‹ Ausone et BordeauxChapitre 10 sur 16 · OC? O · texte numérisé non relu

OC? O

» refuser de briguer les emplois publics».

On peut donc croire qu'au iv^ siècle, à Bordeaux comme à Athènes, comme à Antioche ou à Béryte, la vie municipale s'identifiait presque entièrement avec la vie universitaire. Ce qui fait la gloire de la cité, ce qui l'anime encore, c'est l'école, ses maîtres et ses étudiants. L'Université, plus peut-être que la curie elle-même, est le vrai centre de Bordeaux. C'est un corps estimé, riche, puissant : il a pour lui le nombre de ses élèves, la fortune et la gloire de ses professeurs. Il fournit des milliers de recrues au sénat, au barreau, aux ministères de l'empire,

I BIBUOTHECA

lOO DEUXIÈME PARTIE

et demain ses rhéteurs seront parmi les maîtres de l'État.

C'est un étrange spectacle que celui de la Gaule à la fin du iv« siècle. D'un côté, les barbares, qui forment les armées de l'empire. De l'autre, la société romaine, toute civile, on peut même dire toute intellectuelle, qui donne aux hommes d'étude la meilleure part de la richesse et de l'autorité.

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'EST ainsi que placé entre les misères de deux invasions, le iv° siècle put être dans l'histoire ancienne l'âge d'or du haut enseignement. A l'autre extrémité de l'empire, l'Université d'Athènes avait, à la même époque, une prodigieuse intensité de vie, avec ses disputes de sophistes, ses batailles d'étudiants, l'attrait d'une philosophie nouvelle, le prestige de l'hellénisme renaissant. Bordeaux n'avait qu'un reflet lointain de la grande école du monde civilisé, mais il fut peut-être, en Occident, dans ce coin tranquille et riche de la Gaule, le centre le plus actif de l'hellénisme et des études littéraires.

L'Université ne mourra pas d'un seul coup au v*" siècle, malgré l'invasion et l'établissement des barbares. Il serait facile, même sous les Wisigoths, de suivre son existence jusque vers l'année ?oo. On retrouverait ses étudiants, ses rhéteurs, ses maîtres riches et considérés. Les barbares acceptaient son influence : ils venaient à l'école. Héritiers de la politique comme de l'autorité des empereurs, ils

patronnaient les professeurs et courtisaient les lettres. Mais l'éclat que jette l'école au temps de Théodoric est sa dernière lueur. Elle disparaît vers le moment où les Francs s'établissent à Bordeaux.

Est-ce à dire que de ces auditoires de Bordeaux, d'Autun, deTrèves, de Toulouse, de ces grandes écoles municipales qui furent si puissantes au iv® siècle, il ne restera plus, au moyen âge et de nos jours, qu'un souvenir fort effacé de leçons éloquentes et de gloire intellectuelle? Non, l'enseignement créé par les Romains dans les derniers jours de l'empire devait, comme tant de leurs institutions, survivre à cet empire lui-même. Il en fut des écoles comme des corps municipaux, comme de l'organisation provinciale, comme de l'idée monarchique. Quand le pouvoir impérial fut tombé, il se trouva une puissance pour recueillir son héritage et continuer son œuvre : l'Église chrétienne. C'est elle qui conserva les cadres administratifs de l'empire romain jusqu'à notre Révolution. C'est grâce aux évêques que les curies municipales ont vécu d'une vie obscure mais continue jusqu'au réveil communal. C'est le catholicisme qui achèvera la diffusion de la langue latine dans la plèbe des campagnes, et qui sauvera les lettres romaines pour les enseigner aux barbares. C'est l'épiscopat enfin qui maintiendra la tradition scolaire créée par les empereurs de l'an 3oo et qui la transmettra aux Universités futures.

Au moment où disparaissent les écoles municipales, vers le temps même où Justinien supprima l'Université d'Athènes, apparaissent en Gaule les

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écoles épiscopales. Il est facile de comprendre comment le passage s'est fait des unes aux autres, et que l'évêque ait pu prendre dans la direction de l'enseignement la place de l'État et des villes. En l'an 5oo, l'évêque était le souverain municipal. C'était à lui, bien plus qu'au comte, représentant de l'État, ou qu'au défenseur élu par la curie, qu'appartenait le pouvoir effectif. Or, de toutes les affaires qui intéressaient la cité et dont l'évêque put s'occuper, une des principales était l'école. C'est sur elle qu'il a tout d'abord mis la main.

Mais en devenant l'école de la cathédrale, l'ancien « auditoire » ne change pas de caractère. Il conserve sa division entre grammaire et rhétorique, les mêmes habitudes d'enseignement par le livre ou la déclamation; les titres des professeurs ne sont point modifiés; les auteurs étudiés sont d'abord les mêmes, on y ajoute seulement les textes sacrés. Et sept siècles plus tard, lors de la renaissance intellectuelle du xiii<^ siècle, c'est de ces écoles religieuses que naîtront nos Universités françaises, modèles de tant d'instituts étrang-ers.

Il n'v a plus à s'étonner maintenant si nous avons rencontré un si grand nombre de traits communs aux auditoires du iv^ siècle et aux Universités du moyen âge et de l'Allemagne contemporaine. Ceux-là sont les vrais ancêtres historiques de celles-ci. Les corporations d'étudiants, les mots de chaire, de professeur, de rhétorique, l'enseignement de la grammaire et de l'éloquence, l'herméneutique des textes, la place faite à l'école dans la vie municipale,

et iusqu'à la gloire de Virgile, sont autant de legs que le monde romain a faits aux temps modernes; et en cela, comme en tant de choses, il a eu l'épiscopat et la Gaule pour exécuteurs testamentaires.

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