‹ Ausone et BordeauxChapitre 9 sur 16 · CONDITION SOCIALE DES MAITRES · texte numérisé non relu

CONDITION SOCIALE DES MAITRES

J^^^g ELLE était l'Université de Bordeaux au ^it^ y^ iv*" siècle, son organisation, ses méthodes ^2^4^^ d'enseignement, son personnel. Mais quelle place faut-il lui donner dans la société de ce temps? Quelle était sa vraie situation, et politique et morale? Etait-ce simplement, comme les Facultés de nos jours, une école supérieure dont les maîtres, heureux surtout par leurs livres et leurs leçons, ne cherchent d'autres prérogatives et d'autre considération que celles qui s'attachent à la plus noble des professions libérales? Ou bien Vaiiditoriiun formait-il, comme les Universités du moyen âge, un corps puissant, respecté, intimement mêlé à l'existence de la ville et de l'empire, lancé dans tout le mouvement des choses humaines?

Le premier fait qui nous frappe, c'est la fortune de la plupart des professeurs de ce temps. Sauf quelques maîtres de grammaire peu goûtés du public, le corps enseignant nous étonne par la richesse de ses membres. Ils reçoivent de l'argent de deux côtés, de trois peut-être : de la ville, de

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l'État, de leurs étudiants. Le traitement officiel, qu'il vienne de l'État ou de la ville, n'est pas leur principal revenu. Une ordonnance impériale fixait à soixante sous d'or les émoluments d'un professeur de grammaire, au double ceux d'un rhéteur, c'està-dire à environ mille ou deux mille francs. C'est évidemment, pour ce temps-là, aussi peu que possible. Mais c'était, sans aucun doute, un minimum. Car nous voyons qu'Eumène, chef de l'école d'Autun, recevait six cent mille sesterces, cent mille francs peut-être, payés par le budget municipal. Le chiffre de soixante ou de cent vingt sous était évidemment accru par les fondations locales ou les cadeaux de l'empereur.

Il faut ajouter à cela les honoraires versés par les étudiants. Le montant de ces honoraires ne nous est point connu pour Bordeaux. Mais on peut, sans risquer une trop grande erreur, le placer entre cent et cent vingt francs par an au moins pour les élèves de rhétorique. Il y avait sans doute aussi des prix faits pour une série d'années d'études; les riches devaient payer plus cher; les plus pauvres étaient exemptés si le maître y consentait. Et si l'on parvenait à donner des leçons à un prince de la famille impériale, la fortune était au bout de ces répétitions glorieuses. Ajoutons encore les cadeaux faits constamment, comme au moyen âge, par les familles des élèves. Étant donnée la multitude des étudiants à Bordeaux, les rhéteurs arrivaient presque toujours à l'opulence. Les grammairiens, plus nombreux, moins bien payés, demeuraient parfois dans la gêne,

dont ils ne sortaient qu'en se faisant nommer en rhétorique, ou en épousant une riche héritière.

Il est en effet permis de constater que les maîtres de l'école de Bordeaux ont trouvé moyen de faire d'excellents mariages dans l'aristocratie locale. Un rhéteur est presque toujours un homme riche, possédant de belles villas, flatté de ses amis, très considéré, entouré d'un cortège de clients et d'esclaves. Les plus grands orateurs de Bordeaux ont fait souche de sénateurs, grands propriétaires fonciers. L'enseignement, en donnant accès à la richesse, ouvrait ainsi la voie à l'anoblissement.

Ce qui améliorait encore leur situation matérielle et relevait aussi leur position dans le monde, c'étaient les privilèges sans nombre que leur accordait l'Etat. Tous les empereurs du iv^ siècle furent également patrons des lettres et amis des écoles. Les professeurs obtinrent successivement l'exemption du service militaire, celle des impôts publics, celle des charges municipales, la faculté de ne point paraître en justice, et une sorte d'inviolabilité. Voici ce que dit un décret de l'empereur Constantin : « Nous accordons à tous les médecins, » à tous les grammairiens et aux autres professeurs » immunité complète pour eux et tous leurs biens. » Nous leur permettons de n'exercer aucune charge » publique. Nous interdisons aux magistrats de les y> traîner en justice ou de leur infliger le moindre tort. » Quiconque les aura lésés sera condamné à payer » au trésor une amende de cent mille sesterces. » Et ces privilèges ne leur étaient point personnels. Ils

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passaient à leur femme et à leurs enfants. La famille directe d'un professeur était, sauf certains cas, exempte d'impôts, et jouissait de prérogatives judiciaires fort étendues. Constantin donne en ces termes le motif de la place privilégiée que les lois font aux maîtres : « Il faut qu'ils aient toutes les » facilités pour se livrer aux études libérales et à » l'instruction de la jeunesse. » Je ne crois pas que dans aucun pays, à aucune époque, — sauf peutêtre de nos jours dans l'empire chinois, — il y ait eu un gouvernement plus passionné pour les choses de l'enseignement.

Aussi un professeur tenait- il une place considérable dans la ville où il résidait. C'était tout à fait un grand personnage. Il faisait souvent partie de droit du corps municipal, et il avait sur les autres membres de la curie l'avantage de prendre part aux délibérations et aux décisions sans participer aux charges qui leur incombaient. C'était parmi les maîtres de l'école qu'on choisissait parfois les magistrats municipaux, les juges et les édiles. Ausone a été chef de sa ville natale en qualité de duumvir ou de défenseur.

Ces honneurs et ce respect n'étaient point limités aux murailles de la cité. Ils s'étendaient bien au delà du pays où les professeurs enseignaient. C'étaient des hommes qui comptaient dans la Gaule, même dans l'empire tout entier. Après avoir enseigné pendant vingt ou trente ans, alors qu'on était encore dans la force de Page et du talent, on pouvait quitter l'école et prendre du service dans les administra-

tions de l'État. On était sûr d'être nommé aux plus hautes fonctions politiques : le titre de professeur était auprès des princes la meilleure des recommandations. Ils n'ont jamais redouté de faire d'un rhéteur un juge ou un gouverneur, un préfet, un receveur des finances. On pourrait citer de nombreux exemples. Exupérius, de Bordeaux, qui n'était cependant qu'un insipide bavard, devint gouverneur de province. De même Népotianus, grammairien et rhéteur. Eumène, d'Autun, a été chef de la chancellerie impériale avec un traitement de trois cent mille sesterces. Ausone reçut une préfecture du prétoire avec des émoluments d'au moins sept cent mille sesterces, puis il fut nommé consul. Or, au-dessous de l'empereur, le consul est le premier en dignité, le préfet du prétoire, le premier en puissance. L'ambition la plus haute était si permise à un professeur qu'Ausone s'étonne de voir Alcimus, « malofré sa orloire de rhéteur et son génie littéraire,

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