‹ AurélieChapitre 17 sur 22 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

La dame de charité.

Nous revînmes à Paris dans les premiers jours de décembre, et la première nouvelle que j'y appris fut que M1"6 de Varlize , criblée de dettes et trop connue enfin pour pouvoir espérer de conserver sa position à Paris , avait brusquement quitté cette ville, et s'était retirée en province. Je m'en applaudis sincèrement, car je

conservais la crainte qu'elle ne tentât de renouer notre ancienne liaison.

Le monde avait perdu pour moi une grande partie de ses illusions; je commençais à le voir tel qu'il est réellement, injuste, capricieux, tyran , et récompensant par l'oubli les sacrifices qu'on lui fait ; cédant cependant à un ridicule respect humain , je crus mou honneur intéressé à ne pas m'en éloigner entièrement, et quelques succès passagers que j'y obtins me réconciliant peu à peu avec lui , je résolus de profiter de tous les plaisirs du carnaval , qui commençait alors. Mais Dieu avait sur moi des vues de miséricorde, et, au moment où je m'apprêtais à me jeter aussi étourdiment que jamais dans toutes les tumultueuses dissipations de cette époque de folie, il voulut me condamner à la retraite pour me forcer à la réflexion : le premier bal auquel j'assistai me fit gagner un gros rhume , accompagné d'un peu de fièvre , qui m'obligea à garder la chambre pendant quinze jours.

J'aurais sans doute résisté encore à cet avertissement de la grâce , car je me sentais plus de

dépit de cette contrariété que de désir d'en profiter pour me livrer à un sage retour sur moimême; mais Dieu raccompagna d'un autre plus puissant encore , ce fut la visite d'une dame de Charité, qui vint faire la quête habituelle pour les pauvres de l'arrondissement. C'était la première année qu'elle remplissait ces pieuses fonctions , car je ne l'avais pas encore vue. Elle était jeune et belle , et sa conversation , pleine de charmes , qui me plut tout d'abord , finit par m'intéresser vivement; elle mettait tant de feu, de chaleur et de sensibilité dans ses paroles , lorsqu'elle peignait la misère de ses pauvres , qu'il était véritablement impossible de ne pas se sentir pénétrée des sentiments qu'elle exprimait si bien. J'y étais d'autant plus portée que, n'ayant point encore arrêté ma pensée sur ce sujet, je ne m'imaginais pas qu'il pût exister des êtres si malheureux et si entièrement privés des premières nécessités de la vie ; aussi , lorsqu'elle vint à me parler d'une famille qu'elle avait découverte la veille, dans une misère extrême, et pour laquelle elle cherchait des secours plus

prompts et plus efficaces que les aumônes ordinaires, cédant à un premier entraînement , je lui offris aussitôt tout ce dont je pouvais alors disposer , environ mille francs.

« Je ne connais pas encore assez ces pauvres gens pour accepter votre offre , me répondit elle ; une semblable charité ne doit pas être faite sans précaution. Mais puisque vous voulez bien vous intéresser à ces malheureux , j'ai promis d'aller les visiter demain , et , si vous voulez m'y accompagner , vous pourrez m'aider à découvrir jusqu'à quel point ils méritent votre intérêt.

— Mais aujourd'hui ils souffrent , lui dis-je.

— Ils ont au moins le nécessaire , et c'est déjà pour eux une grande joie , soyez -en certaine. »

Mon rhume , qui commençait à se passer, me permit d'accepter la proposition de Mmede Quesneau; c'était le nom de cette dame. Elle vint me prendre le lendemain à l'heure dite, et nous nous rendîmes ensemble chez ses protégés.

Arrivées au n° 35 , dans la rue des Juifs, nous entrâmes dans une allée longue et obscure , où

nous heurtâmes , sans les voir , une femme et un petit enfant. Les yeux de ceux-ci , mieux accoutumés à l'obscurité , reconnurent Mme de Quesneau. « C'est vous, Madame, lui dit la mère; mon Dieu ! que vous êtes bonne de ne pas nous avoir oubliés ! » Et, ramassant l'enfant qui jouait dans ses jambes , elle monta l'escalier.

>Tous la suivîmes jusqu'à un sixième étage , et nous entrâmes avec elle dans une petite chambre, dont elle avait cherché à déguiser la misère de son mieux ; elle venait d'être balayée , et les deux seules chaises qu'on y voyait avaient été frottées avec soin. Sur une espèce de lit caché par un lambeau de couverture était étendu un homme endormi ; une jeune fille travaillait près de la fenêtre , et un enfant de six à sept ans, assis sur le carreau, mordait avidement une croûte de pain.

La jeune fille se leva , et l'homme , réveillé en sursaut, se précipita de son grabat. Il paraissait âgé de soixante ans environ ; sa taille était haute et maigre , sa figure longue et pâle , et l'embarras que manifestaient tous ses gestes

disait assez combien il était honteux de sa misère.

m C'est mon mari , Madame ! c'est ma fille aînée , Madame! puis voici mes deux derniers. » Aussitôt la chaise sur laquelle Mme de Quesneau était assise fut entourée , la mère était à ses genoux ; elle avait pris ses mains qu'elle couvrait de baisers et de larmes , et tous les membres de cette infortunée famille lui exprimaient à leur manière leur reconnaissance pour les secours qu'elle leur avait fait parvenir la veille.

« Grâce à vous , Madame , nous avons pu hier faire la soupe ! Ah ! si vous aviez vu la joie de ces pauvres enfants !

— Et vous la leur ferez encore aujourd'hui , reprit vivement Mmc de Quesneau en attirant à elle le plus jeune , qui glissa entre ses mains comme une anguille, et alla se réfugier derrière sa sœur.

— Excusez -le, dit le père, il ne sait pas la politesse , et il ne comprend pas comme son frère tout ce que vous faites pour nous ; il n'a encore que trois ans.... Approche, toi , Victor,

fais un salut à Madame... Allons, avance donc. Il a bientôt sept ans... » L'enfant s'approchait à petits pas; Mrae de Quesneau lui tendit la main, dans laquelle il mit le bout de ses doigts, et fit un gros soupir.

« Baise la main de cette dame, lui dit sa mère , c'est elle qui est cause que tu as eu hier de la soupe. »

A ce doux souvenir , la bouche de l'enfant se fendit jusqu'aux oreilles , mais il ne baisa point la main de sa bienfaitrice; et, retirant vite la sienne, il alla se blottir dans un coin de la chambre. Le père et la mère jetèrent sur lui un regard de mécontentement, et , pour empêcher qu'il ne fût grondé , la bonne Mmede Quesneau se tourna vers lui , et lui dit : « Elle était bonne, la soupe , n'est-ce pas , Victor? Eh bien! mon pauvre enfant, tu en mangeras encore aujourd'hui.

— Oh ! non , pas deux jours de suite, interrompit la mère , cela coûte trop : il faut du

beurre, du bois mais ils auront pour deux

sous de pommes de terre cuites. >»

A ces mots , les enfants , oubliant toute autre considération , sortirent de leur cachette , et firent , en poussant de grands cris de joie, trois ou quatre bonds bien bruyants ; et la mère , oubliant aussi la présence des deux dames , les enleva dans ses bras, et les couvrit de baisers tellement passionnés, qu'en pensant à la cause de ce subit enthousiasme de bonheur, on peut vraiment dire que sa vue déchirait le cœur.

J'étais jusque alors restée abîmée dans la plus douloureuse surprise; j'avais bien , il est vrai, entendu parler quelquefois de pauvres manquant de tout , mais la succession rapide de mes plaisirs avait , chaque fois , promptement distrait mon esprit de cette pensée , et , ne jugeant les choses que d'après ce que j'en voyais , pour moi les pauvres étaient tous ces ouvriers , gagnant leur vie avec plus ou moins de peines , et que je rencontrais cependant si gais et si joyeux les jours de dimanche et de fête. Peutêtre, me disais-je, se trouve- t-il accidentellement parmi eux quelques individus plus pressés que les autres par le besoin ; mais , dans ma pen-

sée, le nombre en était bien restreint, et la peinture de leurs souffrances souvent bien exagérée. Le spectacle que j'avais alors sous les yeux était une protestation bien énergique contre la légèreté démon jugement ; aussi, d'autant plus émue que je m'attendais moins à cette scène déchirante , je me penchai à l'oreille de Mme de Quesneau , et lui dis tout bas : « Promettez tout ce qui sera nécessaire, Madame, je me charge de tout.

— Pas de précipitation , répondit-elle , laissez-moi faire. » Et elle continua à jouer quelques instants encore avec les enfants.

Lorsque le premier moment d'émotion fut passé , la conversation devint plus sérieuse. Mme de Quesneau interrogea le mari sur ce qu'il avait été, sur ce qu'il avait fait, et sur les causes de sa ruine si complète. Elle apprit que , fils d'un pauvre cultivateur de la Normandie , il était venu , après avoir reçu une assez bonne éducation chez le curé de son village , tenter la fortune à Paris. Longtemps elle lui avait souri , et , grâce à sa probité, à son intelligence et à son

activité , il avait fini par pouvoir s'établir marchand de nouveautés dans la rue Saint- Antoine; mais au moment où il croyait son sort assuré , des maladies qui attaquèrent successivement sa femme, ses enfants et lui-même, des faillites dans lesquelles il se trouva compromis , et surtout l'infidélité d'un ami , qu'il avait consenti trop légèrement à cautionner , vinrent détruire toutes ses espérances et le réduire à la plus extrême misère. Retenu trois ans en prison pour dettes , il n'en était sorti que pour trouver sa famille dans le pins affreux dénûment. Quelques avances eussent pu lui permettre de travailler utilement encore pour elle , mais les amis auxquels il s'était adressé étaient tous restés sourds à ses prières. Sans argent, même sans vêtements pour se présenter décemment dans les maisons où il eût pu solliciter de l'emploi , il n'avait eu d'autres ressources que la charité publique , et depuis deux ans il traînait ainsi sa déplorable existence , que ne venait consoler aucun rayon d'espoir , et que les plus cruelles privations lui rendaient chaque jour plus pénible.

Eu ce moment , les deux petits enfants se mirent à crier en demandant du pain. « Mais vous en aviez tout à l'heure, » leur dit Mme de Quesneau. Ils restèrent immobiles, la bouche ouverte devant elle sans oser souffler.

« Hélas ! Madame , dit la pauvre mère en pleurant, il leur en faut toujours , ils sont affamés, et quand je n'en ai pas, ils frappent du pied, ils grimpent sur moi , et ils crient : II m? en faut, j'ai faim ! j'en veux!

— Oui, Madame, voilà comme ils font, murmura le père d'une voix sombre , et leur sœur ainée n'a pas plus de raison , elle pleure toute la journée ; il n'y a que ma femme et moi qui sachions rester un jour sans manger.

— Ah ! mon Dieu ! Madame , reprit la mère , hier, quand je vous ai rencontrée, je n'avais encore rien mangé, car depuis deux jours nous vivions tous les cinq sur deux sous de pain. Aujourd'hui , je n'en ai acheté qu'un de cinq liards pour les petits.

— Allez leur en acheter un plus fort pour eux et pour vous tous , » lui dit Mme de Ques-

neau en lui présentant une pièce de monnaie.

J'étais trop émue pour rester plus longtemps simple spectatrice d'une scène si déchirante : « Et de la viande aussi, m'écriai- je en vidant ma bourse dans la main de la mère , et du vin , et tout ce qu'il vous faut ; je ne puis supporter la vue d'une telle misère, et j'y veux mettre fin. »

La surprise rendit un moment muets le mari et la femme ; la fille aînée , levant les yeux au ciel, se mit à sangloter dans son coin, tandis que les deux enfants, incapables d'apprécier les paroles qu'ils venaient d'entendre, répétaient en pleurant leur cri lamentable : Du pain! du pain !

« Prenez, mes braves gens, leur dit Mme de Quesneau , prenez ce que Madame vous offre , c'est un secours inattendu que la Providence vous envoie. »

Ce fut* alors une effusion générale de reconnaissance : à la vue d'un si riche don , qui leur assurait l'existence pendanttant de jours encore, les malheureux ne savaient comment exprimer

tout ce qu'ils ressentaient de joie et de bonheur; et moi , surprise de ces transports , dont j'étais témoin pour la première fois , je me demandais comment une somme si légère , et que j'avais si souvent dépensée en inutiles bagatelles, pouvait faire tant d'heureux.

« Oui , dis-je à Mme de Quesneau dès que nous fûmes sorties , j'y suis déterminée , je prends cette famille à ma charge ; je ne veux plus qu'elle souffre désormais; je fournirai à tous ses besoins; j'établirai convenablement la fille, et, dans quelques années , je mettrai les deux garçons en pension.

— C'est une généreuse résolution , me répondit-elle, et je vous loue de l'avoir conçue; mais vous me permettrez de vous dire qu'elle est encore prise avec trop de précipitation. Il y a dans l'exercice de la charité , comme dans toutes nos autres actions, des précautions à prendre , dont l'oubli nous exposerait à commettre des injustices qui , pour être involontaires , n'en seraient pas moins fâcheuses , et que je serais presque tentée d'appeler coupables.

Supposez que cet homme qui vous intéresse tant soit un joueur, un paresseux ou un ivrogne , quels regrets n'auriez-vous pas plus tard, lorsque vous lui auriez reconnu ces vices , de vous être dépouillée en sa faveur des moyens de secourir un autre qui mériterait mieux votre pitié? Croyez- moi, Madame, vous l'avez secouru pour le moment, et vous avez très-bien fait, car il faut des secours prompts à une misère aussi pressante; mais maintenant prenez le temps de vous informer s'il nous a bien dit la vérité en tout. Ces élans de générosité , voyezvous , ressemblent plus à une fantaisie qu'on satisfait , ou à un désir de se débarrasser promptement et à tout prix d'un spectacle qui afflige, qu'aune charité bien ordonnée. Ce que je vous demande est plus difficile, mais aussi plus méritoire; c'est d'abord de savoir ce qu'a été réellement cet homme , ce qu'il a fait, et ensuite ce qu'il est encore en état de faire; ces renseignements vous apprendront de quelle manière vous pouvezluiètrele plus utile ; et si, comme j'aime à l'espérer, avec quelque peu d'argent, avec

une recommandation , ou de toute autre manière , vous pouvez le mettre en position de gagner lui-même sa vie plus honorablement qu'en vivant à nos dépens , ce sera un double service que vous lui aurez rendu , et en même temps une grande économie que vous aurez faite , laquelle pourra ensuite tourner au profit de plusieurs autres malheureux ; car , soyez en sûre , Madame , celui-là n'est pas le seul digne de votre intérêt , et tout ce que vous lui donneriez inutilement serait comme un vol fait aux autres.

— Vous êtes la prudence et la raison mêmes, Madame , lui dis-je , et je vous promets une entière obéissance. »

La voiture s'arrêtait en ce moment à sa porte, et nous nous séparâmes, nous promettant de nous revoir prochaiuement pour nous communiquer les renseignements que nous aurions pu obtenir.

Page 1