenta chez moi , que je ne pouvais la recevoir; mais elle feignit de ne pas comprendre, et continua toujours ses visites. Lasse enfin de cette persévérance , et me doutant bien qu'elle voulait me parler de sa dette , un jour qu'Alfred était auprès de moi , je donnai ordre qu'on la laissât entrer, bien certaine qu'elle n'oserait parler d'un tel sujet devant un pareil témoin. Son imprudence , en effet , n'alla pas jusque-là ; elle resta longtemps, espérant sans doute , à chaque instant, qu'Alfred allait sortir; mais enfin, trompée dans son attente , il fallut bien qu'elle finit par se retirer. S'étant ensuite présentée plu-
sieurs autres fois , sans pouvoir être reçue , elle fut bien obligée de reconnaître l'inutilité de sa persévérance , et je ne la revis plus.
Ainsi débarrassée de cette femme , qui avait failli compromettre si gravement le bonheur peut-être de ma vie , je me sentis comme soulagée d'un fardeau accablant, et je me promis bien d'être désormais sur mes gardes dans les nouvelles connaissances que je pourrais faire, et de ne donner ma confiance à aucune femme qu'après l'en avoir reconnue entièrement digne. Dans l'impuissance où j'étais de sortir, et ne prévoyant que trop l'abandon dans lequel allait me laisser le monde , qui n'avait rien à attendre de moi cet hiver , je craignais un moment de m'ennuyer de ma retraite forcée; mais mon mari et mes parents furent si bons pour moi et m'entourèrent de tant de soins , que je passai ce temps beaucoup plus agréablement que je n'aurais osé l'espérer. Mon oncle, qui devait être parrain de mon enfant, arriva aussi, et sa gaieté contribua beaucoup à animer nos petites réunions de famille. Elles devinrent aussi , peu
de temps après son arrivée , tout à fait charmantes , par la rencontre qu'il fit d'un ancien ami , le chevalier de Blicourt , qu'il me présenta, et qui, n'ayant que fort peu de connaissances à Paris , où il n'était fixé que depuis deux mois , nous consacra bientôt presque toutes ses soirées. C'était , comme mon oncle, un vieux garçon ; il avait beaucoup couru le monde , et savait une foule d'anecdotes qu'il racontait fort agréablement.
Le mois de janvier se passa ainsi pour moi dans les paisibles amusements de nos soirées de famille ; mes journées étaient toutes consacrées aux détails de l'intérieur de ma maison. Dans les premiers jours de février , Dieu me fit don d'une petite fille, que je nommai Julie; et comme l'hiver se trouvait trop avancé , lors de mon rétablissement , pour pouvoir penser à jouir de ses plaisirs , nous nous rendîmes , dès le mois d'avril , à Chameroy , où mon oncle nous avait fait promettre de venir encore passer l'été avec lui.