‹ Ausone et BordeauxChapitre 12 sur 16 · LE TRIOMPHE DU CHRISTIANISME · texte numérisé non relu

LE TRIOMPHE DU CHRISTIANISME

,YI=^^ N même temps que les cités et les champs,

^%S les hommes s'étaient transformés. Des élé- %h^^} ments nouveaux étaient apparus dans la vie des peuples, de nouvelles pensées germaient dans les âmes et allaient les changer bientôt, aussi foncièrement que la construction des murailles avait changé la physionomie des villes. La ville murée du iv" siècle va devenir la ville chrétienne.

A Bordeaux, à l'angle sud-ouest du rempart, à l'endroit où est aujourd'hui la cathédrale Saint- André, se trouvaient dès lors une église et un cimetière chrétiens. Ils datent à peu près de la même époque que l'enceinte. Depuis le règne de Constance Chlore, on célèbre à cette place le culte de Jésus- Christ et on enterre les fidèles. Il n'y a pas longtemps qu'on trouva aux abords de Saint-André un tombeau chrétien du premier âge où avaient été dessinés des oiseaux voltigeant dans les branches d'un arbre, symbole imagé du paradis céleste. Comme le christianisme catholique ne peut changer ses habitudes, comme il est avant tout esclave des traditions

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et respectueux de son passé, l'endroit que l'évêque Orientalis choisit vers l'an 3oo pour être le lieu des pieux rendez-vous et des saintes assemblées est aujourd'hui le centre officiel de l'église de Bordeaux, et son chef actuel officie sur le sol consacré il y a seize siècles par le premier de ses prédécesseurs.

Chaque année, à Pâques, Ausone se rend à Bordeaux pour célébrer dans cette église les fêtes de la Résurrection. Sa qualité d'ancien magistrat, sa situation d'homme officiel l'obligent, lui païen de cœur, d'esprit surtout, à cette publique démonstration. D'ailleurs, elle ne devait rien coûter à sa conscience d'honnête homme. Je pense que, possédant le véritable sens de la J^ivinité, il savait la comprendre dans les cérémonies de tous les cultes et la reconnaître à travers toutes les figures sous lesquelles les diverses religions la cachaient alors.

Depuis le commencement du siècle, il y a une suite ininterrompue d'évêques à la tête de cette église. Leur influence a grandi au sein de la plèbe urbaine : cette classe de petites gens y a été la première initiée à la foi nouvelle; elle est encore chère entre toutes aux représentants de ce Christ, qu'on appelait parfois « le dieu adoré dans les cités ». Grâce à son appui, les évêques sont maintenant des puissances avec lesquelles les gouverneurs de l'Etat et les magistrats municipaux ont souvent à compter. Ils tiennent des conciles et font des émeutes. Ausone put, en 386, être témoin d'un fait qui a dû lui paraître inouï. Une femme, Urbica, accusée d'hérésie, fut lapidée par la populace chrétienne de Bordeaux.

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Une sédition chrétienne dans une grande cité de la Gaule, voilà ce qui devait fort chagriner un sénateur romain comme Ausone, voilà ce qui annonce déjà les erreurs du fanatisme à la fin du iv'' siècle, le meurtre d'Hypatia, le saccagement des temples et la destruction des statues.

On comprend de plus en plus pourquoi les riches lettrés fuyaient volontiers les villes, où le christianisme dominait par la plèbe, troublait la vie et parfois ensanglantait les rues. La grande aristocratie s'était tenue à l'écart de cette religion aimée du vulgaire. Elle préféra longtemps ses lettres, ses philosophes, ses poètes, les dieux que chantaient les uns ou la morale qu'enseignaient les autres. Comme son cher empereur Julien, elle vivait de l'hellénisme. Elle gardait pieusement l'héritage qu'elle avait reçu de la Grèce. Elle défendait ses privilèges et maintenait toutes ses noblesses, celle du pouvoir et de l'argent, comme celle du talent et de la culture.

Mais nous sentons bien, par l'œuvre d'Ausone, qu'elle aussi est atteinte par la marée montante du christianisme, et qu'elle ne tardera pas à être submergée. Elle est sur le point de céder à la foi du Christ et de <; se renouveler». Cette conversion de la noblesse du Sud- Ouest, qui sera presque subite, Ausone la vit dans les dernières années de sa vie, et elle le rendit parfois triste et plaintif. Né dans le paganisme, et lui ayant dû ses joies les plus intimes, il n'aura autour de lui à ses derniers moments, dans sa famille et parmi ses amis, que des chrétiens. Il

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a pu dire que sa génération était la dernière que le paganisme avait élevée dans les Gaules.

Cette transformation a été, en Aquitaine, l'œuvre presque entière de la vie d'un seul homme, qui a eu sur ses contemporains et sur les destinées religieuses et morales de la Gaule une prodigieuse influence, saint Martin. Je laisse de côté bien des causes sociales et politiques; je ne parle pas de ces mystérieux courants historiques qui, à de certains moments, entraînent invinciblement toutes les âmes. Mais saint Martin s'est trouvé là, comme à l'heure précise, pour diriger le courant chrétien et aider la politique des empereurs. Toute la part qu'un homme peut avoir dans les révolutions morales d'un pays, il faut la lui faire dans l'histoire de l'Église gauloise; tout ce que la volonté humaine peut ajouter à la marche irrésistible d'une religion, saint Martin l'a montré en Gaule, plus encore que saint Paul en Asie ou que Boniface en Germanie.

Il avait été dans sa jeunesse soldat de l'empire. Il devint garde du corps du prince, ce qui lui donnait rang d'officier. Même, il parvint au grade supérieur de tribun, grade fort recherché et qui valait à son titulaire toutes sortes de distinctions et une certaine richesse. Après le tribunat commençait la série des hauts commandements militaires, duchés, comtés et maîtrises. Saint Martin avait le droit d'y prétendre. Beaucoup y étaient parvenus qui étaient partis de plus bas que lui. Tout son passé, tout son avenir, il y renonça brusquement, se rendit en Gaule auprès d'Hilaire, évêque de Poitiers, et se fit dans notre

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pays le propagateur de la foi chrétienne. Pendant quarante ans (c'est un contemporain d'Ausone) il prêcha, il enseigna, et surtout il lutta sans relâche, s'adressant à la fois aux pauvres et aux puissants, aux paysans et aux empereurs, véritable apôtre d'une guerre pacifique. Pour se rendre compte de la puissance de cet homme, il faut songer aux grands prédicateurs du moyen âge, et notamment à saint Bernard. Il est leur véritable ancêtre et, à tous les égards, plus grand qu'eux. Encore ces hommes avaient -ils pour eux l'appui des peuples et des grands, tandis que Martin dut être souvent à la fois chet et soldat. Mais il avait merveilleusement l'instinct de son époque; il comprit comment il fallait parler et surtout qu'il fallait agir. Dans ces temps de décadence, de confiante langueur et d'indolence sereine, il fut violent et brutal pour les uns, il se montra doux et tendre pour les autres; on le vit, dans ce siècle de repos, fort, actif, enthousiaste; ce fut, à la fin d'un monde, une âme vigoureuse, un génie orageux et primitif. Il produisit, sur les populations nobles et calmes des bords de la Vienne et de la Loire, le même effet que saint Paul sur les âmes énervées de Macédoine et de L3^caonie.

Chose étrange! cette comparaison avec saint Paul parait s'être imposée à ceux qui connurent saint Martin. Par son âpre éloquence, par son activité, par l'austérité communicative de sa vie, il exerça le même irrésistible ascendant. Les livres sont pleins des miracles qu'il accomplit. A nos yeux, il en fit deux d'incomparables. De son vivant, il convertit

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les Gaules presque à lui seul. Deux siècles après sa mort, son prestige était plus grand encore qu'aux beaux jours de sa vie d'apôtre. Ni saint Paul ni saint Bernard, trop vite oubliés, n'ont joué, comme Martin,, ce rôle posthume, dans lequel le souvenir agit avec la même force que la parole, le nom séduit autant que la vue. Saint Martin fit reculer devant lui l'empereur; auprès de lui, toutes les classes se sont un instant confondues dans un même culte pour Dieu et pour un homme. Avant lui, l'Aquitaine n'avait que quelques groupes de fidèles disséminés dans les grandes villes. Après lui, l'Église y est triomphante. Il avait décidé les plus riches à y entrer en abandonnant leurs biens; il y avait amené , les plus heureux et les plus désespérés. Il sembla aux générations de la fin du iv® siècle que les vieux dieux du paganisme, mal rajeunis par les rhéteurs de Julien, s'étaient à jamais enfuis sous leur défroque usée de métaphores et de fables devant l'éblouissante popularité de saint Martin. «Heureuse la Grèce, qui a » mérité d'entendre prêcher l'Apôtre! Mais le Christ > n'a pas oublié les Gaules en leur donnant d'avoir » saint Martin. »

Son influence s'est exercée surtout au centre du pays, entre Tours et Poitiers. Mais elle a rayonné de là par toute la Gaule, et elle s'est fait puissamment sentir sur les bords de la Garonne dans le dernier quart du siècle, à la fin de la vie d'Ausone. Pour avoir une idée de son renom, il faut rappeler que plus d'un tiers des églises du diocèse de Bordeaux, au xiii'' siècle, lui étaient consacrées, et

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on a tout lieu de croire qu'il en fut de même d'un bon nombre d'entre les autres, et qu'elles avaient perdu, du viii*^ au xii'^ siècle, leur vocable primitif de Saint- Martin. Les basiliques construites aux abords des cités, les églises des villages, les chapelles que les grands seigneurs convertis édifiaient dans leurs villas furent placées de préférence sous l'invocation de l'apôtre; saint Pierre, saint Etienne, les saints du christianisme primitif furent presque oubliés devant cette personnalité envahissante.

Bordeaux eut sa basilique de Saint-Martin, Elle s'éleva près des ruines des thermes qui se trouvaient sur le Mont -Judaïque. Elle semblait, de là, protéger la ville de Bordeaux, que Martin dominait de son culte, de son sanctuaire et de ses miracles. C'est dans les églises de Saint- Martin que les miracles sont le plus fréquents; il n'y eut pas de bienheureux plus actif et qui aimât davantage à se montrer. Au VI® siècle, Grégoire de Tours écrira trois livres sur les prodiges accomplis par le nom du saint. C'est le thème favori de la littérature chrétienne dans nos pa3^s depuis l'an 400. Il faut lire à ce propos Sulpice Sévère. — Quel contraste entre les poésies d'Ausone et les dialogues de Sévère! et ce sont pourtant écrits de compatriotes, de contemporains, d'hommes appartenant au même milieu social. Ausone nous parle des plus vieilles fables du monde grec; il vit encore avec Homère et Apollonius. Sulpice Sévère nous fait déjà vivre dans les pieuses erreurs du moyen âge et assister à la naissance des légendes chrétiennes.

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Citons un de ces miracles pour montrer quelle était l'étendue de l'action de saint Martin, et comme elle se trouvait mêlée à la vie la plus intime des hommes de ce temps. C'est Grégoire de Tours qui nous le raconte :

« Dans le diocèse de Bordeaux sévissait à une » époque une grave maladie de chevaux. Or, il » existait près de Blaye, à Marsas, une chapelle » consacrée à la mémoire de saint Martin, et célèbre » par les miracles qui s'y produisaient. Quand arriva »la maladie dont nous parlons, tout le monde se » précipita dans la chapelle, faisant des vœux pour » les chevaux, promettant une dîme à l'église s'ils » échappaient. Et, pour tirer parti de la vertu du »lieu, ils marquèrent leurs chevaux d'une empreinte » à l'aide de la clé de fer qui fermait la porte de la » chapelle. Telle fut alors la vertu du saint que tous »les chevaux malades et marqués de cette manière » ofuérirent immédiatement. »

Il y eut des milliers de prodiges de ce genre. Jamais peut-être, même au temps de la prédication chrétienne en Galilée, l'imagination des hommes ne fut en proie à tant de pieux délires. Comprend -on maintenant pourquoi la basilique de Saint- Martin de Tours a été pendant quatre siècles le centre de la religion, le foyer sacré du christianisme gaulois?

Le plus grand service que Martin rendit à la foi chrétienne, c'est d'avoir entamé la grande aristocratie foncière. Son prestige n'a pas seulement rayonné sur la plèbe urbaine, sur les déshérités, auxquels il promettait le royaume du ciel. Il a

été aussi grand, quoique moins explicable, sur les riches et les lettrés. Pour nous, la vraie marque de sa puissance est d'avoir gagné à l'enthousiasme religieux et à un m3'sticisme désintéressé ces nobles heureux et pratiques, légèrement sceptiques en tout ce qui n'était pas le culte de Rome et des lettres, et la culture des champs.

Celle des conversions qui fit le plus de bruit dans la Gaule, et peut-être dans l'empire, se trouva être celle d'un élève et ami d'Ausone, de celui qu'il appelait volontiers son fils Paulin, le futur évêque de Noie.

Vers 389, Paulin avait trente-cinq ans, Ausone étant octogénaire. Il passait alors pour un des hommes les plus riches, les plus nobles, les plus heureux du monde romain. Il avait sur les bords de la Garonne d'immenses domaines, de vrais royaumes. Il était marié à une femme qu'il aimait. Avant l'âge de trente ans, il avait été consul, gouverneur de province. On le disait un des esprits les plus fins, un des poètes les plus originaux de son temps. L'hellénisme et les lettres n'avaient pas de plus élégant amateur et de plus digne champion. Il jouissait de tous les bonheurs terrestres et de toutes les espérances ambitieuses. On pouvait dire que les amis de l'empire avaient les yeux tournés vers Paulin, et qu'on le regardait comme une "■ colonne de l'Etat », un des rares hommes qui, dans un moment de crise, seraient un ferme soutien ou un suprême espoir. Mais un jour, cet heureux de la terre, saisi d'on ne sait quelle subite et mystérieuse mélancolie,

abandonna tout, bonheur, ambitions et fortune, pour se consacrer au Christ. La folie de la croix, que saint Martin avait eue trente ans auparavant, il la communiqua à Paulin, qu'il avait miraculeusement guéri d'une maladie d'yeux : « Dès que Paulin lut » dans l'Évangile les paroles où le Christ dit au jeune » homme riche : « Viens et suis-moi, » aussitôt, ayant » vendu tout ce qu'il possédait, il distribua tout » l'argent aux pauvres, et, délivré de toutes les -» cupidités du monde, il marcha librement à la suite » du Maître. » Lui, qui était noble comme pas un, il va se mêler, au sein de la vie chrétienne, à la tourbe des villes et à la multitude des petites gens.

La conversion de Paulin le Bordelais eut dans le monde romain un retentissement considérable. Si on en juge par les écrits de ce temps, ce fut un des grands événements sociaux de la tin du iv^ siècle. Les chrétiens la saluèrent comme un triomphe; les derniers défenseurs des lettres et de l'empire (ces deux choses semblaient se confondre) se sentirent abandonnés d'un de leurs meilleurs appuis et d'une de leurs plus pures gloires. Ausone, son maître et son père, lui écrivit quatre lettres désolées, qui restèrent longtemps sans réponse. Il fut éloquent, insinuant; il fit appel à sa tendresse, à l'amour de la gloire, à la jouissance des richesses noblement acquises, et surtout au culte des Muses et de la poésie. A la fin, Paulin répondit à Ausone pour lui annoncer qu'il « était mort au monde » et que sa décision était irrévocable. Les lettres que Paulin répondit à son maître sont empreintes de tant de grandeur, res-

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pirent une si touchante émotion, révèlent enfin une telle puissance dans la volonté, qu'il faut re-^arder sa conversion comme l'œuvre d'une âme intimement convaincue de la vérité de sa religion et de l'excellence de sa conduite :

«Pourquoi m'ordonner, ô père, de rendre mes » soins aux Muses que j'ai répudiées? Ils repoussent »les Muses, ils sont fermés à Apollon, les cœurs » voués au Christ! Soutenu autrefois, non par une » égale force, mais par une égale ardeur, je fus » d'accord avec toi pour évoquer Phébus. Maintenant »une autre puissance, un Dieu plus grand subjugue »mon âme; il exige d'autres penchants, il réclame »de l'homme ce qu'il lui a donné pour que nous avivions- de la vie du Seigneur... Je bénis ces » vénérables mouvements du cœur d'un père, et je » m'applaudis d'une colère qui ne nuit pas à l'affec- » tion. Mais j'aimerais mieux, ô père, te voir demander »mon retour à qui pourrait te l'accorder... Si tu as » souci de mon retour, regarde et prie ce Christ, qui » tient et meut les esprits, qui est entier dans tout et » partout, qui, présent en toutes choses, gouverne » tout. »

Les lignes suivantes, qui sont parmi les plus belles que le christianisme ait inspirées en ce temps, montrent bien quel irrésistible sentiment a dicté la conversion de Paulin :

«Ma crainte et mon tourment, c'est que le dernier »jour ne me surprenne endormi dans d'épaisses •"^ ténèbres, occupé d'actes stériles et perdant ma vie »en de vagues soucis. Que deviendrais-je, en effet,

»si, pendant que mes yeux tardent à s'ouvrir, le » Christ, se dévoilant à moi, resplendissait du haut ïde son palais éthéré, et si, frappé soudain des » rayons du Seigneur apparu dans les cieux ouverts, ♦j'allais, ébloui par tant de lumière, chercher un » triste refuge dans l'obscurité de la nuit?,.. Oui, je » crois, et je tremble, et je travaille avec zèle, avec » empressement, à me détacher, si je puis, de mes » fautes avant la mort. »

On peut voir par ces lignes la haute valeur intellectuelle et morale de Paulin. Quel que soit le jugement que l'on porte sur ses doctrines et sur ses croyances, ses œuvres nous obligent à le regarder comme un des esprits les plus ouverts et une des âmes les mieux douées du iv® siècle. Il vaut Ausone par la volonté, il le dépasse par l'intelligence et le génie. Il était, sans aucun doute, parmi les plus dignes de commander à son siècle, et voilà qu'il l'abandonne. Comme on comprend les plaintes d'Ausone, et qu'on est tenté de prononcer le mot auquel il a dû songer, de désertion!

S'il est permis de se représenter les dernières pensées d'un homme d'après le reste de sa vie, on se figure volontiers qu'Ausone a eu, à la fin de ses jours, des heures de patriotique tristesse. Même au milieu de sa belle famille d'enfants et d'amis qui le chérissaient, il a pu se sentir seul et incompris. Ce fut, à Bordeaux, le dernier représentant de la dernière génération païenne. Dans son enfance, dans sa jeunesse, il n'avait guère été question, autour de lui, du christianisme et de son culte. Son père et

son aïeul, ses collègues et ses maîtres ont vécu dans l'amour des choses païennes et de ces lettres grecques qui étaient devenues la vraie religion des esprits d'élite et une des formes du patriotisme. Il avait conservé leur enthousiasme et leur foi. Si, à de certains jours de devoir officiel, il avait dû faire acte de christianisme, son âme appartenait tout entière à ces traditions classiques qui lui avaient valu les plus doux succès de sa vie. — L'histoire d'Ausone nous indique l'heure précise à laquelle le christianisme triompha dans les Gaules. Maintenant ses maîtres, ses collègues, qui furent aussi ses coreligionnaires, sont morts. Ceux qu'il a vus grandir se sont détachés de ses croyances. Son élève impérial, Gratien, a été le premier empereur vraiment chrétien qui ait régné dans les Gaules. Son fils Hespérius, tout gagné à la religion victorieuse, l'enseigne à ses enfants et veut même consacrer l'un d'eux, Paulin de Pella, au culte du Christ. Un des plus célèbres d'entre ses collègues, Delphidius, le grand avocat des Gaules, fort peu chrétien, laissa une veuve et une fille qui se mêlèrent de polémique religieuse et qui furent impliquées dans l'affaire des Priscillianistes. Enfin son disciple bien-aimé, Paulin, fit volte-face et abandonna le service de l'empire pour celui de Dieu.

C'est vers les années SSo-Sgo que le sol manqua de toutes parts aux derniers fidèles de l'hellénisme. Le plus riche des sénateurs aquitains a donné ses biens aux pauvres; le petit-fils du consul Ausone est voué au Christ; la plèbe de Bordeaux lapide une

hérétique. On vit rarement, en si peu d'années, un tel changement de décor. Les grands saints du Sud-Ouest commencent leurs prodiges; les grands rhéteurs ont terminé leur carrière. Romain de Blaye triomphe par ses miracles jusqu'au delà du tombeau. Seurin arrive à Bordeaux et fonde, en face de la cité, la grande nécropole sainte où le moyen âge enterrera ses héros.

A côté de Paulin, son compatriote Sulpice Sévère, également riche et noble, quittait aussi le monde pour vivre dans la pauvreté et l'humilité, suivant l'exemple de ses maîtres en Christ. Martin, Paulin, Sévère, voilà, à des titres divers, les trois plus fâcheuses défections que l'empire romain ait alors subies. Tous trois ont distribué leurs biens aux misérables, ont fait vœu de sacrifices et de renoncement, et tous trois étaient pour l'État d'utiles serviteurs, à l'armée ou au tribunal. En abandonnant les Muses et le monde, ils ont abandonné la patrie romaine. En se vouant au Christ, ils privent le prince de ses meilleurs sujets au moment où il avait le plus besoin de généraux et de magistrats. Les hommes se font rares, et les dangers sont plus grands. La parole que le Christ avait si souvent prononcée : «Laisse là ton maître et suis-moi», est maintenant un mot d'ordre dans les plus hauts rangs de la société. L'empire est déserté par ses serviteurs. La grande contagion religieuse a gagné partout.

Nous avions raison de le dire plus haut : le triomphe du christianisme dans l'Aquitaine est le signe des temps nouveaux, de la même manière que la crainte

de la famine et que la construction de forteresses. Ces symptômes divers concourent pour caractériser l'état du monde gaulois à la fin du iv" siècle. La misère augmente, le patriotisme diminue. La vie matérielle devient plus pénible, la vie active se concentre dans le christianisme. La force physique et la force morale de l'empire s'éteignent en même temps.

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