CHAPITRE XIV
Bienfaisance chrétienne-
L'indisposition de mon oncle ne fut ni grave , ni longue , et un peu de repos l'en débarrassa promptement; mais cette souffrance passagère lui fit comprendre la nécessité de se ménager davantage , et nous dûmes renoncer à toutes ces fêtes bruyantes et prolongées qui l'avaient tant fatigué. Le château, devenu ainsi plus calme ,
en convint mieux à Mme Boulange , qui y fît de plus fréquentes visites, et accepta plus facilement des invitations à de petits dîners qui avaient tous les charmes de l'intimité , et n'exigeaient plus les mêmes préparatifs et les mêmes frais de toilette. Cependant , pour être plus simples , ils n'en étaient pas moins agréables : une aimable gaieté et une décente liberté y régnaient sans contrainte ; et toute la joie , souvent empruntée, de ces fêtes tumultueuses et bruyantes dans lesquelles on transporte à la campagne tout le luxe des villes, y était remplacée par un doux contentement qui satisfaisait l'àme sans lui préparer aucun regret pour la suite. Nous nous promenions, nous causions de la nouvelle du jour , nous faisions de la musique , le chevalier de Blicourt nous racontait quelques histoires, et le temps se passait ainsi le plus agréablement du monde.
Quelquefois, lorsque ses occupations ne l'en empêchaient pas, le curé de Chameroy, qui avait toujours son couvert mis au château , assistait aussi à ces dîners, et rivalisait avec le chevalier
de Blicourt pour le talent de la narration ; si les histoires qu'il nous racontait n'étaient pas ce qu'on peut appeler aussi amusantes , elles avaient cependant un intérêt qui commandait l'attention , et donnaient souvent lieu à d'utiles réflexions. Je m'en rappelle une entre autres qui me frappa singulièrement. Je pense que tu ne me sauras pas mauvais gré de te la citer tout entière , la voici :
«J'ai connu, nous dit il un jour, plusieurs gens riches et pieux qui faisaient un noble usage de leur fortune, mais c'étaient presque toujours des bienfaits isolés , répandus sans ordre et sans choix qui soulageaient , il est vrai , pour un moment , la détresse d'un ou de plusieurs malheureux, mais qui apportaient rarement un changement durable dans leur position. Je n'en ai connu qu'un seul qui ait agi dans ses bonnes œuvres d'après un plan arrêté à l'avance , de manière à en perpétuer le fruit et à le rendre profitable au bien commun de la société : c'était le marquis de Vénicourt. A peine âgé de quarante ans, il avait su, depuis longtemps déjà,
apprécier toute la vanité des biens et des plaisirs du monde ; jamais ses trompeuses promesses ne l'avaient séduit , et, obligé jusque alors , par sa profession , et plus encore par les soins qu'il devait à son vieux père , de vivre au sein de la capitale, si bruyante et si dissipée, il s'y était créé une vie retirée que remplissaient tout entière les fonctions de sa charge , la pratique régulière de sa religion et les bonnes œuvres qu'elle lui inspirait. La mort de son père lui ayant enfin donné une position plus indépendante, il résolut de suivre son goût qui l'appelait à la campagne, et ayant acheté le beau domaine de Mesville , il alla l'habiter vers la fin de l'année 1820, avec sa femme et ses trois enfants.
S'il était entré dans cette résolution quelque pensée de satisfaction personnelle , un autre motif cependant , plus noble et plus généreux, avait bien plus encore fixé sa détermination. Le marquis n'était point un de ces demi-chrétiens qui croient pouvoir marchander le ciel , et semblent craindre toujours de l'acquérir à trop haut prix. L'étude et la pratique de la religion avaient con-
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stamment fait la plus chère de ses occupations ; il connaissait tous les devoirs qu'elle lui imposait, et , justement effrayé des menaces portées dans l'Evangile contre tout serviteur inutile , loin de se torturer l'esprit à inventer de spécieux prétextes pour se dispenser de ses obligations , il craignait bien plus de ne jamais les remplir assez fidèlement. Au nombre des bonnes œuvres que cette conviction lui inspirait, celle de ramener à la religion et au bonheur qu'elle procure les personnes que l'ignorance ou la prévention en tenait éloignées lui plaisait plus que toutes les autres, et c'était principalement pour se livrer à des soins aussi pieux qu'il avait voulu se retirer à la campagne , où il espérait que ses discours , ses exemples et ses bienfaits obtiendraient plus facilement les succès qu'il désirait. Son zèle, que partageait également la marquise, trouva de quoi s'exercer amplement à Mesville. Les habitants, à l'exception cependant de quelques-uns , n'étaient pas totalement impies , mais leur insouciance et leur indifférence pour tout ce qui touchait à la religion les ren-
daicnt peut-être plus difficiles à ramener à de meilleurs sentiments qu'une incrédulité déclarée; parce qu'ils assistaient , tant bien que mal, aux offices , les jours de dimanche et de fête , et qu'ils s'abstenaient avec soin de tout crime qui eût pu les rendre justiciables des tribunaux de la terre , ils se croyaient quittes de tout autre devoir , et ne s'imaginaient pas qu'on pût leur en demander davantage ; aussi, fort peu scrupuleux sur tout ce qui n'était que vice, ils ne se gênaient pas beaucoup pour s'y livrer ; et le mensonge, la colère , la vengeance, l'ivrognerie, la médisance, le libertinage même, n'étaient, à leurs yeux , que des peccadilles fort légères, qui ne valaient pas la peine qu'on en parlât autant que le faisait continuellement M. le curé.
Le marquis passa deux mois à bien reconnaître l'état général des esprits , avant de rien entreprendre pour les guérir. Il se contenta , pendant ce temps , de leur donner de bons exemples par son assiduité et son recueillement à l'église, et d'adresser , lorsqu'une occasion favorable s'en présentait, quelques bons conseils à quelques-uns
d'entre eux. Lorsqu'il put enfin se former une idée exacte de la marche qu'il devait suivre , il arrêta son plan définitivement , et mit aussitôt la main à l'œuvre.
D'accord avec la marquise , il avait , même avant son départ de Paris , fixé la somme annuelle qu'il voulait consacrer à l'exécution de ses pieux projets. Possesseurs d'un revenu net de vingt mille francs , ces époux si chrétiens avaient fait quatre parts égales de leur fortune : deux étaient destinées à l'entretien de leur maison; la troisième devait servir à réparer les pertes imprévues et à préparer de loin l'établissement de leurs enfants ; la quatrième était consacrée à de bonnes œuvres. « Cinq mille francs par an , avait dit le marquis à son épouse , paraîtraient sans doute une somme exorbitante à celui qui ne connaîtrait pas la sévère obligation de l'aumône et les riches récompenses qui y sont attachées; toi qui sais que les riches ne sont que les économes des pauvres , tu ne penseras pas ainsi, j'espère, ma chère amie, et tu béniras le Ciel de ce qu'il t'a donné , bien plus que tu ne
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murmureras de la part qu'il t'oblige d'en faire aux malheureux. » Et sa proposition avait été agréée avec joie par la généreuse marquise.
Le marquis de Vénicourt, comprenant bien que sa mission n'était pas de raisonner et d'argumenter avec des paysans , auprès desquels il ne trouverait que des habitudes et point d'objections à vaincre, voulut commencer par se faire aimer et estimer d'eux , afin que ses exhortations et ses conseils en fussent mieux reçus ensuite. Se contentant donc d'abord de les prêcher par ses exemples , il s'attacha principalement à gagner leur confiance par ses bons offices et ses bons conseils. Les occasions ne lui en manquèrent pas ; quel est le village tant soit peu important , où il n'y ait pas continuellement quelque misère à soulager, quelque dispute à apaiser , quelque procès à prévenir ou quelque amélioration à proposer? Tels furent les premiers soins du marquis , dans lesquels il fut admirablement secondé par la pieuse marquise ; et chacun d'eux les accompagnant toujours de ce ton de simplicité , de douceur et d'humanité qui
leur était naturel, ils disposèrent admirablement tous les esprits en leur faveur.
Il est difficile d'aimer la campagne sans aimer également l'agriculture; c'était aussi le goût dominant du marquis de Vénicourt, qui avait lu les meilleurs ouvrages écrits sur cette science. Voulant alors mettre ses connaissances en pratique , il fit valoir pour son compte quelques arpents de terre , et ce lui fut une occasion de plus de rapprochement avec les cultivateurs du canton , ce qui servait parfaitement ses projets; car, en même temps qu'il recevait leurs conseils sur la pratique , il leur donnait les siens sur la théorie , leur inspirait le goût de la lecture en leur prêtant des livres qui leur expliquaient les nouvelles méthodes , et se les attachait ainsi de plus en plus. S'ils rirent quelquefois un peu de son ignorance en pratique, ils ne tardèrent pas cependant à s'applaudir des excellentes idées qu'ils lui durent pour profiter d'une foule de circonstances dont ils ne pensaient pas à tirer parti ; et quand une fois ils purent manier quelque argent qu'il leur avait fait gagner, ils ne mirent plus
de bornes à la confiance qu'ils lui accordèrent. Tant de bonnes actions et de bons conseils, dont il était peu de familles dans le village qui n'eussent ressenti les heureux effets, lui méritèrent en peu de temps les titres glorieux de soutien des pauvres , d'appui des malheureux , de pacificateur des querelles , de protecteur de la veuve , de père de l'orphelin , de bienfaiteur de tous.
Cependant , en même temps que le marquis se livrait à ces soins, il n'en oubliait pas d'autres plus essentiels, dont les premiers n'étaient, pour ainsi dire , que les préludes nécessaires. Commençant par témoigner lui même , en toute occasion , un grand respect pour le curé de l'endroit, qui malheureusement était un vieillard peu propre à le seconder , et pour son vicaire , qui, plus jeune et plus intelligent, entra mieux dans ses vues , il habitua les paysans à les traiter de même , et donna ainsi plus de poids à leurs discours et à leurs remontrances j il décora l'église de plusieurs tableaux , lui fit don de linge , de chandeliers , d'encensoirs et d'un ornement complet plus beau que tout ce que les
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habitants de Mesville avaient jamais vu ; il fit de plus réparer l'autel à neuf, et frappant ainsi tous les esprits par cette sorte de magnificence , il les attira de plus en plus aux offices de l'Église, qu'il leur rendait plus intéressants encore , en invitant à toutes les grandes fêtes quelqu'un des prédicateurs les plus renommés dans les villes environnantes.
Habile à prévenir et à faire naître toutes les circonstances qui pourraient lui être utiles , le marquis n'avait pas fait ces dépenses au hasard; chacune d'elles était combinée avec son plan général, et ses effels appréciés à l'avance. C'est ainsi qu'au lieu de faire d'un seul coup tous ces dons que je viens de vous citer, comme un donateur qui aurait été pressé de jouir de son ouvrage et de la reconnaissance publique , il ne les avait faits qu'un à un , et de loin en loin , afin que la curiosité fût plus longtemps excitée , et lui assurât un plus long empressement à venir à l'église. C'est ainsi encore que, dans l'acquisition de ses tableaux , il avait choisi ceux des saints dont la vie écrite est plus généralement
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répandue. Il en avait remis plusieurs exemplaires au vicaire , et celui-ci , suivant ses conseils , ne manquait pas une occasion de parler de la beauté de ces tableaux , des mérites et des grandes actions du saint que chacun d'eux représentait , et , selon qu'il voyait ses auditeurs attentifs et curieux , il proposait de leur en prêter l'histoire intéressante , qui était rarement refusée. Lorsque l'emprunteur rapportait ensuite le livre , un autre plus curieux encore lui était offert , et insensiblement le goût des bonnes lectures se propagea et devint général, au grand détriment des cabaretiers du village , qui voyaient tous les jours diminuer considérablement le nombre de leurs pratiques.
Ces commencements étaient consolants , mais ne satisfaisaient pas encore le zèle du marquis ; les succès qu'il avait obtenus n'étaient pour lui qu'un encouragement à en tenter de plus grands encore, et, jugeant que le temps était enfin venu de frapper un grand coup qui réalisât définitivementtoutes les espérances que promettaient d'aussi heureuses dispositions, il demanda et
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obtint une mission, dans l'hiver de 1826. Ses résultats furent immenses ; tous les habitants de Mesville , et beaucoup de ceux des villages circonvoisins que la pompe des cérémonies avait habitués à venir souvent aux offices, se rendirent avec empressement aux différents exercices religieux qui eurent lieu, et, après quinze jours d'instructions avidement reçues , six cents personnes , hommes , femmes , jeunes gens des deux sexes , réconciliés avec le Ciel par un sincère aveu de leurs fautes au tribunal de la pénitence, eurent le bonheur de recevoir à la table sainte le Dieu qui avait pardonné leurs iniquités , et qui daignait descendre en elles pour leur donner la force de n'en plus commettre de nouvelles.
Mais l'active prévoyance du marquis ne se borna pas à ces heureux résultats : voulant en assurer la durée , il proposa l'établissement d'une école de garçons qui serait dirigée par deux frères de la Doctrine Chrétienne, et celui d'une école de filles , confiée à deux sœurs de la Charité, qui seraient également chargées du soin des malades. Ces deux propositions , qu'il accom-
pagna de l'offre d'une donation équivalant à peu près à la moitié des frais, furent reçues avec enthousiasme , et peu de temps après les deux écoles étaient établies. Celle des frères fut de plus enrichie, par le marquis, d'une bibliothèque publique , dans laquelle les habitants de l'endroit purent venir chercher des livres aussi instructifs qu'amusants , qui les occupèrent agréablement dans leurs moments de loisir , et auxquels ils durent leur persévérance dans la bonne voie qu'ils avaient embrassée.»
Cette histoire, tu vas le voir, avait fait une vive impression sur mon oncle. Lorsqu'elle fut terminée , il dit au curé : « C'est presque une leçon que vous venez de nous donner là , M. le curé ; mais je conviens que nous la méritons , et je ne veux pas qu'elle soit perdue. Cent francs par an ne me rendront pas plus pauvre , et je vous les offre pour acheter de bons livres que vous distribuerez aux habitants de Chameroy. Je désire que vous en obteniez un aussi bon effet que le marquis dont vous venez de nous raconter l'histoire. »