‹ Ausone et BordeauxChapitre 11 sur 16 · L AQUITAINE AU IV^ SIECLE · texte numérisé non relu

L AQUITAINE AU IV^ SIECLE

^^^^^ USONE est le dernier grand nom qui apparc^^}^ tienne tout entier à Rome et à l'empire. Sa ^/^^^i^ vie se confond avec la dernière période de prospérité et de repos que l'Aquitaine ait connue dans l'histoire du monde ancien. On peut même dire que l'existence du poète a reflété celle de sa patrie, tant elles ressemblent l'une à l'autre, tant elles paraissent également sereines et confiantes!

Quand Ausone naquit, vers 3io, Bordeaux avait fini de réparer les ruines faites par l'invasion barbare du III® siècle, de recouvrir ses cendres, d'ensevelir ses décombres. Il venait de se reconstruire; on l'avait doté d'une école qui lui donnera bientôt une gloire inattendue et un prestige nouveau. La ville, pour parler ainsi, faisait peau neuve, comme la Gaule, comme l'empire entier, qui, brusquement refait et régénéré, se sentait à l'aube d'une vie nouvelle.

Quatre-vingt-cinq ans plus tard, en 3g5, à l'heure où le poète s'éteignait, l'empire romain se démembrait pour toujours. A la place de cette puissante et

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solennelle unité qu'avaient célébrée les contemporains d'xA-Usone, et que l'on comparait volontiers à l'unité de la personne divine, l'empire forme désormais deux moitiés disparates, l'Orient grec et l'Occident latin. Il y a deux empereurs et, de fait, il y a deux mondes. Vers le même temps on entend de nouveau parler des barbares. Les Wisigoths ont déjà franchi la frontière; ces hordes qui, vingt ans plus tard, s'établiront sur les bords de la Garonne, parcourent les provinces romaines. Les gens bien informés savent qu'au delà du Rhin, sous une poussée mystérieuse, les Germains se tassent, se groupent, s'amoncellent pour recommencer les grandes invasions du m'' siècle. Tandis que les extrémités de l'empire sont menacées, tremblantes, peu sûres, la tête faibht, le cœur se ralentit. Aux empereurs dignes ou intelligents, actifs ou énergiques, comme Julien, Gratien ou Théodose, succèdent les misérables épigones d'une race dégénérée, Honorius et Arcadius. Au gouvernement des sénateurs, descendants des grandes familles de Rome, se substitue le règne des officiers supérieurs, à demi barbares. Et enfin, les anciens dieux en qui s'étaient incarnées la patrie romaine et la civilisation antique, ont à jamais cédé le pavé des temples et la direction des âmes à la religion du Christ, à ses évêques et à ses moines. Cette fois, c'est bien la fin du vieil empire qui commence. Ausone expire vers le même temps que Théodose: sa mort est contemporaine de l'événement dont on fait dater l'agonie de Rome.

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L'œuvre du poète nous reporte donc exactement aux derniers jours que l'empire romain a vécus dans les Gaules. Au delà sont les invasions, la lutte avec les barbares, la royauté germaine, le plein moyen âge. Ses écrits, au contraire, nous font assister aux suprêmes triomphes de l'empire, à ses derniers instants de vitalité et de forje. Ils brillent des lueurs de cette douce illusion qui éclaira les plus beaux jours des règnes de Gratien et de Théodose. Il y eut dans la vie romaine au iv^ siècle comme un arrièreprintemps tiède et clair, dans lequel refleurirent quelques-unes des espérances d'un lointain passé. La poésie d'Ausone s'est réchauffée à cette lumière; elle en a vécu, elle nous en conserve les rayons. Elle nous fera connaître la vieillesse de ce corps vigoureux et tenace qui fut le monde romain. Elle nous montrera comment on vivait à Bordeaux et dans l'Aquitaine sous les derniers empereurs, au temps où l'on ne songeait encore ni à la fragilité de l'empire ni à l'arrivée des barbares, alors que nul ne se doutait que l'avenir était fermé et l'espérance sans issue.

Par un rare bonheur, il se trouve que l'œuvre d'Ausone n'est pas froide, impersonnelle, toute objective, comme un si grand nombre d'écrits contemporains. De la poésie factice, certes, il y en a chez lui, et beaucoup trop. Il s'amusa toute sa vie à versifier des jeux de mots; il se plut dans les tours de force métriques; il répandit à foison les allégories mythologiques et les imitations virgiliennes. S'il s'était borné à ces ridicules efforts, son œuvre ne nous servirait pas à grand'chose pour connaître

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le iV siècle. Elle ne ferait que nous donner une idée déplorable d'un de ses hommes les plus illustres. Mais son âme ne s'est point desséchée, son esprit ne s'est point éteint dans ce métier fatigant. Il a su, même dans ces vers si pénibles et si apprêtés, sous cette forme si peu primesautière, avec cet habit d'arlequin qui est sa poésie, il a su être un parleur exquis, un poète familier et familial, un causeur naturel et expansif. C'est, à de certaines heures, l'homme le moins pédant du monde, l'écrivain le moins exclusif, le littérateur le moins acoquiné dans ses livres, le moins enfermé dans ses lettres qu'on puisse imaginer. Il vit au dehors, il savoure l'amour de ceux qui l'entourent; il jouit de la société de ses parents, de ses amis, de ses maîtres et de ses élèves. Il aime son siècle, il aime Bordeaux, il adore les rivières et les coteaux de son pays. Avant tout, il vit dans son temps et il vit de sa patrie. C'est d'elle qu'il parle avec le plus d'abandon. Rien ne l'inspire mieux que la vie de sa famille et celle de ses compatriotes. Il n'est jamais plus à Taise dans ses vers qu'en racontant ce qui se fait autour de lui. C'est un des rares poètes de l'antiquité latine dont l'œuvre soit la fidèle image de la société de son temps. Adressonsnous donc à lui en toute confiance pour lui demander quelle fut dans son pays la somme de bonheur et de misère, d'espérances et de craintes, d'illusions et de sagesse, de patriotisme et de religion; quelle était la situation matérielle et morale du monde aquitain et bordelais à la veille de l'invasion barbare.

Sans doute, ce n'est qu'un petit coin de la Gaule

OÙ nous pénétrons à la suite de notre poète : la ville de Bordeaux et la campagne qui l'avoisine, arrosée par la Gironde, la Garonne et la Dordogne. Mais dans ce coin vivaient en ce moment des hommes qui étaient parmi les plus illustres de la Gaule et de l'empire : Ausone, ancien précepteur de l'empereur Gratien, ancien consul et, autour de lui, toute une famille de préfets du prétoire, de proconsuls, de présidents; Paulin, plus tard évêque de Noie, homme consulaire lui aussi, un des hommes les plus riches et les plus célèbres de l'Occident ; c'est là que se trouve l'école la plus fameuse de la Gaule, cet auditorium de Bordeaux où enseignèrent tant de rhéteurs illustres, et qui fut pour le monde romain une inépuisable pépinière d'avocats, de sénateurs et de magistrats. Puis, cette campagne passe en ce moment pour la plus riche et la plus fertile de la Gaule. Il y a, sur la rivière, de Langon à Pauillac, une suite ininterrompue de somptueuses villas. Comme la Touraine aux beaux jours de la Renaissance, l'Aquitaine éveillait alors l'idée de richesse paisible et de molle douceur. Quand Ausone arriva sur les bords de la Moselle et qu'il crut voir l'image de son pays natal, c'est en ces termes qu'il le décrivit :

« Tout, dans ce spectacle qui me charmait, émut * mon cœur et me rappela l'aspect et la beauté de » la brillante Burdigala, ma patrie ; tout : ces villas » dont le faîte s'élève sur les Hves qui dominent le » fleuve, ces- collines vertes de vignes, ces belles » eaux de la Moselle qui coulent à leurs pieds avec un » murmure presque insensible.»

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On disait volontiers, en songeant à l'éclat du paysage et à la beauté des cultures, nitens Burdigala, «le brillant Bordeaux». «Là, » chante encore Ausone, «là, le ciel est clément et doux; le sol, » que l'eau féconde, est large dans ses dons; là, le » printemps est long, l'hiver attiédi par le soleil » nouveau. »

On vantait l'élégance aquitanique, qui se montrait même chez les plus pauvres ; on célébrait la grandeur et le luxe des cités. Le farouche Salvien fait du pays un éloge dont la grâce poétique détonne un peu dans la bouche de ce sombre déclamateur :

«On le sait, l'Aquitaine et la Novempopulanie » sont comme la moelle de toutes les Gaules. Elles » possèdent la mamelle de toute fécondité, et, ce » qu'on aime parfois mieux encore, celle du plaisir, » de la beauté, de la volupté. Toute cette région est » si merveilleusement entrelacée de vignes, fleurie » de prés, émaillée de cultures, garnie de fruits, » charmée par ses bois, rafraîchie par ses fontaines, » sillonnée de fleuves ou hérissée de moissons, que » les maîtres ou les détenteurs de ce sol semblent » posséder moins une portion de la terre qu'une » image du paradis. »

C'est la partie la plus riche de la Gaule; c'est aussi la plus instruite, nous dirons volontiers la plus romaine. Ses écdles en font le foyer des lettres et la patrie du beau langage. Un Gaulô'is dii Nord oti de l'Ouest avait honte de parler devàttt des Aquitains aux oreilles habituées à toutes les finesses' de la langue latine. On dirait, : parfois,- que le Gêiïfê de

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Rome est venu se réfugier dans cette fin de terre de l'empire pour y vivre ses derniers jours.

De ce coin vanté de tous, Ausone va nous permettre de faire la description. Mais ne l'isolons pas trop du monde avoisinant. Certes, s'il y a quelque différence entre l'Aquitaine et le reste de la Gaule, c'est qu'ici les traits sont plus forts, les contours plus nets, les couleurs plus vives. Au fond, ce que nous dirons de Bordeaux et de l'Aquitaine pourra, à peu de choses près, s'appliquer à toute cité et à toute région de la Gaule romaine.

^^^r? 'ÉTAIT une chose peu réjouissante que l'aspect extérieur d'une grande ville gauloise au temps de Théodose. Il y a, entre le Bordeaux de ce temps et celui des trois premiers siècles, une différence infinie. Sous les Antonins et les Sévères, c'était une cité vaste, épanouie, étendant le long de la rivière et surtout des grandes routes la file interminable de ses maisons, de ses temples, de ses tombeaux et de ses villas. Au milieu s'élevaient, dans leur majestueuse splendeur, l'aqueduc, les arcs de triomphe, l'amphithéâtre, le temple colossal de la Déesse-Tutelle, les thermes et les portiques. La ville n'avait point de limites arrêtées. Ses contours étaient irréguliers, capricieux. Elle se développait où elle voulait, à son aise, comme les grandes villes ouvertes de la France contemporaine. A son gré elle contournait ou gravissait les collines tout autour de ce Mont-Judaïque que couronnaient les marbres de ses thermes. C'était la cité libre et dégagée d'un temps pacifique. Rien n'y rappelait le régime militaire, ni soldats, ni forts, ni muraille. Nul n'y

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songeait à la nécessité d'une défense. A cet égard, la sécurité y paraissait plus grande que dans n'importe quelle ville de nos jours. Bordeaux avait l'aspect civil, l'allure indépendante, l'extérieur désarmé d'un municipe bourgeois auquel l'Etat ne permet d'autres besoins que ceux de bâtir, de tra" vailler et de s'enrichir.

Cette ville, depuis l'an 3oo, n'existe plus. A sa place, nous trouvons, s'élevant brusquement, solitairement, entre les vignes et les marécages, une forteresse colossale qui domine au loin la plaine de ses murs et de ses tours. C'est ce triste rempart qu'Ausone nous invite tout d'abord à admirer : « L'enceinte carrée de ses murs élève si haut ses » tours altières que leurs sommets aériens percent » les nues. » Oui de nos jours a vu la ville d'Aigues- Mortes se dressant de toutes pièces, isolée au milieu de la campagne, encadrée et fermée par ses hauts remparts, peut aisément se faire une idée du Bordeaux du IV® siècle.

La base de cette muraille est bâtie en pierres de grand appareil, énormes, inégales, qui tiennent par leur propre masse, que leur poids suffit à assujettir, sans mortier ni ciment qui les consolide. Ces blocs sont empruntés aux édifices de l'ancienne ville, temples, basiliques ou théâtres : avec leurs ruines, on a fait le soubassement du nouveau rempart. C'est un fouillis de frises, de tombeaux, de statues, de colonnes et de chapiteaux. Ce qui faisait la gloire et la splendeur de la cité d'autrefois sert à la défense de celle d'aujourd'hui. La partie moyenne et le haut

de la muraille sont bâtis en pierres de petit appareil, bien régulièrement disposées, solidement fixées à l'aide de cet admirable mortier romain qui défie les injures du temps et les violences des hommes. De nos jours, quand on voulut démolir la forteresse, on dut recourir à la mine : blocage et ciment ne formaient qu'un bloc gigantesque. Çà et là, ces rangées de petites pierres sont interrompues par des assises de grandes briques rouges, posées à plat; elles sont là comme ornement, et c'est la seule trace de préoccupation artistique qu'offre la muraille, lourde et vilaine d'aspect. Ces lignes de briques, on les remarque souvent dans les ruines romaines du bas-empire, remparts, châteaux, basiliques. C'était alors le genre de décoration à la mode. Il est simple, il est peu coûteux, il convient à ces époques troublées où l'on a toujours hâte, où l'architecte est pressé d'achever l'édifice commencé, comme s'il craint qu'une invasion subite n'arrête l'œuvre à ses fondements.

La muraille de Bordeaux forme un carré allons^é percé de quatorze portes, surmonté de quarante- six tours, y compris les quatre tours d'angle. Ces dernières forment les trois -quarts d'un cercle; les autres sont à demi rondes : les tours romaines qu'on voit encore à Dax et à Bayonne ont été construites sur le même type et à la même époque que celles de Bordeaux. Il n'y a, dans tout ce système de défense, que des lignes droites et circulaires, des perpendiculaires et des cercles, des carrés et des angles droits. L'art militaire du bas-empire ne connaît

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point en Gaule d'autres types de forteresses que ces rectangles et ces tours, choses également massives, faites sans art, sans goût et sans science, qui n'exigent des assiégeants aucune habileté de tactique, qui n'imposent aux ennemis aucune précaution et ne cachent aucune surprise. Nous sommes loin des combinaisons savantes et des artistiques contours que présentent certaines colonies romaines du hautempire. Ces villes du iv® siècle ne se défendent que par la masse gigantesque de leurs murs : il est vrai qu'elles n'auront plus affaire qu'à des barbares. Fermez les portes, garnissez les tours et les chemins de ronde : on y est admirablement en sûreté, sauf le cas de trahison. Ces murs de Bordeaux serviront jusqu'au xii*^ siècle; ils livreront trois fois passage à l'ennemi, et chaque fois c'est par hasard qu'il y entrera. Comme les constructions pélasgiques des oppida gaulois, les remparts du bas -empire sont l'enfance de l'art, mais ils ont la même grossière puissance.

La muraille de Bordeaux avait six à huit mètres d'épaisseur. Les portes en étaient petites, basses, voûtées, obscures sans doute, portant au-dessus de leur cintre cinq mètres de murailles. C'étaient, comme l'a dit un témoin oculaire, moins des portes que des poternes, «des espèces de trous». Le rempart s'élevait à moins de dix mètres, les tours bien au delà, et semblaient, dit Ausone, « se perdre dans » les nuages». Même le long: de la Garonne, le rem" part se continuait, et les Bordelais se voyaient interdire la vue de leur fleuve, de cette rivière qui

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avait fait leur gloire et leur richesse. L'horizon était fermé de toutes parts. Quelle différence d'avec la ville de jadis! Les murs sont si élevés qu'ils cachent les coteaux voisins de Floirac, de Cenon ou de Lormont, et, ce qui accentue encore le caractère de la cité, c'est dans l'intérieur même du rempart que se trouve son port.

Il n'y a pas de quais sur la Garonne. Le port est uniquement formé par Festuaire d'un petit ruisseau, la Devèze, qui, régularisé, endigué et creusé profondément, peut recevoir les eaux de la marée. C'est moins un havre qu'un canal intérieur. Il suffit cependant à Bordeaux, puisque, nous dit Ausone, il peut recevoir «des flottes». Quand ces flottes voulaient pénétrer dans le port, elles passaient sous la muraille même, à travers la porte qui ménageait une issue à la Devèze; on l'appelait «la Porte aux » Bateaux », Porta Navigera. Le cas échéant, on fermait cette porte, et la ville tout entière se trouvait murée, isolée du monde avec ses habitants et ses vaisseaux.

Tout autour du port se pressaient les maisons, serrées et touffues comme les arbres d'une forêt. C'était bien une « cité » du moyen âge. Les rues, étroites et très encombrées, se coupaient à angles droits et correspondaient aux portes de la muraille. De n'importe quel point, de tous les carrefours et de toutes les ruelles, on aperçoit la massive et triste Construction qui semble répandre son ombre sur la ville enfermée. Nous, qui vivons surtout dans des rues ouvertes et lumineui^es, nous trouverions cela

pittoresque et presque gai. Mais les Bordelais du IV® siècle pouvaient se rappeler l'ancienne ville, pleine de jour et d'espace, et devaient sans doute la regretter souvent.

C'était maintenant une petite ville ; elle avait tout au plus 2,35o mètres de circuit : l'ancien Bordeaux était trois fois plus grand. Cependant, elle faisait encore bonne figure à côté des cités voisines. Périgueux n'avait pas mille mètres. Bayonne, Dax, Saintes lui étaient de beaucoup inférieures. Aussi bien c'est dans ces limites que se bâtirent toutes les nouvelles villes fortifiées de l'an 3oo; les plus grandes avaient de 2,000 à 2,5oo mètres de pourtour. Si elles pouvaient renfermer quinze à vingt mille âmes, c'est tout au plus. Elles se ressemblaient toutes, également petites, fermées et sombres. Si les « cités » du moyen âge français ont entre elles tant de points communs, si elles paraissent bâties sur le même plan par un seul architecte, cela s'explique aisément : elles datent des mêmes années du monde romain, et elles ont été bâties par une seule génération pour répondre aux mêmes besoins et pour écarter les mêmes dangers.

Cette «cité>^, c'est le centre du Bordeaux moderne. Il se formera, à partir du xi"" siècle, autour de la muraille romaine. C'est, en quelque sorte, le noyau de la ville. Toutes les cités de la Gaule ont un noyau semblable, qui date des grandes constructions de l'an 3oo. A Dax, à Bayonne, à Périgueux, des Pyrénées jusqu'au Rhin, nous trouverons partout une vieille ville : c'est celle qu'ont bâtie les Romains

du bas-empire; c'est celle du iv« siècle, qui est demeurée jusqu'au xii^ A cet égard, les villes fortifiées de Maximien et de Constance sont la véritable origine de nos cités contemporaines. En les bâtissant, les princes d'alors ont fait table rase de l'œuvre des trois premiers siècles. Ils ont construit à nouveau, sur des ruines, sans tenir compte du travail des générations précédentes. Ce furent des cités neuves, faites tout d'une pièce. Au xii", au xiii*= siècle surtout, elles s'agrandiront par extension d'enceinte, par juxtaposition de quartiers. Mais le noyau primitif, la cité du bas-empire, demeurera longtemps encore, avec ses petites rues étroites et sombres, et pourtant assez régulières; elle sera le témoin permanent du travail accompli à la dernière heure du monde romain. Avant de disparaître, l'empire a bâti aux Gaulois de nouvelles demeures, tristes et mesquines, mais solides et sûres, qui leur permettront de vivre à travers les six siècles d'invasion jusqu'au réveil de l'ère romane.

A l'intérieur de ces villes, peu ou point de grands monuments. La place manquait pour des théâtres, des arènes, des basiliques. On ne put rien sacrifier à la décoration. Le seul luxe que Bordeaux s'accorda fut une fontaine en marbre de Paros qui se trouvait au centre même de la cité; on y captait les eaux de la Devèze, l'antique Divona, le génie protecteur des Bituriges. C'était comme un dernier hommage rendu à cette petite rivière, qui avait arrosé le berceau de Bordeaux, autour de laquelle il avait grandi, et dont l'estuaire était à cette heure le centre de son com-

merce et le dernier espoir de sa flotte. Bordeaux est obligé maintenant de se contenter des eaux d'un ruisselet. Nous sommes loin du temps où un large aqueduc lui amenait le tribut des sources voisines et où de superbes châteaux d'eau, ornés de bas- reliefs et de statues, décoraient ses places publiques. Tout cela est en ruines, et l'aqueduc a disparu avec l'ancienne ville et la vie paisible d'autrefois. Il faudra s'en tenir, et cela pendant des siècles, aux eaux de la Devèze et des puits. Bordeaux ne retrouvera son aqueduc que sous les siècles pacifiés des temps modernes.

Les contemporains avaient un mot qui rendait bien l'aspect de ces petites villes : c'étaient des castra, des châteaux forts, des forteresses. Elles étaient emprisonnées par une muraille, qui les protégeait sans doute, mais aussi qui les étouffait. A la ville bourgeoise succédait la cité guerrière. Depuis Constantin, elle a une garnison. L'empire ne se défend plus seulement aux frontières : il doit pourvoir à la défense de chaque cité de l'intérieur. La « Paix Romaine » n'existe plus ; la « Sécurité Auguste » n'est qu'une formule. Autrefois, on pouvait vivre tranquille dans la Gaule du Sud-Ouest. Il y avait, le long du Rhin, une longue chaîne de colonies et de légions chargées d'arrêter l'ennemi. La Gaule avait sa ceinture de soldats et de remparts ; derrière eux, les citoyens vaquaient sans crainte aux arts de la paix. Depuis l'an 3oo, le soin de la lutte incombe à toutes les villes. Chacune est en état de g'uerre. On renonce au système de défense générale du pays par

de grandes armées échelonnées à la frontière; la défense est brisée, morcelée, localisée. De provinciale, elle est devenue municipale. Le temps des luttes locales est venu. Nous sommes encore sous l'empire romain. Mais, depuis l'an 3oo, du jour où le pays s'est hérissé de forteresses, où les villes, repliées sur elles-mêmes, se sont murées, on peut dire que le moyen âge a commencé.

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LE PAYS bordelais; la vie matérielle

^■(^ I nous sortons de Bordeaux pour parcourir la campagne, il nous semble que les sujets ^^^"^ de tristesse sont moins nombreux. Les coteaux des bords de la Garonne sont gais comme au temps d'Hadrien et d'Antonin. La vigne monte de la plaine aux sommets; ses vins rendaient Bordeaux célèbre, et Ausone ne parle jamais sans s'attendrir de cette «riante Aquitaine», lœta Aqtiitanica, où s'adoucissent les mœurs. Le blé, la vigne, on a tout cela à foison. Les grands seigneurs vivent dans leurs villas, liers de leurs titres de «sénateurs romains», «hommes très illustres», viri clarissimi, heureux surtout de leurs immenses richesses foncières. Ils ont déserté les mornes remparts et les rues encombrées des villes : « Tout ce bruit de Bordeaux », dit Ausone, «tout ce qui peut blesser nos goûts paisibles nous » force de quitter les murs des villes pour aller retrou- » ver les doux loisirs d'une retraite champêtre, mêlés » aux délassements sérieux. » Ils n'aiment rien tant que leurs grands domaines, où ils se sentent libres comme des Romains et puissants comme des rois.

Sans doute, ils y avaient leurs jours d'ennui, l'hiver surtout. Malgré toutes les précautions, il y faisait parfois un froid terrible. Ausone nous dit qu'il grelottait jusqu'au mois de mars dans sa campagne de Saintonge; cela n'empêchait pas qu'il n'y demeurât jusqu'à Pâques et qu'il ne fût, comme tous les riches de son temps, l'ennemi juré de la ville et l'amoureux des champs.

C'est que maintenant les cités n'ont plus le même attrait pour l'aristocratie. Elles n'offrent plus ces lieux de plaisirs et ces luxueux édifices qui les faisaient aimer des Gallo-Romains du haut-empire. Plus de théâtre : les amphithéâtres tombent en ruine, les temples sont mesquins et les portiques ont disparu. Pendant les trois premiers siècles, la cité avait exercé sur les Gaulois un irrésistible attrait. C'était une chose si nouvelle en Gaule que cet assemblage distrayant de demeures et de monuments. On fut citadin passionné jusqu'au temps de l'invasion : c'était une manière de faire sa cour à Rome et de se donner un vernis d'élégance. Au iv*^ siècle, les grands seigneurs commencent à reprendre les anciennes habitudes de la Gaule indépendante. Ils n'ont dans les villes qu'un pied-à- terre. Ils les abandonnent volontiers à la plèbe et aux soldats. Et ils n'y viennent que pour s'instruire ou pour prier. Ils sont si heureux dans leurs domaines! A Lucaniacus, près de Saint-Émilion, Ausone vivait dans un palais, « rival » de ceux de Rome » ; il se plaisait à l'ombre des forêts, trouvant des sites ravissants, se créant à grands frais une résidence d'une somptueuse beauté.

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Ktaient-ils cependant complètement heureux, ces riches possesseurs de domaines? Leur plus grand souci était- il de se préserver du froid? Malgré ces dehors séduisants et ces poésies d'allégresse, même à travers l'œuvre, toujours gaie, d'Ausone, on voit cà et là se fixer quelques points noirs, s'arrêter quelques nuages. On lit des mots qui étonnent. Et on se demande peu à peu si la campagne était aussi fertile et aussi sûre que sous les règnes des premiers Antonins. Il y a une ombre sur « la joyeuse » Aquitaine », comme il y a sur la ville «brillante» de Bordeaux l'ombre de la muraille.

Aux portes mêmes de la cité nous rencontrons des monuments ruinés, vestiges d'un Bordeaux récent encore et pourtant disparu. Le temple colossal des Piliers de Tutelle, les thermes du Mont -Judaïque, l'amphithéâtre sont là, isolés dans la campagne, en partie démolis, portant l'empreinte ineffaçable des invasions du m" siècle et le souvenir d'une splendeur perdue. Dans les campagnes, les ruines sont plus nombreuses encore. Que de villas effondrées et éventrées, qu'on ne songe pas à réparer! Que de monuments funéraires dégradés, dépourvus de leur faîte, privés de leurs marbres, fendus et crevassés! A chaque pas on se heurte aux témoins de la paix du 11^ siècle, qui sont en même temps les témoins des désastres du m®, et les esprits rêveurs ou sensés peuvent douter que celle-là revienne, que ceux-ci soient à jamais écartés.

Tout le monde, d'ailleurs, prend ses précautions à la campagne, comme on le fait dans les villes. La

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villa porte le nom de prœtorium, qui éveille un écho de ofuerre et de commandement. De fait, le maître est un gouverneur aussi bien qu'un propriétaire. La villa s'est transformée comme la cité. Ce n'est plus un simple lieu de villégiature, séjour de l'oisiveté et de la confiance. Elle a des remparts et des tours. C'est aussi un castrimi ou, tout au moins, un castelhmt.

La plus riche des villas girondines était celle de Bourg, bâtie sur le sommet d'une plate -forme qui domine l'Entre -deux -Mers et le confluent des deux grands fleuves. Elle fut édifiée, selon toute vraisemblance, au temps de Constantin, par Pontius Paulinus, préfet du prétoire. Elle était grande comme une petite ville; elle avait des viviers, des thermes, des bibliothèques, des palais, tout ce que le luxe romain imagina de plus précieux et de plus délicat. Mais ici se montre une nouveauté : elle avait ce que ni Pline ni Gordien n'eussent songé à construire dans leurs villas, elle avait des tours et des remparts, « remparts élevés, tours qui traversent les » nues » , et que « ni les machines ni les béliers ne pour- » ront jamais ébranler >^. Elle avait aussi de vastes greniers abondamment garnis de blé. Si bien défendue et approvisionnée, la villa de Pontius pouvait attendre un ennemi et braver un siège. C'était une forteresse de premier ordre : aussi l'avait- on appelée, d'un nom germanique qui depuis deux siècles s'était introduit dans la langue militaire de Rome, burgits, de burg, «forteresse». Le lieu a conservé son nom jusqu'à nos jours; il a conservé aussi son caractère, et la ville forte de Bourg, isolée

sur sa colline, vieux débris du moyen âge, a pour origine la villa du iv* siècle, comme le Bordeaux médiéval n'est autre que celui de l'an 3oo. Les demeures féodales, avec leurs murailles et leurs greniers, ne diffèrent pas sensiblement des j!)roE^oWa du bas- empire. En cela encore, nous sommes singulièrement loin du temps des Antonins, et les villas du haut- empire, libres et découvertes, ressemblaient aussi peu à celle d'Ausone ou de Paulin qu'un château de la Renaissance ou une villa de la Porapadour rappellent les manoirs du Rhin ou les donjons du Dauphiné.

A côté des villas, nous trouvons encore quelquesuns de ces villages ouverts, vici, qui se multiplièrent en Gaule au temps des Césars et des Antonins. Mais ils deviennent de plus en plus rares, et la tendance générale est à les fortifier. Nous revenons au temps gaulois, quand le pays était hérissé de milliers à'oppida. Les plus grosses de ces bourgades ont reçu des remparts; celles qui paraissaient avoir une importance stratégique ont été transformées en châteaux forts. Voilà un élément nouveau — l'étude stratégique d'un pays — dont les Romains du hautempire se sont peu préoccupés dans la Gaule propre.

Le plus important de ces castra fut celui de Blaye. Située à l'endroit où la grande route de Saintes et de Poitiers débouche sur la Gironde, bâtie sur un mamelon élevé, qui est le dernier avancement des coUines du Fronsadais et du Bourges, dominant la grande masse d'eau qui coule devant elle, la ville forte de Blaye fut la clé de la défense militaire du

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bas-fleuve. On disait couramment jB/ai'm iniiitaris, « Blaye la guerrière >; elle mérite, aujourd'hui encore, cette épithète, et les empereurs de l'an 3oo lui ont donné le caractère et la physionomie qu'elle a conservés jusqu'à nos jours à travers tout le moyen âge. Elle servait à la fois contre les pirates de l'Océan (que l'on redoutait toujours depuis le m*" siècle) et contre les ennemis qui pouvaient venir du Nord par la grande chaussée de Saintes. Le service de défense y était fait par une milice appelée « soldats de la Garonne», milites Garonnenses, milice locale sans aucun doute, et capable, j'imagine, de combattre à la fois sur terre et sur mer. Elle était sous les ordres du duc d'Armorique, officier supérieur qui présidait à la défense des côtes, depuis Rouen jusqu'à Bayonne.

La vie devait se ressentir partout de la présence de ces soldats et de la vue de ces remparts. Ausone a beau plaisanter, il ne semble pas toujours rassuré. Je sais bien qu'il ne parle pas des Francs ni des Saxons, et qu'il faudra attendre les écrits de Sidoine Apollinaire pour retrouver leur nom dans la littérature du Sud-Ouest. Mais il craint tout au moins les brigands et la famine, ce qui suppose un état de choses fort incei^tain et une prospérité toute de surface.

Sait- on comment vivait un propriétaire du Bas- Médoc au temps de Valentinien? quelle était sa principale distraction après la chasse au sanglier et la pêche du turbot? Écoutons Ausone écrivant à son ami Théon, qui devait habiter aux abords de Soulac : «Ne fais-tu pas la chasse aux voleurs qui Verrent par toute la contrée, pour que, dans la

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» crainte du dernier supplice, ils t'appellent au par- » tage de leur butin? Et toi (sans doute par douceur > et par horreur du sang humain) tu fais grâce du » crime en faveur des sesterces; tu parles d'erreur, » tu fixes une amende par chaque tête de bœuf » enlevée, et de juge tu te fais complice. » Il y avait donc des brigands dans le Médoc, et la justice impériale était si peu redoutée par eux que les propriétaires préféraient les pourchasser eux-mêmes ou traiter à l'amiable avec les voleurs de bestiaux; on leur laissait les bœufs et ils payaient une amende: c'était une véritable « composition». La loi romaine n'interdisait pas cette procédure, mais elle la blâmait quand elle avait lieu en secret, sans l'intervention du magistrat, et c'était, semble-t-il, le cas de Théon. Les propriétaires prenaient donc l'habitude de se faire justice à leur manière. Ausone rappelle à Théon qu'il peut au besoin faire acte de juge, j^^^.v, au lieu et place du gouverneur de province.

Les poésies d'Ausone renferment un autre aveu qui donne beaucoup à penser sur la situation matérielle du pays. Il décrit sa maison de campagne, et voici un avantage qui lui sourit entre mille : «Je » conserve toujours des fruits pour deux ans. Qui ne » fait pas de longues provisions sent vite la famine. » Et ces précautions, il les prend à quelques milles à peine des cités populeuses de Bordeaux et de Bazas, sur les bords de la Garonne, sillonnée sans cesse de navires et de barques. On avait donc, au milieu de ce bien-être plus apparent que réel, comme des craintes de derrière la tête. On redoutait la terrible

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famine. Comprenons-nous maintenant pourquoi, dans la grande villa de Bourg, les greniers tiennent tant de place, et qu'on y entassait des provisions venues d'Afrique et d'Italie ?

Ce n'étaient pas de vaines précautions. Ausone chargea un jour un de ses anciens intendants, Phi- Ion, d'approvisionner sa villa de Lucaniacus, située non loin de Libourne. Philon recueillit un peu partout toutes sortes de denrées, blé, sel, fruits, et arriva avec sa cargaison près de Langon, où il attendit un bateau pour le conduire jusqu'à Libourne. Il avait entreposé ses marchandises dans la grande villa d'Hébromagus, qui appartenait à Paulin, l'ami et l'élève d' Ausone. Prévenu, notre poète écrivit à Paulin pour le prier de prêter à Philon un navire de transport : « Si tu ne te hâtes de lui fournir quelque » gabare pour sauver à temps Lucaniacus de la » famine, voilà toute la maison de l'homme de lettres » réduite, non pas aux blés de Cicéron, mais au » régime du Cliarançoii de Plaute. »

Ainsi, cette crainte de la famine était sérieuse. Dans ces villas de marbre, au milieu de ces vignes et de ces champs de blé, on redoutait parfois de mourir de faim. Même en tenant compte de la tendance à l'exagération d' Ausone, poète et gascon, il devait y avoir beaucoup de misères dans ces campagnes, vivant entre les menaces des brigands et la peur de la disette, comme il y avait de la tristesse dans les villes, transformées en places de guerre et en lieux de garnison. La vie romaine dans la Gaule du Sud- Ouest n'était plus synonyme de paix et de sécurité.

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