CHAPITRE XIII
Retour à Chameroy.
Je me retrouvai avec bonheur auprès de Mme Boulange; mais je ne pus la voir aussi souvent que l'année précédente , parce que , n'ayant plus d'excuse à faire valoir , j'étais obligée de prendre une part active aux fêtes qui se renouvelaient presque sans cesse , soit à Chameroy, soit dans les châteaux environ-
nants. Les hommes chassaient le matin , et les dames suivaient la chasse en calèche ; le soir, c'étaient des réunions presque aussi brillantes qu'à Paris. Lorsque nous restions seuls , ce qui était fort rare , l'intarissable gaieté du chevalier de Blicourt , que mon oncle avait également invité , savait nous rendre encore ces moments fort agréables par les récits amusants qu'il nous faisait.
Nous n'étions encore qu'à la fin du mois de juillet; mais les plaisirs et les fêtes s'étaient succédé pour nous avec une telle rapidité , que mon oncle , fatigué enfin de ce mouvement perpétuel , en tomba malade , non pas d'une manière inquiétante, mais assez pour nous forcer à interrompre le cours de cette vie agitée , et à rester auprès de lui pour lui tenir compagnie. Je ne le regrettai pas autant que tu pourrais le croire , Louise ; car moi-même je sentais le besoin de repos , et j'avais cru reconnaître que la nourrice de ma fille ne lui donnait pas tous les soins que j'aurais pu désirer : je ne fus donc pas fâchée d'avoir plus de temps pour la
surveiller et pour m'occuper plus particulièrement de cette chère enfant , que je me reprochai d'avoir trop abandonnée à des mains étrangères. Fut-ce prévention? fut-ce réalité? je l'ignore; mais je crus vraiment la voir , au bout de quelques jours seulement , prendre des couleurs plus vermeilles et l'apparence d'une meilleure santé.
J'allais néanmoins voir souvent Mme Boulange , à qui je portais ma petite Julie , et qui me donnait les meilleurs conseils sur les soins qui réclamaient le plus mon attention. Elle avait nourri et élevé elle-même ses enfants , et la florissante santé dont ils jouissaient médisait assez toute la confiance que je pouvais avoir en ses conseils; aussi les adoptai-je tous sans réserve, et je n'eus jamais qu'à m'en louer.
Je retrouvai chez elle M,!~ Durochereau, et je l'y voyais presque à chacune de mes fréquentes visites. Un jour qu'elle n'était pas avec nous , Mme Boulange m'apprit qu'elle devait se marier aussitôt son année de deuil écoulée , et je ne reçus pas sans étonnement la nouvelle
qu'elle épouserait un pauvre petit notaire des environs , déjà âgé de trente-cinq ans , et qu'elle n'avait vu que trois ou quatre fois.
« Mais c'est un meurtre ! m'écriai-je ; avec sa naissance , sa grâce et sa charmante figure, elle aurait trouvé beaucoup mieux. J'ai vu des hommes se prendre de belles passions pour des jeunes personnes qui ne la valaient certainement pas.
— Je le crois facilement, me répondit- elle: mais c'est précisément ce dont je l'aurais détournée autant qu'il eût été en mon pouvoir, si l'occasion s'en était présentée. De tels mariages sont, en effet, très-rarement heureux, c'est une triste vérité sur laquelle l'expérience ne peut laisser aucun doute. Une fois le prestige dissipé , et il se dissipe bien promptement , soyez-en certaine , ma chère amie; lorsque les deux époux se voient tels qu'ils sont réellement , ils tombent bien vite d'une exagération dans une autre, et chacun d'eux ne voit plus que des défauts où il n'avait aperçu d'abord que des perfections. C'est alors que les sacrifices faits à
sa passion pourl'im des deux, lui pèsent comme un joug insupportable ; c'est alors qu'il les regrette , et que trop souvent , s'il n'est retenu par de solides principes de religion et d'hon neur , il passe des regrets aux reproches , à l'indifférence , quelquefois même au mépris et à l'abandon de l'objet de sa passion éteinte.
— Je ne puis nier que de pareils malheurs n'arrivent assez fréquemment ; mais les parents doivent-ils donc contrarier le goût de leurs enfants, et les forcer à une union antipathique qui fera peut-être le malheur de toute leur vie?
— Non, certes, cène sera jamais moi qui donnerai un pareil conseil, et ce ne seront jamais de bons parents qui agiront ainsi; ils doivent , il est vrai , contrarier le goût de leurs enfants lorsque ce goût leur paraît inspiré par la passion plus que par la raison ; mais ils ne doivent jamais employer leur autorité pour leur imposer par la violence une union à laquelle ils répugneraient. De bons parents choisiront euxmêmes le parti qu'ils croiront convenir le mieux à leurs enfants; après s'être assurés, par tous
les moyens que la Providence leur suggérera , de sa parfaite convenance sous tous les rapports, ils le leur feront connaître ; mais ils les laisseront libres d'accepter ou de refuser : en un mot , ils ont le conseil , la direction , mais non la contrainte ; et les enfants ont le choix , mais parmi ceux seulement offerts par leurs parents. Vous devez comprendre , ma chère amie , combien il serait dangereux , surtout pour une jeune personne, qu'il en fût autrement. Séduite par des dehors trompeurs , par des paroles flatteuses , son inexpérience n'est que trop portée à embellir de tous les dons de la nature l'être qui lui plaît ; et pour peu que celui-ci soit habile à feindre , il lui sera facile de masquer les vices les plus odieux sous l'apparence des vertus les plus aimables. Pour le connaître réellement tel qu il est , il faut l'étudier , il faut rechercher sa vie , ses actions , ses principes ; c'est ce qu'une jeune fille ne peut pas faire , et ce que ses parents doivent faire pour elle.
— Vous êtes toujours la raison même, ma bonne amie , je le confesse ; mais de tels ma-
riages laissent bien peu de place aux sentiments du cœur.
— Un vif attachement ne les précédera pas , j'en conviens ; mais il les suivra , ce qui vaut beaucoup mieux ; aussi solide que vrai , il sera le résultat d'une estime et d'une confiance réciproques ; il fera le bonheur des époux , et ne s'éteindra qu'avec eux.
— Mais ceci se voit aussi dans les mariages dits d'inclination.
— Je ne suis pas exclusive dans mes opinions, et je conviendrai de cette vérité ; mais l'expérience prouve que c'est extrêmement rare , que c'est un hasard sur lequel il n'est pas sage de compter. Pour moi, j'en ai connu plusieurs f et tous ont produit des mécomptes plus ou moins fâcheux ; il en est même un qui a eu les suites les plus déplorables.
— Oh ! contez moi cela , je vous en prie.
— Bien volontiers. Charlotte de Mirecourt fut mise , très-jeune encore , dans une pension célèbre, où se trouvaient beaucoup de demoiselles des plus riches familles du royaume. Le
frère d'une des pensionnaires, nommé Henri de Loisemond , en venant un jour voir sa sœur , vit également Charlotte , et fut charmé de son esprit et de sa beauté. Sous différents prétextes , il revint souvent , et la vit presque à chacune de ses visites. Il finit par parler, et il fut écouté ; il écrivit , et Charlotte eut l'imprudence de répondre. Ce petit commerce de lettres durait depuis assez longtemps déjà , lorsque Mme de Mirecourt retira sa fille de pension , et lui annonça qu'elle avait arrangé son mariage avec un parent qui lui apportait un titre et une grande fortune. Charlotte, à cette nouvelle , tomba évanouie , et lorsqu'elle eut repris l'usage de ses sens, pressée par les questions de sa mère, elle lui avoua sa passion pour Henri de Loisemond : « Je mourrai , dit-elle, si je ne l'épouse pas. » En effet , cette contrariété lui donna une fièvre brûlante qui mit pendant plusieurs jours sa vie en danger.
Mme de Mirecourt , pour sauver sa fille , se vit obligée de consentir à ce mariage. Mais le jeune homme était un prodigue , un libertin
et un joueur ; au bout de quiuze jours il ne pensait déjà plus à sa femme , à qui il avait fait de si beaux serments, et la première année de leur mariage n'était pas encore écoulée , qu'il avait déjà mangé les trois quarts de leur fortune. Un tel résultat de sa conduite ne lui ouvrit pas les yeux , et il n'en devint , au contraire , que plus joueur , dans l'espoir de regagner ce qu'il avait perdu ; il emprunta , perdit encore , et un jour, de grand matin , la pauvre Charlotte vit arriver chez elle des gens de loi qui verbalisèrent , saisirent les meubles et généralement tout ce qui se trouva sous leurs mains. M. de Loisemond rentrait en ce moment , après une nuit passée au jeu , où il avait perdu jusqu'à son dernier sou ; à la vue d'un tel spectacle , il perdit la tète, passa dans son cabinet , dont il ferma la porte sur lui , et peu d'instants après , l'explosion d'une arme à feu apprit qne le malheureux avait cessé de vivre î
L'imprudente Charlotte , ainsi dénuée de tout , alla se jeter aux pieds de sa mère , la suppliant de lui accorder un généreux pardon et
de la recevoir chez elle. Cette bonne mère, pénétrée de douleur au récit d'une catastrophe si affreuse , ne fit aucun reproche à sa fille ; elle la serra dans ses bras , pleura avec elle , et fit ensuite tout ce qui était en son pouvoir pour la consoler. Mais ce fut inutilement ; la blessure était incurable : malgré tous les soins de sa tendre mère, Mme de Loisemond ne fit plus que languir pendant deux ans, et elle mourut au bout de ce temps , consumée de chagrin et de regrets.
— Cette histoire est bien triste, en effet, disje à Mme Boulange , et malheureusement je dois convenir que de tels exemples ne sont pas rares ; cependant vous m'accorderez aussi que tous les mariages d'inclination n'ont pas des résultats aussifàcheux , et qu'il en est, dans le nombre, qui tiennent tout ce qu'ils promettaient de bonheur.
— Oui , me répondit-elle ; comme il est des gens qui gagnent le quine à la loterie : bien fou qui s'y fie !
— Et vous n'avez pas voulu laisser courir cette chance à Mlle Durochereau ?
— Non certainement; j'ai préféré pour elle un mariage modeste, il est vrai , mais qui m'a paru offrir toutes les garanties désirables , à l'espoir d'un autre qui eût pu ne pas se présenter, et qui , s'il se fut présenté , eût pu ne pas offrir les mêmes garanties. Le notaire qu'elle doit épouser jouit de l'estime publique; ses antécédents sont des plus honorables ; il a une fortune à peu près égale à la sienne; il est religieux, entendu, actif; la douceur connue de son caractère me répond qu'il n'aura jamais pour sa femme que de bons procédés. Que pouvait-on lui demander de plus?
— Est-il bien physiquement?
— Il est ce qu'on appelle comme le commun des martyrs, c'est-à-dire ni bien ni mal ; mais je vous réponds que c'eût été la dernière des considérations à laquelle je me fusse arrêtée ; car, à moins qu'il ne soit d'une laideur vraiment repoussante , une femme s'habitue bien vite à la figure de son mari , et il lui faut peu de temps , soyez-en certaine , pour ne plus remarquer en lui que ses bonnes ou ses mauvaises qualités.
— Mais comment s'est fait ce mariage?
— De la manière du monde la moins romanesque et la plus prosaïque, je puis vous l'assurer. Le jeune homme, qui avait eu occasion d'aller plusieurs fois chez Mme Durochereau , avait remarqué sa fille. Lorsqu'elle fut chez nous , il parla de ses intentions à M. Boulange, qui m'en fit part. Nous trouvâmes le parti convenable pour Julie, et nous lui en fîmes la proposition, qu'elle accepta ; assurée , nous dit-elle , que nous avions pris toutes les précautions commandées par la prudence , et n'ayant de son côté aucune objection à faire contre le jeune homme. Depuis ce temps il vient ici à peu près une fois par semaine ; et plus ils se voient , plus ils semblent se goûter réciproquement; j'ai tout lieu d'espérer qu'ils feront un bon ménage.
— Je l'espère comme vous; car vous devez porter bonheur à tout ce que vous touchez, ma chère amie, et je m'en réjouis dans l'intérêt de votre charmante protégée, que moi aussi j'aime de tout mon cœur, »