LA VIE SOCIALE
ouTEFOis, ceux des Bordelais et des Aquitains qui sont demeurés fidèles aux cultes helléniques et au patriotisme romain ne désespèrent pas encore. Ils peuvent avoir leurs heures de tristesse ; le moment de suprême découragement n'est pas encore venu. Viendra-t-il même jamais, et pourra-t-on dire que les hommes du Sud-Ouest aient cru un jour que l'empire allait disparaître, même au temps des nouvelles invasions, même sous la persécution d'Euric? Laissons un instant de côté les chrétiens qui ont déserté le poste de combat et ceux dont les sinistres prophéties sont faites de colère et de menaces plus que d'expérience et de réflexions. Ne nous occupons que de la dernière génération de païens ou des nouveaux convertis qui croient à Rome comme au Christ, et que leur foi n'empêche pas de siéger au sénat ou de s'asseoir dans les tribunaux de province. Ils n'attachent pas une trop grande importance à ces indices qui nous ont frappés; ils ne croient pas assister à la transformation d'une société ou à l'effondrement d'an empire. Parcourons une dernière fois l'œuvre
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d'Ausone, et nous verrons que la société bordelaise vit encore fort joyeusement, au milieu des richesses et des plaisirs de l'esprit, et qu'elle proclame toujours l'immortalité et la divine beauté de la chose romaine. 1
La gaieté, voilà ce qui manque le moins à Ausone et à son entourage. Tout, dans ses vers, respire une vraie bonne humeur. Il y a un sourire au commencement de chacune de ses pièces. La qualité qu'il loue le plus volontiers chez les autres est l'enjouement. Il n'a certes pas l'allure déprimée d'un décadent. Lœtus, joca, sont des mots qui reviennent constamment dans ses éloges. Il ne semble pas qu'il y ait eu autour de lui de ces amoureux de mélancolie et de ces fanfarons de tristesse qu'il est convenu de rencontrer dans les fins de siècles.
C'était une aimable société, qui s'accordait comme principal mérite de cultiver les jeux et la joie, et de fuir les vaines inquiétudes. « Toi qui cultives les jeux et la joie, qui condamnes la tristesse», qiii joca lœtitiamqiie colis, qui tristia damnas, dit Ausone de son beau-frère, ce qui ne l'empêcha pas d'être un excellent gouverneur. Auprès de notre poète on s'amusa presque aussi follement qu'aux beaux jours d'Hadrien et d'Antinous. Ni ses parents ni ses descendants ne donnèrent leurs biens aux pauvres pour joindre saint Martin à Tours ou pour suivre à Noie saint Paulin. Un de ses oncles courut le monde pour trafiquer et sut ramasser une belle fortune. Quelques femmes de son entourage administraient admirablement leurs biens. Lui-même, dont le père n'était qu'un médecin aisé, mourut fort riche, devenu l'un
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des plus grands propriétaires de son temps. Tous ses parents furent dans les honneurs. Son fils Hespérius parcourut une fort belle carrière et accrut sans cesse l'héritage paternel, si bien que le petit-fils d'Ausone, Paulin de Pella, a pu écrire que ses richesses étaient célèbres dans le monde entier.
Veut-on connaître comment ce dernier vivait dans sa jeunesse, à Bordeaux, vers le temps où mourut son grand-père? Nous sommes en 392; le jeune clarissime vient d'accomplir sa quinzième année. C'est lui-même qui nous raconte sa vie. Il avait été malade; on lui fit abandonner l'étude pour les exercices physiques :
«Je voulus un beau cheval avec un plus riche » harnais, un écuyer de haute taille, un chien agile, » un bel épervier, une balle bondissante et dorée » envoyée exprès de Rome pour servir à mes jeux, > un vêtement plus recherché et souvent renouvelé » et parfumé des douces senteurs de l'Arabie... » J'aimais à courir, porté toujours sur un coursier » rapide... »
Quelques années plus tard, Tidéal du jeune Paulin, marié et propriétaire, avait un peu changé; mais le luxe y tenait toujours la plus large part :
«Pressant sans relâche l'accomplissement de la » tâche que j'avais entreprise, je me hâtai de rendre »la culture aux champs régénérés, d'apporter un » prompt soulagement aux vignobles épuisés, de les » renouveler par les moyens qui m'étaient connus... »Je voulais une maison commode, avec de larges » appartements disposés en tout temps pour les
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» diverses saisons de Tannée, une table propre et »bien garnie, des esclaves jeunes et nombreux, un » mobilier abondant et propre à différents usages, » une argenterie plus précieuse par le travail que » par le poids, des artistes de différents genres » habiles à remplir promptement les commandes, > des écuries pleines de chevaux bien nourris et des » voitures pour la promenade, sûres et élégantes.»
Cette vie, le petit- fils d'Ausone la mena de 897 à 407, au moment où le monde romain commençait son agonie.
La brillante existence que menaient ces grands seigneurs n'allait pas sans quelques atteintes à la morale, du moins à la morale sévère. Paulin, avant son mariage, ne fut pas un modèle de vertu. S'il avait été voué au Christ, ce ne fut assurément que dans sa tendre enfance, car la chasteté lui parut d'assez bonne heure un fardeau difficile à porter. La confession de ses fautes est d'une rare naïveté :
«Je me jetai dans les voluptés nouvelles d'une » luxure juvénile, dont je pensais dans mon enfance » pouvoir me garantir sans peine. Toutefois, autant » qu'il fut possible, je comprimai de l'étreinte et du » frein d'une sage modération les débordements de » la licence pour ne pas aggraver mes fautes par des » crimes. Je contins mes désirs. Je m'imposai la loi » de ne pas attenter par la force à la femme ou aux » droits d'un autre; je me gardai de céder aux per- » sonnes libres qui s'offraient d'elles-mêmes, et je me > contentai des plaisirs domestiques de ma maison. >Je préférais être accusé d'une faute plutôt que
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» d'un crime, et je ne voulais pas nuire à ma répu-
» tation. »
Les poésies d'Ausone nous rappellent de loin en
loin que le monde n'était pas alors plus parfait que jamais, et qu'on eut souvent de grands coupables à
punir, des infamies à constater chez les plus riches
ou chez les plus instruits.
Les professeurs ou les avocats ses collègues ne se piquaient point tous d'une austérité antique. Dynamius dut s'exiler de Bordeaux et changer de nom sous le coup d'une accusation d'adultère, ce qui n'empêcha pas l'indulgent Ausone de le traiter toujours en excellent ami. Un autre de ses compatriotes, Goncordius, quitta la ville en fugitif, on ne .sait pour quelle faute. Une mère rigide chassa Marcellus de sa maison et de sa patrie, sans doute pour quelque peccadille de jeunesse. D'un maître primaire de l'école de Bordeaux, Crispus, Ausone dit que « les » fumées du vin, croyait- on, l'inspiraient autant que » Virgile et qu'Horace. » Enfin de graves accusations pesèrent un jour sur l'un des avocats les plus illustres de Bordeaux, Delphidius. On l'acquitta, et il put devenir professeur d'éloquence. D'ailleurs, il fit assez mal sa besogne : « Peu assidu aux devoirs de l'enseignement, tu trompas l'attente des parents. » La famille de ce Delphidius, très ancienne, et qui se rattachait à une vieille noblesse sacerdotale de la Gaule, peut-être même à une origine druidique, finit d'une façon tragique : « Enlevé au milieu de ta car- » rière., dit Ausone, «tu n'as pas eu la douleur de » voir les erreurs de ta fille égarée et Je châtiment
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»de sa mère.» Il s'agit d'Euchrotia et de Procula, que l'hérésiarque Priscillianus entraîna dans sa querelle; le bruit courut même qu'il déshonoralaseconde. Enfin, nous lisons, dans les épigrammes d'Ausone, des vers adressés à ses compatriotes, qui font le plus grand tort à leur moralité ou à leur distinction.
On connaît la diatribe écrite vers l'an 460 par le prêtre Salvien, et dans laquelle il malmène si fort les Aquitains, gens repus de toutes les richesses et de tous les vices. Ce que nous venons de dire apporte-t-il la moindre preuve à l'appui des déclamations virulentes et banales du prêtre chrétien? So3^ons juste. Ce sont des fautes assez ordinaires dans le monde que celles dont parle Ausone, et il faut être moraliste bien sévère pour traiter autre, ment que de peccadilles les crimes dont s'accuse Paulin.
Surtout, ne cro3^ons pas que les moeurs des païens furent abominables aux derniers jours du iv® siècle. Paulin était chrétien, et, avant le temps où il s'émancipa, il avait été consacré à Jésus -Christ. Quant à Euchrotia et Procula, c'étaient des dévotes qui se laissèrent abuser par les allures séduisantes d'un intrigant, beau parleur et ami des femmes.
En face de ce groupe d'égarés, songeons à tout ce qu'il y avait de vertu dans la famille immédiate d'Ausone. On y aimait le travail et on y cultivait la charité. C'étaient des riches, mais qui savaient la douceur du bien et pour qui la bonté était un devoir. Si le monde païen a fini avec eux, on peut dire que sa dernière génération n'eut rien à envier, en fait de
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droiture et de noblesse, aux représentants de la religion nouvelle.
Le sérieux de leur conduite ne les empêchait pas, avons-nous vu, de savoir se distraire. Franchement, la vie que menaient Ausone et ses amis était fort agréable. On se visitait, on se recevait sans cesse, on s'envoyait de petits cadeaux, des oranges, des huîtres, des conserves, des poésies surtout. On se promenait, devisant sous les belles allées touffues d'ormes et de peupliers qui bordaient la Garonne ou la Dordogne.
Les agréments étaient multiples dans ces villas, qui — pour ne plus parler des œuvres de défense — font parfois songer au Tivoli d'Hadrien. Il y avait des parcs, des bois, des thermes, des bibliothèques, des galeries de tableaux, peut-être des théâtres de famille, des statues en grand nombre. Les femmes s'y livraient à des travaux de couture ou de broderie, et ne dédaignaient pas de faire des vers. Le plus grand souci était de remplir les greniers ou de reconstituer les vignobles. On y demeurait même l'hiver. L'été s'y passait toujours. Quand on était fatigué du séjour dans une villa, on se rendait dans une autre. Un clarissime un peu riche possédait des villas disséminées sous tous les climats. Ausone allait de Loupiac sur la Garonne à Lucaniacus près de la Dordogne; il avait à Saintes une propriété qui lui était chère. Nous connaissons de nom quelquesuns de ses autres domaines : celui de Rauranum dans le Poitou, un autre dans le Bazadais. Peut-être les thermes de Marojalus, dont il aimait les loisirs et le
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séjour calmant, lui appartenaient. Paulin de Noie, avant sa conversion, vivait près de Langon, dans cet Hébromagus où il semblait un souverain. Pauliacos, notre Pauillac, était une villa superbe. Nous avons souvent parlé de Bourg, qui appartenait peutêtre à Paulin.
La pointe extrême du Médoc n'était point dédaignée. Ceux qui aimaient la solitude y séjournaient. Là, dans la villa de Dumnotonus, vivait ce singulier Théon, qui fut un grand ami d'Ausone. C'était une sorte de propriétaire campagnard, peut-être un peu besoigneux, lettré et remuant, poète laborieux, grand chasseur et grand pêcheur devant les dieux, exploitant les pa3'sans de l'endroit et guerroyant contre les voleurs.
Tous ces propriétaires correspondaient entre eux, échangeaient des politesses; quelquefois, ils s'empruntaient de l'argent, et il semble que les espèces sonnantes fussent alors assez rares. Les communications étaient faciles, grâce aux routes et aux rivières qui sillonnaient le pa3'S en tous sens. Les gens de la domesticité servaient de courriers. On prenait encore par les vieilles chaussées du premier siècle, que les voitures parcouraient encore rapidement; mais on préférait s'embarquer, la voie fluviale étant sans doute plus sûre. Il y avait toujours des embarcations de luxe amarrées à proximité des villas, et les campagnes renfermaient, à l'usage du maître et de ses amis, des mulets, des chevaux de selle, des cabriolets ou de véritables carrosses, gros et lourds.
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L'humeur d'Ausone aura-t-elle trop déteint sur son œuvre? Je ne sais. Mais il semble que les hommes de son temps ne s'ennuyèrent pas une minute; malgré les ombres qui traversaient parfois son horizon, la haute société de la fin de l'empire vivait sereine, entre de tranquilles labeurs et d'intelligents plaisirs.
Nous ne parlons, il est vrai, que des riches, car eux seuls écrivaient en ce temps-là, et ils ne nous entretiennent que d'eux-mêmes. Que valaient alors la plèbe des p agi et celle des villes? Quel sort leur était fait par la noblesse? Nous ne l'apprendrons jamais, et l'ignorance où nous sommes de ses destinées est l'inévitable lacune de l'histoire de la civilisation gallo-romaine au iv" siècle.
Il y avait eu, au temps des invasions, chez les paysans et dans la populace, d'assez violentes séditions. Les empereurs de l'an 3oo se sont vantés d'y avoir mis fin. Peut-être trouvait- on encore des foyers latents d'incendie. Le mouvement antipriscillianiste se manifesta à Bordeaux par une émeute de la populace, ce qui suppose pour le moins une plèbe remuante et passionnée. Il y a des brigands dans le Médoc, et le brigandage est souvent la conséquence de la misère des paysans ou de l'oisiveté du bas peuple. Au début du V siècle, quand les barbares reviendront, la plèbe urbaine tentera parfois des révolutions. On verra des révoltes d'esclaves, on entendra parler de sédition et de «trahison civile». Paulin de Pella nous apprend, à propos du siège de Bazas par les Wisigoths, l'exis-
tence d' « une faction servile, mille fois plus dange- » reuse que les barbares», et il ajoute que quelques jeunes gens de condition libre s'étaient mêlés aux esclaves et « armés pour égorger la noblesse ». Il n'est pas exagéré de croire que, dès la fin du iv® siècle, couvait chez les classes misérables du Sud-Ouest la haine de la toute -puissante aristocratie.