CHAPITRE XVI
Une bonne œuvre.
Je rentrai à l'hôtel , satisfaite de la bonne action que j'avais faite , et agréablement occupée de mes projets pour cette famille si malheureuse. La première personne à qui je voulus en parler fut le marquis ; mais il était sorti, et je ne pus le voir que le lendemain au déjeuner. Lorsque je lui eus expliqué ce que j'avais fait et ce que
je comptais faire : « Justement , me dit-il , j'ai reçu hier une lettre de mon oncle , qui m 'apprend que le régisseur de sa terre vient de mourir , et qu'il est fort embarrassé pour le remplacer. Si ton protégé a tout ce qu'il faut pour remplir convenablement cet emploi , nous pourrons très-facilement le lui faire obtenir.
— Oh ! quel bonheur ce serait pour lui et pour toute sa famille ! comme ces pauvres malheureux nous béniraient î Je t'en conjure , Alfred , ne perds pas un moment pour t'occuper de cette affaire ; elle nous portera bonheur , mon ami. »
Alfred avait bon cœur , et il partagea sans peine tous mes sentiments. ]\Tous convînmes qu'il allait immédiatement écrire à son oncle pour lui annoncer qu'il croyait avoir la personne qui lui convenait , et le prier d'attendre de plus amples informations, pendant quelques jours seulement, avant d'accepter tout autre. Quant aux renseignements «î prendre, il fut également convenu que M. Laurent, en qui Alfred avait toute confiance, se chargerait de ce soin.
« Tu m'aideras un peu aussi , mon ami , lui dis-je ensuite , dans les dépenses qui pourront être nécessaires pour rétablir cette malheureuse famille; il faudra que tu prennes part à cette bonne œuvre, qui serait peut-être un peu lourde pour ma bourse seule.
— J'approuve trop tes charitables intentions, me répondit-il, pour refuser de m'y associer : oui, tu peux compter sur ma participation. «
Heureuse de ces bonnes nouvelles , j'allai aussitôt en faire part à Mme de Quesneau , que je trouvai occupée à compter des piles de sous et quelques pièces blanches , fruit de ses quêtes dans le quartier. Après m'avoir félicitée d'une rencontre si inopinée , et qui pouvait devenir si heureuse pour mes protégés , elle me demanda si j'avais arrêté quelque chose relativement à l'achat de tout ce dont ils auraient besoin pour prendre , d'une manière convenable, possession de leur nouvelle position.
« Certainement , répondis-je , nous ne ferons pas les choses à demi, et nous consacrerons mille écus pour cet objet.
— C'est beaucoup trop , me dit-elle.
— Mais nou, je vous assure; j'ai tout compté au plus bas prix possible.
— C'estqu'alors vous avez tout comptécomme pour vous; mais certainement il est possible de satisfaire à ces besoins avec beaucoup moins de frais. A quoi bon , d'ailleurs, charger vos protégés d'une dette trop forte ?
— Mais ce n'est pas du tout un prêt que j'entends leur faire , c'est bien un don tout gratuit.
— C'est le tort que vous avez. Combien estimez-vous que peut valoir cette place ?
— J'ai toujours entendu parler de deux mille francs , indépendamment de bien des douceurs, telles que fruits , légumes et autres bagatelles de ce genre.
— Et le logement aussi sans doute , et le bois probablement aussi ? Eh bien ! Madame , dans une telle position , ils doivent pouvoir faire des économies pour vous rembourser de vos avances, et cet argent vous servira à secourir d'autres malheureux.
— Eh bien ! Madame , lui dis-je , vous avez plus d'expérience que moi ; veuillez régler vousmême ce que vous jugerez convenable , je souscris d'avance à tout ce que vous aurez décidé. » Cette affaire me donna l'occasion de revoir plusieurs fois de suite Mme de Quesneau , à qui j'allais rendre compte, presque tous les jours , des renseignements qu'obtenait M. Laurent. Après plusieurs lettres écrites dans le village où était né mon protégé, et d'où nous reçûmes les réponses les plus satisfaisantes ; après les renseignements les plus minutieux obtenus sur son compte et sur celui de sa femme pendant tout leur séjour à Paris , il ne nous fut permis de conserver aucun doute sur la capacité suffisante du premier et sur la moralité de tous deux. Mon mari écrivit à son oncle pour le lui proposer comme régisseur de sa terre de Chameroy , et mon oncle lui répondit , courrier par courrier , de le lui envoyer le plus promptement possible.
Je n'entreprendrai pas , ma chère amie , de te peindre la joie de ces braves gens en recevant
une si heureuse nouvelle ; ee furent des transports de reconnaissance , qu'aucune expression ne saurait rendre , et dont j'étais loin de me faire une idée avant d'en avoir été le témoin. Mme de Quesneau se chargea , ainsi qu'elle me l'avait promis , de me diriger dans l'acquisition des vêtements et du petit mobilier nécessaire , et je fus toute surprise d'en être quitte pour neuf cent cinquante francs; encore m'assura- 1- elle qu'elle avait fait les choses grandement selon mes désirs. Et moi, Louise, je puis bien, à mon tour,t'assurer que jamais je n'ai acheté ni robes, ni chapeaux, ni dentelles qui m'aient fait autant de plaisir que ces grossiers objets. Nous passâmes huit jours entiers à courir du matin au soir pour toutes ces emplettes , et je ne me rappelle pas avoir passé huit jours plus délicieux dans ma vie. Oh ! quel charme est donc attaché à l'exercice de la bienfaisance ! quelle source de jouissances pures les riches ont là sous la main ! et ils ne s'en doutent pas ! et je ne m'en doutais pas moi-même!
Les rapports presque journaliers que j'avais
eus avec Mme de Quesneau pendant plus de quinze jours qu'avait duré cette affaire, m'avaient inspiré pour elle trop d'estime et d'amitié pour que je ne désirasse pas cultiver sa connaissance ; je continuai donc à la voir, et notre liaison devint bientôt une véritable intimité. Quoiqu'elle vécût aussi éloignée du monde que possible , cependant son mari , qui occupait un emploi honorable dans la magistrature , était tenu à une certaine représentation , et cette circonstance la forçait à recevoir assez fréquemment chez elle et à aller également chez les autres. Elle m'invita à ses soirées, comme je l'avais déjà invitée aux miennes , et plus je la connus, plus j'appris à l'admirer. D'une humeur toujours égale, elle n'avait ni de ces accès de folle gaieté , ni de ces moments de maussade tristesse qui rendent une femme différente d'ellemême dix fois par jour. Estimée de son mari , qui était forcé de rendre justice à ses vertus, chérie de ses enfants , qu'elle élevait avec une tendresse et des soins tout maternels , respectée de ses domestiques, qu'elle traitait avec une
touchante bonté , elle faisait le bonheur de tout ce qui l'entourait , et tout ce qui l'entourait faisait également le sien. Aimable, bonne et spirituelle , sans prétention , sans désir d'effacer aucune autre femme , se prêtant , au contraire, volontiers à faire valoir leurs avantages , indulgente pour les autres , sévère pour elle seule , sa présence dans les sociétés où de justes convenances la forçaient à se présenter quelquefois , était accueillie comme un bonheur véritable ; chacun s'empressait de lui témoigner son estime; et parce que , toujours naturelle et toujours vraie , elle ne cherchait à plaire par aucun moyen étudié, elle plaisait également à tout le monde. Les femmes elles-mêmes, et ce n'était pas son moins beau triomphe , applaudissaient à ses succès, et lui pardonnaient sa supériorité. Enfin, pour achever de mieux te la peindre , c'était la vertu, l'amabilité de Mme Boulange, mais avec une politesse plus perfectionnée par un plus fréquent usage du monde, des vues plus grandes, et, je crois aussi, une instruction plus étendue.