CHAPITRE XVII
Une femme heureuse.
Le carnaval avait mis fin à ses bruyantes extravagances, et quoique j'eusse encore assisté à un grand nombre de fêtes , cette époque de plaisirs mondains ne m'avait pas transportée comme les années précédentes. Je commençais à apprécier à leur juste valeur les sots propos qui remplissent les conversations dans ces sortes de réunions ; la fatuité des hommes , la coquetterie
des femmes, se montraient à nu devant mes yeux dessillés, et toutes ces tristes réalités avaient bien refroidi mon enthousiasme pour le monde.
Je vis donc arriver sans grande peine cette fois l'époque ordinairement si redoutée du carême. Je profitai du repos auquel il nous condamne pour voir plus souvent encore ma nouvelle amie, Mme de Quesneau. Comme nous avions alors banni toute cérémonie entre nous , j'allais chez elle à toute heure du jour ; et la trouvant toujours la même, sans que jamais aucun nuage parût obscurcir le cours d'une vie si belle et si heureuse , je ne pus résister plus longtemps à la curiosité que m'inspirait une telle rareté , et je lui dis : « Il faut que je vous ouvre mon cœur, mon amie : savez-vous que vous faites mon admiration? Je ne puis revenir du bonheur et de la tranquillité dont jevous vois jouir ; est-ce que vous n'avez jamais de chagrin ?
— Je ne crois pas , me répondit-elle , que personne puisse en être exempt dans ce monde ; et certes je n'ai pas la prétention de faire exception à une règle si générale.
— Mais comment se fait-il que je n'en voie jamais la moindre trace ni sur votre figure , ni dans vos discours, ni dans vos actions? Je vous trouve toujours un même air de contentement qui me désespère, parce qu'il m'humilie. Moi, qui me donne beaucoup plus de peine que vous pour courir après le plaisir, je ne suis pas , à beaucoup près, aussi heureuse. Il faut absolument que vous m'appreniez votre secret.
— 11 est bien facile; c'est tout simplement que vous demandez le bonheur aux plaisirs du monde, qui sont impuissants à nous le donner. \rus de loin, Aurélie , ces plaisirs nous éblouissent , j'en conviens , ils nous séduisent , ils nous attirent; mais, vus de près et appréciés par l'expérience , ils nous pèsent, ils nous accablent, ils sont pour nous la source de mille déceptions et souvent de regrets bien amers. Leurs apparences sont flatteuses, leurs promesses enivrantes: mais c'est le chant de la sirène qui attire les vovageurs pour les faire périr dans l'abîme , et je ne puis mieux comparer leurs partisans abusés qu'à ces victimes que les prêtres du pa-
ganisme conduisaient à la mort , couronnées de fleurs.
— Je ne prétends pas absoudre entièrement le monde ; mais il me semble que vous le jugez un peu trop sévèrement. S'il a ses désagréments , il a aussi ses attraits, et vous ne sauriez nier que nous lui devons des moments bien doux, des distractions bien séduisantes.
— Et c'est en cela même qu'il est plus dangereux. S'il n'avait à nous offrir que ses noirceurs, ses perfidies, ses exigences, qui de nous consentirait à être sa victime? Mais pour être caché sous des fleurs , le serpent en est-il moins à craindre? Vous êtes bien jeune, Aurélie, et déjà cependant vous convenez qu'il n'a pu vous rendre heureuse; que sera-ce donc lorsqu'une plus loDgue expérience vous aura appris à mieux connaître ses illusions? Plus séduisant par ce qu'il promet que par ce qu'il donne, il a ses ennuis, sans rien qui les compense; ses chagrins, sans rien qui les guérisse. S'il nous offre de passagers plaisirs , c'est presque toujours au prix de longs regrets , et quelquefois de cruels
remords pour celles qui s'en laissent trop charmer. Inconséquent dans ses maximes , il méprise la vertu et condamne le vice; il inspire toutes les passions et il en blâme les suites; il nous pousse au mal , et il nous rejette lorsque nous avons cédé à la violence de son impulsion; capricieux dans ses goûts, il brise aujourd'hui ce qu'il adorait hier ; trop souvent , pour lui plaire, il faut faire abnégation complète de notre raison, de nos goûts , de nos penchants , de nos intérêts les plus chers ; il faut nous plier en esclaves à la tyrannie de toutes ses exigences. « C'est une terre, a dit de lui Massilion, dont on vante les fruits et la beauté, où il semble que coulent le lait et le miel ; mais c'est une terre qui dévore ses habitants par les passions infinies qui Fagitent. »
— Je ne nierai pas qu'il y ait beaucoup de vérité dans le tableau que vous venez d'en tracer ; mais enfin ne peut-on pas se prémunir assez contre ses dangers pour n'avoir rien à en craindre? Ce serait, à mon âge, une résolution bien extrême de rompre entièrement avec lui.
— Mais si cette résolution vous procure ce bonheur que vous reconnaissez qu'il ne vous donne pas?
— C'est ce dont il faudrait que je fusse bien certaine.
— Eh bien ! Àurélie , croyez , non pas à mon expérience seule, mais à celle de tous les siècles, et soyez persuadée que vous ne serez véritablement heureuse que par la pratique constante et entière de vos devoirs. Le bonheur, du moins celui dont il nous est permis de jouir ici -bas, et non pas celui dont se berce notre imagination abusée, viendra de lui-même ensuite tout aussi naturellement que la lumière avec le soleil.
— Mais qu'entendez-vous par mes devoirs? Je ne crois pas y manquer , et cependant je n'en obtiens pas le résultat que vous annoncez.
— C'est que vous ne leur donnez peut-être pas une acception assez étendue. L'erreur est d'autant plus funeste en cette matière , que , si nous en négligeons un seul, la plus étroite observance de tous les autres ne nous sert , j'oserais presque le dire, absolument à rien.
C'est une chaîne dont un seul anneau rompu rend tous les autres sans force et sans résistance.
— Mon Dieu! ma chère amie, vous répétez mot pour mot ce qu'on me disait tous les jours dans ma pension. J'avais jusqu'à présent regardé ces propos comme des formules convenues pour engager les petites filles à être bien sages. Est-ce que je dois prendre à la lettre tout ce qu'on me disait de l'absolue nécessité des croyances et des pratiques religieuses?
— C'est parce que vous en doutez , mon amie, que vous êtes si peu contente de votre existence; car je puis vous assurer que ce que vous enviez dans la mienne n'a point d'autre cause que la grâce que Dieu m'a faite de rester fidèle aux sentiments religieux que Ton m'a inspirés dans mon enfance.
— Voilà ce que je ne puis comprendre. C'est une chose si sérieuse que la religion; elle est si sévère, si rigide dans ses préceptes , que la seule pensée de lui obéir exactement en tout ce qu'elle ordonne me fait frissonner jusqu'au bout des ongles.
— Cependant je m'applique constamment à lui être aussi fidèle que possible. Je prends ses enseignements pour règle et pour guide de toutes mes pensées , de toutes mes paroles et de toutes mes actions ; et néanmoins vous enviez mon sort. Ceci doit vous faire comprendre que vous êtes nécessairement dans l'erreur.
— Et c'est justement aussi ce qui cause mon embarras, car je comprends que celadoit être, et je ne comprends pas comment cela est. Si vous pouviez m'aider à concilier ces deux idées si différentes , vous me rendriez un grand service.
— Je l'essaierai du moins de bon cœur , mais je ne vous cache pas que j'ai peu d'espoir de réussir aussi complètement que je le désirerais; car je conçois moi même fort bien que toutes les pratiques de piété et toutes les autres obligations imposées par la religion doivent paraître fort tristes et fort gênantes aux personnes qui ne voient que les privations qu'elles entraînent, et qui ne connaissent ni les douceurs que Dieu y attache , ni la paix constante qu'elles procurent à l'àme , ni la joie toute céleste dont elles
l'inondent. Pour comprendre tout ce qu'ont de désirable ces sentiments délicieux, il faut les avoir éprouvés, et Dieu n'accorde ordinairement une si grande faveur qu'à ceux qui se sont déjà efforcés de la mériter par une ardente et sincère piété. Quoique je sois malheureusement loin de cette perfection, cependant, comme Dieu me fait la grâce de trouver mille fois plus de douceur dans son service que dans les plaisirs du monde , je puis vous dire ce que j'éprouve : peut-être ce peu suffira-t-il déjà pour vous faire comprendre votre erreur.
« Une vérité qui va vous étonner sans doute, c'est que , pour être heureuses en ce monde , nous devons laisser venir le bonheur , et ne rien faire dans la seule vue de l'acquérir. Je vous le disais tout à l'heure, Aurélie , et je vous le répète encore, nos devoirs avant tout. Soyez bien persuadée que, quels que soient les plaisirs que nous puissions nous procurer, en opposition à ce qu'ils nous commandent , ces plaisirs se tourneront en amertume et nous donneront des années de regrets et de chagrins pour quelques
courts instants de passagères distractions. Vous m'avez demandé ce que j'entendais par nos devoirs , voici comment je les raisonne et les comprends.
« La plus légère connaissance de la religion suffit pour nous apprendre que nous ne sommes ici-bas que pour très-peu de temps , et qu'une autre vie nous est réservée qui ne finira jamais. Nous ne pouvons non plus ignorer que cette seconde vie sera éternellement heureuse ou mal * heureuse , selon le bon ou le mauvais usage que nous aurons fait de celle-ci. De là je conclus que , comme il est entièrement conforme à la raison de sacrifier le moins au plus , nous devons, sans aucune hésitation , sacrifier tous les intérêts et tous les plaisirs de la vie présente qui passe , aux intérêts de la vie future qui ne passera pas , et nous attacher par-dessus tout et avant tout à faire de la première un bon usage qui nous assurera le bonheur éternel de la seconde.
« Mais quel est-il ce bon usage? Il ne faut pas de longues études pour répondre à cette ques-
tion. La plus petite fille qui a appris son catéchisme sait que nous sommes en ce monde pour aimer Dieu , pour l'adorer et le servir. Or, pour remplir ces trois conditions , il faut le prier, il faut lui obéir en tout ce qu'il nous commande de faire , en tout ce qu'il nous ordonne de fuir. Vous connaissez aussi bien que moi quelles sont ces choses , je n'ai pas besoin de vous les expliquer ; mais ce que je dois vous dire, c'est que, si Ton veut jouir pleinement des douceurs qui sont attachées au service de Dieu , il faut lui être aussi fidèle dans les plus petites circonstances que dans les plus grandes. Beaucoup veulent bien faire quelque chose pour Dieu , mais ils marchandent avec lui ; ils ne lui donnent qu'une partie de leurs affections et de leur bonne volonté. Que peuvent-ils attendre d'une pareille conduite? Dieu n'a-t-il pas formellement déclaré que nul ne pouvait servir deux maîtres? N'a-t-il pas dit , dans cent endroits des saintes Écritures , qu'il voulait notre cœur tout entier, sans réserve et sans partage? ]N'a-til pas dit que nous devions tout abandonner pour
le suivre , et que si notre œil droit nous scandalisait, nous devions l'arracher?
— Et c'est justement là aussi ce qui m'effraie. Quitter tout , renoncer à tout , vivre en oraison perpétuelle ; mais il n'y a que de véritables saints capables d'une telle vertu ; quant à moi , je sens qu'elle me serait tout à fait impossible.
— Votre erreur est grande , Aurélie ; loin que je vous demande de tout quitter et de vivre dans une oraison perpétuelle, je n'hésite pas, au contraire, à dire qu'une telle conduite, dans l'état où Dieu vous a placée, serait répréhensible. De même, en effet, que dans la société civile tous ne sont pas appelés à donner les mêmes preuves de talent et de dévouement , et peuvent cependant , par leur mérite , contribuer au bien-être général et s'acquérir des droits à l'estime publique, de même aussi, dans la société chrétienne, tous ne sont pas appelés à donner ces grands et rares exemples de perfection que nous admirons dans les saints, et tous cependant peuvent et doivent travailler sans cesse à acquérir toujours de plus en plus la
perfection à laquelle ils sont particulièrement appelés.
« Or, les voies qui nous mèneront à cette perfection sont aussi variées dans leurs détails que les innombrables conditions dont la société se compose : toutes ont leur perfection possible, puisque toutes ont leurs devoirs à remplir. Essentiellement invariables dans leurs obligations générales, ces devoirs cependant se modifient presqu'à l'infini dans leurs obligations particulières. L'homme forcé de vivre au milieu du tumulte des affaires est tenu, sans nul doute, à aimer et à honorer Dieu autant que le religieux qui vit paisible au fond de sa retraite; mais il n'est pas tenu aux mêmes prières , ni aux mêmes exercices de piété ; l'un et l'autre ont aussi des devoirs différents à remplir envers la société. De même pour le pauvre et pour le riche , pour le laïque et pour l'ecclésiastique, pour le jeune homme et pour le vieillard ; tous ont des obligations générales semblables , et des obligations particulières différentes à remplir : c'est leur accomplissement qui tait notre mérite, et c'est
ce mérite, plus ou moins complet , qui fait notre perfection plus ou moins grande.
« N'imitez donc pas , Aurélie , la conduite de ceux qui se font, à plaisir, je crois , une opinion exagérée de la sévérité de leurs devoirs pour s'autoriser dans la négligence qu'ils apportent à les remplir. La piété véritable , qui n'est que l'entier accomplissement de tous nos devoirs envers Dieu et envers nos semblables , n'a rien qui ne soit accessible à notre faiblesse : simple , facile , bienfaisante même , elle ne veut que notre plus grand bonheur. « Elle est , a ditMassillon, l'ordre de la société ; elle laisse chacun à sa place; fait de l'état où Dieu nous a placés l'unique voie de notre salut ; ne met pas une perfection chimérique dans des œuvres que Dieu ne demande pas de nous; ne sort pas de Tordre de ses devoirs pour s'en faire d'étrangers , et regarde comme des vices les vertus qui ne sont pas de
notre état La religion désavoue les œuvres
les plus saintes qu'on substitue aux devoirs, et l'on n'est rien devant Dieu quand on n'est pas ce que l'on doit être. « Permettez- moi de
vous citer , à ce sujet , un morceau que je lisais ce matin même ; je le crois bien propre à vous guérir de vos frayeurs , et il vous rendra parfaitement ma pensée. »
Mme deQuesneau, se levant alors, alla prendre une brochure sur sa cheminée , et me lut ce qui suit :
« C'est la vérité qu'a parfaitement comprise cette jeune femme , dont le mérite a fait taire l'envie , et dont la louange est dans la bouche de tous ceux qui la connaissent. Vous la voyez parée avec soin ; la fraîcheur de son teint n'annonce point des austérités ni des jeûnes bien effrayants ; un aimable sourire anime sa figure ; à sa table s'asseyent souvent de nombreux convives ; son esprit , son enjouement , ses talents , font les délices des cercles assez heureux pour la posséder; à la joie qu'elle répand partout où elle se montre, au plaisir dont elle-même semble alors jouir, vous la prendriez pour une femme du monde ; détrompez - vous , c'est une parfaite chrétienne , car elle remplit parfaitement tous ses devoirs , et beaucoup , engagés dans un état
plus saint, n'auront pas dans le ciel, je vous l'assure, une aussi belle couronne que la sienne. Bonne épouse , bonne mère de famille , bonne amie , bonne parente , bonne maîtresse, elle fait le bonheur de tout ce qui l'entoure , et ses aimables vertus embellissent d'un nouveau charme la religion qui les lui inspire. Aussi voyez comme en sa présence l'odieuse calomnie n'ose se montrer, comme la médisance se tait, comme l'impie se dissimule, comme le libertin s'observe , tant est grand l'ascendant que ses mérites lui ont acquis sur tous les esprits ! Oh ! c'est qu'il est plus fort qu'on ne pense, l'empire de la vraie vertu , exempte de tous ces défauts et de tous ces ridicules dont la défigurent trop souvent nos passions ou notre ignorance. Près d'un si beau modèle chacun est forcé de reconnaître l'honneur de l'imitation, la nécessité du respect; et les hommages qu'elle reçoit sont autant de triomphes pour la religion. Ne medemandez pas si elle fait de longues prières, de longues méditations, de longues veilles, d'abondantes aumônes ; si elle jeûne souvent, si elle se mortifie.
Oui , elle fait de tout cela ce qu'elle doit faire ; car où trouverait-elle ailleurs que dans l'appui de son Dieu la force de pratiquer tant| de vertus, et comment lui accorderait- il cette force , si elle ne le lui demandait dune manière qui lui soit agréable? Ces parures , ces repas , ces fêtes, ces plaisirs du monde , que vous seriez tentée de lui reprocher, ne sont pour elle que des actes d'obéissance aux convenances sociales , souvent aussi que de prudentes complaisances pour un époux que ses refus désobligeraient , ou qui , loin d'elle, céderait trop facilement à de dangereuses séductions. Sans doute elle paraît s'y plaire; eh ! n'est-ce point une dérision d'y porter un visage sévère et ennuyé? mais également disposée à les quitter ou à les continuer , elle ne fait pas consister en eux son bonheur ; elle les accepte plus qu'elle ne les recherche. Oh ! si vous voulez y porter son esprit , et si vous vous êtes assuré par la prière et les bonnes œuvres des armes suffisantes contre les dangers qui vous y attendent , je vous le dis sans crainte : Allez, allez dans le monde, je ne voudrais que quelques
femmes semblables pour réformer toute une société corrompue. »
« Ce tableau , en effet , n'a rien de bien effrayant ; et, si j'ai bien saisi la pensée de son auteur , il nous permet de suivre les bals , les spectacles , les fêtes , de recevoir fréquemment , et enfin de nous conformer à tous les usages reçus.
— Vous allez un peu vite , Aurélie , et si l'heure ne s'approchait trop à laquelle j'ai promis d'aller visiter une pauvre veuve qui est dans le plus grand besoin avec trois enfants J'essaierais d'entrer dans quelques détails de plus sur les conditions auxquelles toutes ces choses nous sont permises ; mais ce sera , si vous y consentez, le sujet de notre premier entretien. »
Nous nous séparâmes alors, promettant de nous revoir le lendemain.