AUSONE HOMME POLITIQUE
AXS enfin tant de patience et de tels efforts de labeur trouvèrent leur récompense. Sans y penser, en travaillant par amour du devoir, i\.usone travaillait pour sa gloire. On finit par connaître dans la Gaule, à la cour même de Trêves, ce professeur accompli, si consciencieux, si savant, si délicat. Un beau jour, Ausone reçut de l'empereur Valentinien l'ordre de se rendre près de lui : il était chargé de faire l'éducation de Gratien, l'héritier de l'empire. C'était en 369. Il avait bien près de soixante ans. Il pouvait songer à la retraite. La vie semblait finie pour lui. Il avait le droit d'oublier pour toujours les audacieuses prédictions faites à sa jeunesse. Maintenant, d'une façon presque subite, commence pour lui une seconde vie, qui s'annonce pleine de renommée et d'honneurs.
Ausone consacra sept années à l'éducation du jeune Gratien. Comment il la fit, quels furent ses principes et les règles de sa conduite, nous ne le savons guère. Il n'a point tenu à nous le dire. Cet homme, qui fut assurément un excellent pédagogue
et le maître de tant de gens illustres, n'a pas laissé le moindre traité d'éducation. La valeur de sa pratique lui parut suffire à sa gloire. Nous ignorons comment il s'}' prit pour former son impérial élève et, aussi, pour se faire bien voir à la cour. Toujours est-il qu'il réussit à souhait dans l'une et l'autre tâche. Pendant sept années, aucun nuage ne s'éleva entre l'empereur et le précepteur. Cela fait leur éloge à tous deux, car je ne puis croire qu'Ausone ait mis de son côté trop de complaisances ou de flagorneries. Ce Gascon spirituel et habile paraît incapable d'une flatterie qui ressemble à une sottise. D'autre part, l'élève fut digne du professeur. A lire les portraits que nous avons de Gratien, à étudier sa vie et son œuvre, on s'aperçoit que sa jeunesse n'a pas eu seulement un bon maître de grammaire, mais aussi un vrai conseiller et un vertueux modérateur. Ausone a été certainement tout cela pour lui. L'excellent rhéteur a cru qu'il était dans ses attributions d'enseigner la morale et la philosophie. En songeant à son rôle et en regardant Gratien, il s'est rappelé Fronton et a désiré un Marc- Aurèle. A cette singulière époque, si curieuse par son mélange de grandeur et de petitesse, de décadence et de naïveté, les comparaisons et les copies tenaient une très grande place. L'originalité manquait partout (chez les païens du moins), même dans la pratique de la vertu et dans l'idée de la sagesse. En poésie tout le monde copiait Virgile, et les plus sincères des sages de ce temps cherchaient parfois moins à vivre vertueux qu'à prendre
LA VIE D'AUSONE 3l
l'air de Marc-Aurèle. A la fin du xviii'' siècle, nos ancêtres fabriquaient en quelque sorte leur vie à l'aide de souvenirs d'Athènes et de réminiscences de la Rome républicaine. Au iv^ siècle, on tenait à ressembler à quelque figure du glorieux passé romain. On voulait donner une jeunesse factice au monde latin; avant tout, on avait peur d'être indigne de l'ancienne histoire, d'être inférieur aux ancêtres. Les chrétiens criaient à la décadence : les bons patriotes se modelaient sur les choses et les hommes d'autrefois, et croyaient à l'éternelle fécondité de l'être romain. Quand ils avaient autour d'eux un fait glorieux comparable à quelque événement de jadis, ils ne se possédaient pas de joie. Ausone sera nommé préfet, consul, par son élève : vite, il se rappellera que Marc-Aurèle a donné le consulat à Fronton. Quel bonheur pour lui, et de l'honneur qu'il a reçu et du rapprochement qu'il peut faire! Quel candide enthousiasme dans ses paroles! «Le » seul modèle que j'accepte, c'est Fronton; et encore, ;> ce maître d'un Auguste eut le consulat sans la » préfecture; et encore, quel consulat! un simple » consulat subrogé, qui ne dura que deux mois, qui » tint dans une sixième partie de l'année... Mais on » me dira: Vas-tu donc t'élever au niveau d'un tel » orateur?... A cela, je répondrai d'un mot: Je ne » me compare pas à Fronton, mais je place Gratien » au-dessus de Marc-Aurèle. >
Non! c'est péché que de comparer l'élève d'Ausone à l'homme qui fut la perfection même. Gratien fut certes une figure sympathique; Julien mis à
part, la lignée des Césars du bas- empire n'a pas de physionomie plus attachante. Mais ce ne fut pas, comme le sage des Pensées, un grand empereur, un héros de vertu, un incomparable honnête homme. L'éloge qu'en fait Ammien Marcellin suffit amplement à sa gloire et à celle du maître qui l'éleva : « Il » était plein de douceur, d'humanité et de modestie. » Il mettait son mérite à faire du bien et à pardonner. » Il visitait dans leurs maladies non seulement les » personnes de considération, mais même les simples » soldats, leur rendait toutes sortes de bons offices » et prenait bien soin que rien ne leur manquât. » Il passa d'ailleurs très vite sur le trône. Il mourut avant l'âge de trente ans, laissant derrière lui un charmant parfum de jeunesse et de charité. Il était chrétien, moins par raison que par conviction chaude et intime. A vrai dire, c'est le premier chrétien qui ait régné sur le monde romain, et c'est de son gouvernement que date le triomphe définitif du christianisme dans les Gaules. Mais, à la différence de ses successeurs, il se montra tolérant et pacifique, et s'il porta fièrement l'étendard du christianisme, s'il ne témoigna pas toujours une respectueuse déférence envers les derniers représentants de la religion romaine, il n'alla jamais, semble-t-il, jusqu'à la persécution des personnes, jusqu'au renversement des statues et à la destruction des temples : œuvre néfaste et sacrilège, qui sera réservée à la famille de Théodose. Faisons un mérite de cette tolérance à son professeur. Ausone a concilié si bien le christianisme officiel avec le culte ardent des choses du
paganisme, qu'on se demande souvent encore (à tort selon moi) quelle a été la véritable religion de son cœur. Il était bien de ce Sud-Ouest où les croyances religieuses sont toujours tempérées par un scepticisme de bon aloi et une modération de bon goût. Ce qu'il y avait de meilleur dans les habitudes de sa race, il le communiqua peut-être à son auguste élève.
Ausone était encore à la cour quand la mort de Valentinien, en 376, laissa subitement le trône à son élève. Ce fut un nouveau bonheur pour lui. Gratien lui était attaché. Il l'estimait infiniment et l'entourait d'une affection qui, quoique impériale, paraît avoir été sincère et nullement banale. Le nouvel empereur eut à cœur de réaliser les rêves les plus brillants qu'avait pu former son cher maître. S'il voulait imiter Marc-Aurèle, il lui fallait d'abord combler le nouveau Fronton d'honneurs et de caresses. A soixante - cinq ans, le vieux rhéteur fut transformé, par l'amitié d'un prince, en fonctionnaire et en homme public. Il commençait bien tard cette carrière; elle n'en fut que plus rapide, et la protection dont le couvrait le souverain empêcha qu'elle ne fût dangereuse.
Ausone portait déjà le titre de comte : on le lui avait donné quand Gratien passa de l'étude de la grammaire à celle de la rhétorique. «Tu m'as fait comte par tes progrès dans l'étude, » dit gracieusement Ausone à l'empereur. Ce n'était du reste qu'une distinction honorifique qu'on accordait un peu à tout le monde, à des officiers, à des magis-
trats, à des professeurs émérites, aux médecins de la cour. Les comtes formaient une sorte de noblesse impériale, qui ne peut se comparer qu'aux ordres contemporains : on n'y avait accès que parle mérite personnel ou l'importance des fonctions remplies. Vers le temps où Gratien finit son éducation, Ausone demeura près de lui. Il fut nommé questeur. La charge ne pouvait lui déplaire : les questeurs étaient censés les secrétaires du prince, mais ils n'avaient rien à faire; les chefs des bureaux expédiaient toute la besogne. En somme, il n'y avait rien dans ces titres qui ne convînt au professeur. Mais, en 376, Gratien étant empereur, Ausone est promu préfet du prétoire en Italie et en Afrique. En SyS, il gouverna les Gaules en cette même qualité.
Cette fois, ce n'était plus un honneur de cour ou une charge de palais. C'était une fonction de premier ordre, le plus important des gouvernements civils. Elle exigeait une grande activité, une notoriété sérieuse. Sait-on ce que le préfet avait à faire? Il était le chef des gouverneurs de provinces; il jugeait les appels; il avait la haute surveillance financière; de lui dépendaient l'approvisionnement des troupes, la police des routes; c'était le surintendant des postes et des travaux publics. Il était pourvu de tous les droits et de tous les pouvoirs dans toutes les parties de l'administration civile. Pour un ancien professeur, ce n'était pas une mince besogne. L'autorité d'Ausone s'étendait, pour le moins, de la Moselle aux Pyrénées. C'était un vice-empereur des Gaules.
Quel changement dans sa vie! On a peine à comprendre comment un prince qui se respectait a pu accabler du poids d'une telle responsabilité un homme dont tout le mérite consistait à être depuis quarante ans un excellent professeur. On a expliqué la chose en disant qu'Ausone n'a été que préfet honoraire. Mais l'hypothèse ne tient pas. Si Ausone n'avait pas exercé sa charge, il n'eût pas écrit à ses amis qu'il ne pouvait leur consacrer ses instants, « qu'ils appartenaient tout entiers aux devoirs du » prétoire. »
Il n'y a pas trop à s'étonner d'ailleurs de cette métamorphose subite. Oublions nos idées et les habitudes contemporaines; plaçons-nous au point de vue des Romains. Qu'y avait- il d'étonnant pour eux à voir un rhéteur arriver aux plus hautes fonctions? Rappelons- nous Sénèque, Fronton et, plus près de lui, Eumène d'Autun. Ausone n'était pas seulement un professeur; il avait plaidé, il était avocat. Il appartenait donc à cette classe de gens qui a de tout temps fourni au monde latin, à la république comme à l'empire, les meilleurs de ses chefs. On arrivait à tout par la rhétorique. C'était terriblement vrai au temps de Cicéron, alors qu'il y avait un rhéteur dans chaque général et dans chaque consul. Or, l'État romain n'a jamais, dans sa longue vie, renoncé à une seule de ses habitudes. Nous l'avons déjà dit, nous le redirons encore : il n'y a rien de plus tenace qu'une tradition à Rome. Juvénal se plaignait que de son temps on devînt, de rhéteur, consul. L'empire avait accepté l'héritage des mœurs
républicaines. Seulement, il mit de plus en plus à l'abri des avocats les fonctions militaires. Le reste, il l'abandonna à l'ancienne mode. Au iv^ siècle, le personnel des écoles supérieures de la Gaule sera pour l'État une pépinière de magistrats, de chefs de bureaux, de secrétaires et de préfets. Comme au temps de Juvénal et de Cicéron, le rhéteur est un grand personnage, un ami des grands; il se marie presque toujours en haut lieu, il est riche, il devient comte, il fait souche d'aristocrates et de clarissimes. Le professorat mène aux honneurs et à la fortune. La famille d'Ausone sera, au début du v^ siècle, la plus considérée du Sud-Ouest. Les membres des grandes races ne dédaignent pas, tant s'en faut, d'être professeurs ou rhéteurs : c'est parfois par l'intermédiaire d'une chaire d'éloquence qu'ils arrivent à une préfecture ou à une présidence. Sous la république, les succès du forum et des rostres conduisaient à tout. Sous le bas - empire, l'école a remplacé le forum, la chaire a succédé aux rostres. Le cadre a changé, mais les tendances sont immuables. Et puis, Ausone n'était pas le premier venu. Je ne parle pas seulement de la noblesse de sa famille maternelle et de celle de son beau-père (il avait épousé la fille d'un sénateur bordelais), mais il valait surtout par lui-même. On peut dire qu'il avait travaillé dès sa naissance. Toute sa vie avait été exempte de faiblesses et de loisirs. C'était un homme qui s'était sacrifié au devoir. Son ambition était infinie, mais il la fit toujours passer après l'amour du bien et le zèle du métier. On le regardait
LA VIE D'AUSOXE Sy
comme un homme de bon sens, de sagesse et de fermeté. Il connaissait bien le droit, qu'il avait enseigné comme rhéteur. Or, ce qu'on demandait surtout aux préfets du prétoire, qui étaient des juges supérieurs, c'était la science des textes juridiques. Nous ne savons pas comme il s'acquitta de sa tâche, mais si les Gaulois attendaient de leur préfet de la sûreté dans les jugements, de l'intégrité dans l'administration, de la modération dans le o-ouvernement, ils n'eurent pas à se plaindre du choix impérial. Ce qui a dû manquer à Ausone, c'est l'expérience des affaires, mais il avait audessous de lui, pour suppléer à son ignorance, ces admirables bureaux, créés par le bas -empire, aussi puissants mais mieux outillés et plus expéditifs que ceux de nos ministères. Symmaque, qui se connaissait en hommes de valeur, lui écrivit un jour : « Pour les ressources si grandes de ton génie, »une si haute fortune n'est pas un fardeau; la » souveraineté judiciaire n'est pas déplacée entre » tes mains. »
Enfin, le i^'' janvier 879, Ausone reçut le titre qui couronnait sa vie, arriva à ce point culminant où l'avaient jadis entrevu les orgueilleuses espérances de sa famille. Il fut nommé consul. On devine le débordement de sa folle joie. Enfin il pouvait mourir! Qu'on lise son Action de Grâces à l'empereur : il est difficile de rêver une pareille exaltation. Le bonheur éclate à chaque ligne. La flatterie la plus outrée, la reconnaissance la plus exubérante y sont franches et sincères. C'est un
enivrement insensé, l'enthousiasme d'un enfant dont on vient de satisfaire le plus grand caprice :
« Ainsi donc, et c'est tout ce que je puis faire, je » te rends grâces, mais, comme il arrive toujours en » présence de Dieu, avec plus d'effusion de cœur » que de paroles. Et ce n'est pas seulement dans le » sanctuaire de l'oracle impérial, dans ce lieu où, » saisi d'un frisson muet et d'une religieuse terreur, » l'esprit et le visage demeurent rarement les » mêmes ; c'est partout et toujours que je te rends » grâces par mon silence ou par mon langage, dans » les assemblées publiques ou seul avec moi-même, » quand ma voix éclate ou quand ma pensée se » recueille, en tout lieu, en toute chose, à tout » propos, en tout temps. »
Qu'était-ce donc que ce consulat dont le désir et la joie font pour ainsi dire l'unité de la vie d'Ausone, dont il ne cessa de parler, avant de l'avoir, surtout quand il l'eut reçu? Qu'était-ce que cet honneur, « sommet lumineux » autour duquel gravitaient alors toutes les grandes ambitions? En fait, un consul n'était rien, ne gouvernait rien, ne jugeait personne. C'était un magistrat de parade, un dignitaire de procession; mais les apparences de cette charge étaient si brillantes! C'était un fantôme, mais aussi superbe, aussi doré que les réalités d'autrefois. Le prestige du consulat était certainement le même qu'au temps de Cicéron. Ausone et Cicéron n'en parlent pas autrement. Quand il s'agit de lui, ils expriment de la même manière l'ardeur de leurs espérances ou la béatitude de leur ambition
satisfaite. Des consuls se datent toujours les années. Quand ils entrent en charge, ils président une cérémonie solennelle qui rappelle les grands triomphes de la république : c'est la fête nationale de Rome. Ce jour-là, l'empereur et l'empire s'effaçaient. Aux yeux du vulgaire, le consulat était quelque chose de très grand, de très vieux, qu'on ne pouvait mettre ni au-dessous ni à côté de la monarchie. Les deux institutions semblaient indépendantes. La preuve en est que l'empereur, quand le désir lui en venait, se nommait consul. Il ne l'était pas de droit. L'histoire du monde n'offre peut-être pas une plus grande persistance d'illusions officielles et de mensonges publics. On connaît les monnaies de la République Française au nom de « Napoléon, empereur » : qu'on se figure cette antinomie politique durant tout son règne, durant des siècles après lui. Il y avait quatre cents ans que le consulat se continuait ainsi, à côté de l'empire, avec tous les dehors d'autrefois. Il se maintiendra longtemps encore. On le donnera, dit une tradition, à Clovis. Quel étrange phénomène historique que la vitalité de cette institution, dix fois centenaire, qui touche, d'une part, à la royauté sacerdotale de la cité antique, et, de l'autre, à. la royauté barbare de la France moderne!
L'âme romaine était faite avant tout du passé et du culte de la tradition. Les grands mots de mores majorum, avi nostri, «les mœurs des ancêtres, nos aïeux, » planent sur toutes les générations, depuis celle des Appius Claudius jusqu'à celle de Majorien. Ausone parle du consulat comme s'il
était un Fabius ou un Marius, un Pline ou un Cicéron, — un Cicéron surtout, car, chez cette aristocratie romaine du iv^ siècle, si finement intelligente, si bien douée, le culte des gloires littéraires était la forme préférée du patriotisme.
Ausone et ses amis font songer aux âmes des bienheureux dont Virgile décrit la vie dans les Champs-Elysées : elles mènent, au delà du bûcher, la même existence qu'autrefois, elles goûtent les mêmes joies, elles se livrent aux mêmes plaisirs, elles chassent, elles lisent, elles discutent; mais toute cette vie n'est qu'un mirage, et les corps ne sont que des ombres. De même, les bons sénateurs du iv^ siècle n'aperçoivent souvent le monde romain qu'à travers le voile du passé; ils vivent avec les fantômes des ambitions de leurs ancêtres; ils parlent, ils écrivent, ils pensent, ils désirent de la même manière et avec la même conviction que les contemporains de Cicéron, et leurs paroles ne sont que des plagiats, leurs croyances que des mensonges, leurs désirs ne touchent aucune réalité. Il est vrai que, si vermoulue qu'elle fût devenue, l'antique constitution romaine pouvait encore supporter le léger fardeau de ces puérils orgueils et de ces fragiles fantaisies.
i^^^ii^^^*i^^^*^^'Jll\^^'Jl^>*^^'J>^
USONE se trompait quand il se croyait au bout de sa carrière. Sans doute, il n'avait plus rien à demander aux honneurs : le consulat était le dernier souhait que pouvait faire une ambition légitime. Mais la vie n'était point finie pour lui. Ni la gloire ni le bonheur ne lui avaient dit leur dernier mot. La divinité lui réservait une suprême joie : celle de vivre vingt ans encore, d'une vie douce et joyeuse, au milieu de ses livres et de sa famille. Elle lui fit assez de loisirs, elle lui laissa assez de jeunesse d'esprit, de tranquillité d'âme et de santé corporelle pour qu'il pût jouir 'es souvenirs gracieux ou glorieux de son passé. Comme dit quelque part Sainte-Beuve, il lui fut donné « d'habiter la villa du sage, qu'il avait » construite tout exprès et ornée à plaisir pour ses » derniers ans » .
Vers sa soixante-douzième année, il quitta la cour et, après quinze ans d'absence, revint dans cette chère Aquitaine qui, après avoir été le berceau de son enfance, allait devenir le «nid de sa vieillesse »,
nidus senectœ. Il y vécut au sein de l'opulence, sans le moindre chagrin, sans le plus petit tracas, fuyant le tumulte de la ville, heureux surtout à la campagne. Il partageait son temps entre ses villas, et elles étaient nombreuses. Il en avait en Saintonge, en Poitou, aux environs de Bordeaux. A toutes il préférait celle de Lucaniacus , dans l'Entre -Dordogne; il y avait accumulé le plus de richesses, dépensé le plus d'argent. Il y vivait presque royalement. Simple et bon cependant, il n'avait pas de plus grand plaisir que d'y recevoir ses amis. On faisait bonne chère chez lui, mais il s'y répandait encore plus de gaieté que de largesses. Que de causeries longues et affectueuses s'échangeaient à la table de l'ancien professeur! On y devisait du passé, un peu de la cour, beaucoup de l'école, des lettres et de la poésie surtout. Ausone voyait autour de lui un cercle riant de femmes et d'enfants, une famille nombreuse et unie qui l'adorait. On l'entourait d'un respect amical; ses petits- enfants admiraient le grand aïeul qui avait été consul. Lui-même n'était pas oublieux de la Providence et savourait son bonheur sans ingratitude à l'égard des destins. En lisant ses dernières poésies, véritables actions de grâces de cet ambitieux satisfait et resté homme de cœur et de sagesse, on se rappelle malgré soi le beau souhait de Joachim du Bellay :
Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage. Ou comme cestuy-là qui conquit la toison, Et puis est retourné, plein d'usage et raison, Vivre entre ses parents le reste de son âge !
Mais ne croyons pas que ces dernières années aient été oisives et infécondes. Ausone n'était point de ceux qui connaissent le repos absolu. La retraite où il vivait lui permit de se consacrer enfin tout entier à la poésie. Le métier de professeur et celui de préfet lui avaient fait jadis fort peu de loisirs pour ses chères études. Maintenant il put, au gré de sa fantaisie, aligner les dactyles et les spondées, les trochées et les ïambes. Il écrivit, travailla jusqu'à la dernière heure. La plupart de ses poésies sont de ce temps de repos. Le recueil même de ses œuvres, dans sa forme actuelle, paraît de l'extrême fin de sa vie. Il versifiait aux premières approches de la mort. «Souris à ma vieillesse,» écrivait-il à son petit-fils dans des vers qui sont parmi ses moins mauvais, « elle recule devant le terme fatal, elle se prolonge »sans infirmités, elle assiste à tes fêtes, elle peut » contempler encore ces astres presque effacés pour > elle, au moment de quitter la vie et d'entrer dans » la tombe. »
Quelle séduisante activité chez cet homme! Il est bien le contemporain et l'émule des Symmaque et des Amm-ien Marcellin. On peut parler, à propos des écrivains de cette génération, de déclin littéraire. On ne doit pas croire à une décadence intellectuelle ou morale, encore moins à une déchéance physique. Si les littérateurs païens de ce temps ont été impuissants à inspirer un souffle nouveau dans la vieille langue latine, on ne peut nier qu'ils ne soient de brillantes et énergiques figures, de vrais et vigoureux caractères. A certains égards, ils sont
moins décadents que les poètes ou les rhéteurs de la domination de Domitien ou de Trajan, Pline, Martial, Ouintilien, physionomies un peu pâles et tempéraments un peu frêles. La forme est bien misérable au iv® siècle, mais on vit alors, chez les païens comme chez les chrétiens, une forte poussée intellectuelle, une infatigable ardeur au travail.
Et ajoutons à cela que, chez ces hommes, la vieillesse était singulièrement belle et saine, et ressemblait au reste de la vie. Nous possédons les derniers vers d'Ausone ; si je ne me trompe, ce sont les plus touchants qu'il ait écrits. Il s'adresse à son ami Paulin, le futur évêque de Noie, pour lui reprocher sa négligence :
« Ainsi, Paulin, nous secouons le joug qu'un juste » tempérament nous faisait aimer, ce joug si léger » à subir, si facile à porter ensemble, quand nous » marchions sous les rênes aimables d'une douce » concorde ; ce joug que, dans la si longue suite » des années écoulées, jamais un faux bruit, jamais » une plainte n'ébranla, que rien n'a pu écarter de » nOus, ni les reproches, ni la colère, ni les mépri- » ses, ni le soupçon...; ce joug si paisible et si doux » que ton père et le mien ont traîné depuis leur nais- » sance jusqu'à leur vieillesse, et qu'ils ont imposé à » leurs pieux héritiers, désirant qu'il durât jusqu'au »jour éloigné qui terminerait leur vie. Et il a duré » tant que l'amitié nous a souri, tant que nous en » avons sans peine et sans efforts observé les com- » muns devoirs... Nous le secouons pourtant, Paulin! » et la faute n'en est pas à nous deux, mais à toi
»seul, car, pour moi, ce sera toujours un bonheur » d'y courber ma tête. Le compagnon de mes travaux » m'abandonne, et ce qu'on porte si bien à deux » pèse à un seul quand son ami lui fait faute. Ce » n'est ni le cœur ni les forces qui me manquent, »mais la condition n'est plus égale quand le fardeau » n'est plus partagé, quand tout le labeur retombe » sur celui qui reste, et qu'il subit le surcroît de la » charge de l'autre... Cependant, dût- il m'écraser, » j'accepte le fardeau : je ne trahirai jamais, tant que »je vivrai, la foi d'une vieille amitié, afin que cette » pieuse consolation, gravée dans son souvenir, me » ramène un jour le compagnon qui m'a fui. »
Voilà presque de belles paroles; ce sont, en tout cas, de belles pensées. Il y a là une fraîcheur, une verdeur de sentiments à laquelle la vieillesse donne un nouveau charme. Peut-on mieux parler de l'amitié? Peut-elle inspirer de plus exquises plaintes? Par le cœur, Ausone est resté éternellement jeune. Sa vie, si heureuse et si pleine, s'est terminée par un crépuscule tiède et lumineux.
Nous ignorons quand et comment il est mort. On voudrait que ce fût comme il a vécu, sans crise du corps, sans défaillance de l'esprit, au milieu de ses amis, de ses élèves, de ses petits -enfants.
Telle a été la vie d'Ausone, vie d'une parfaite unité, presque admirable dans son harmonieux développement, tour à tour consacrée au travail, à l'ambition, au bonheur. Elle est si bien faite, j'ose dire, qu'il faut voir en elle moins l'effet du hasard
que le produit de la sagesse de l'homme qui l'a vécue. Ausone a créé sa vie plus qu'il ne l'a reçue du destin. On peut mépriser le poète : nous demandons pour l'homme respect et sympathie. Il a fait de mauvais vers, mais son existence, vue de loin, est pleine d'une poésie infinie. Il a laissé un chefd'œuvre : sa vie.
l'enseignement en gaule pendant les trois premiers siècles.
ES écoles gauloises ont fait tardivement jjf^^ parler d'elles. Pendant les trois premiers ^ siècles, l'enseignement est l'apanage des villes les plus voisines de la frontière italienne. La Gaule n'a que deux fo3^ers importants d'étude et de travail : Marseille et Autun.
Marseille, c'est la cité grecque, avec ses médecins, ses grammairiens, ses rhéteurs, ses philosophes. Les jeunes Italiens y viennent apprendre la langue d'Homère. C'est presque une rivale d'Athènes. L'aristocratie romaine la préfère aux villes grecques pour y envoyer ses enfants. Le voyage est plus facile, et on peut le faire sans affronter la mer, ses périls et son mal. Le pays est à peine moins beau, le climat presque aussi doux. Surtout, la vie y est plus saine, les mœurs 3' passent pour moins légères que dans la ville de Périclès : à ce dernier égard, Marseille|avait un excellent renom qui la rendait chère aux pères de famille. Sans doute ses écoles donnaient aussi l'hosi'icalité à de nombreux Gaulois; on disait de
5o DEUXIÈME PARTIE
Marseille qu'elle était « la ville aux trois langues », trilinguis. Le gaulois et le latin s'y rencontraient avec le grec. Marseille conservait avec amour le culte d'Homère, et c'est peut-être pour cela que son école fut si populaire, car les œuvres d'Homère étaient les premiers livres qu'on mettait aux mains d'un enfant, qu'il fût Grec ou Romain. La recension de V Iliade, appelée « la Massaliotique », est demeurée célèbre. A côté de ses grammairiens et de ses critiques, Marseille possédait l'école médicale la plus illustre de l'occident de l'empire. L'un de ses maîtres, Crinas, gagna des sommes folles, de quoi faire reconstruire les remparts de la cité. Un autre fonda un institut hydrothérapique, devançant ainsi le goût et les jugements des médecins de notre siècle. Tout cela attirait à Marseille un grand nombre déjeunes gens : ce n'était plus qu'une cité d'étudiants, comme Athènes depuis la conquête romaine. Les mêmes destinées avaient été réservées à l'une et à l'autre de ces deux villes.
Mais la véritable école gauloise était celle d'Autun, chez les Éduens. Les plus nobles habitants de la Gaule proprement dite y envoyaient leurs enfants pour s'instruire dans les arts libéraux. Autun était dans la vraie Gaule. Elle n'avait pas le titre de colonie romaine; mais, de toutes les villes de la Gaule Chevelue, Lyon excepté, c'était elle qui s'était le plus vite latinisée. Les Éduens n'avaient-ils pas été les frères et amis du peuple romain? N'avaientils pas appelé les légions au nord du Rhône? Les premiers des Gaulois, ils avaient renoncé aux tradi-
L'ecolp: dk bordeaux di
tions celtiques pour se rattacher au monde civilisé. Une légende courait chez eux, qui faisait d'Autun une fondation d'Hercule : comme les Romains, comme toutes les cités italiennes, ils ont voulu se donner un ancêtre mythique qui ne fût point d'origine barbare. Si Lyon a été le centre politique des trois Gaules, Autun en est longtemps resté le centre intellectuel. Marseille et Autun étaient les deux « Universités » de l'ancienne Gaule, l'une grecque, l'autre romaine. Ce n'est pas à dire qu'il n'y eût d'autres écoles. De très bonne heure, les municipalités gauloises ont tenu à avoir leurs grammairiens, leurs sophistes et leurs médecins; elles les faisaient venir de Grèce et d'Italie, et les payaient sans doute assez bien. C'était un luxe qu'elles aimaient, une nouvelle parure qu'elles donnaient à leurs villes naissantes. On citait les écoles de Toulouse : Martial donne à cette ville le surnom de « Palladienne », la cité de Pallas, et, depuis dix-huit siècles, il ne semble pas qu'elle ait jamais cessé de mériter cet éloge. D'autres écoles existaient, j'imagine, à Vienne, à Arles, à Nîmes et à Narbonne. Lyon, cela va sans dire, avait la sienne. Bourges, qui fut très longtemps une des grandes et opulentes cités de la Gaule, fut peut-être un centre scolaire d'une certaine importance; nous possédons le portrait d'un Biturige qui s'intitule « docteur es grammaire » et « maître de mœurs », c'est-à-dire qu'il fut, je pense, grammairien et sophiste. Mais aucune de ces écoles n'est arrivée à la gloire : elles ne paraissent pas avoir compté dans la vie intellectuelle du monde romain.
Ce n'est pas que la Gaule ne fût riche en rhéteurs et en avocats. Elle n'avait pas perdu, sous la domination romaine, cette passion pour l'art de bien dire qui l'avait rendue célèbre autrefois. Elle la garda, l'améliora, et l'éloquence fut pendant les trois premiers siècles le principal titre de gloire littéraire de la Gaule romaine. On citait les noms de Julius Florus, « le prince de l'éloquence dans les Gaules », de Julius Sécundus, de Libéralis, l'ami de Sénèque. Pline avait à Lyon un correspondant littéraire, Géminus. Le plus bavard des empereurs fut celui qui naquit à Lyon, Claude, « un vrai Gaulois ». Les discours qui se prononçaient dans l'assemblée des Gaules, devant l'autel du Confluent, étaient célèbres, même à Rome. Cet autel fut un lieu de rendez-vous oratoires. On connaît le vers de Juvénal :
Gallia caitsidicos docitit/actinda Britannos.
Ce que les Gaulois durent priser le plus dans la conquête romaine, c'est le champ qu'elle ouvrit à leur faconde naturelle. Peut-être même n'adoptèrentils si vite la langue de leurs vainqueurs que parce qu'elle était un excellent instrument à belles périodes : ils l'apprirent pour s'en faire à leur profit une arme de succès oratoires et de pacifique domination.
Mais c'est sans doute à Rome que se formèrent les gloires des tribunaux gaulois. Les futurs avocats ont dû rechercher pour s'instruire les leçons des meilleurs maîtres de la capitale. Sénèque n'a pu connaître Libéralis que dans les écoles de Rome; et c'est à Rome, je pense, que s'est formée la liaison
L'KCOLK DK liORDEAUX 53
entre Pline et Géminus. Un monument funéraire nous fait connaître un Lyonnais mort à Rome durant le temps de ses études. Il y avait certainement des professeurs de grammaire à Lyon; mais si la ville avait possédé une école de quelque importance, saint Irénée n'aurait pas écrit, à propos d'elle, qu'« il parlait constamment dans une langue barbare», et Pline ne se fût pas étonné qu'on y rencontrât des libraires. Si l'on pouvait ainsi traiter la grande colonie romaine, que devait-on dire des autres cités gauloises? N'est-il pas possible qu'elles méritassent toutes cette épithète de «lourde» ou «d'épaisse», crassa, que Martial infligea un jour à Bordeaux?
Ce qu'il y a de remarquable, c'est que la Gaule, du jour où elle se mit au travail, n'y renonça plus, et qu'elle ne cessa de sentir davantage les plaisirs de l'étude dès l'instant qu'elle y eut pris goût. Même au m*' siècle, en dépit des invasions et des guerres sociales, l'enseignement se maintint. Les écoles de Marseille paraissent en pleine décadence. Mais celles de l'Est et du Centre ont encore vigueur. Il est même vraisemblable qu'elles ont crû en importance au temps des Sévère et des empereurs provinciaux, et que la Gaule put alors se suffire à elle-même et n'eut plus besoin d'aller chercher à Rome des maîtres ou des leçons. L'indépendance politique dont elle jouit a dû être favorable à son affranchissement intellectuel. Les écoles d'Autun continuent à prospérer; le local où elles se tiennent est détruit dans une catastrophe, mais les maîtres n'abandonnent pas le devoir d'enseigner, L'un d'eux, originaire d'Athènes, après
avoir été longtemps célèbre à Rome, vient terminer sa carrière à Autun. Un de ses successeurs passe pour un des grands maîtres de la Gaule.
Au temps de Maximin, il y a une école municipale à Besançon ; celle de Lyon existe toujours. Ce sont peut-être alors, comme celle d' Autun, des écoles d'enseignement supérieur ; un maître qui enseigna dans l'une et l'autre, le rhéteur Titianus, avait été précepteur de rhétorique d'un prince de la famille impériale.
Au iv'^ siècle enfin, dans la Gaule réorganisée par Maximien et Constance, les instituts de haute culture se multiplièrent, et on assista au delà des Alpes à un subit épanouissement de la vie littéraire. Notre pays eut la gloire de posséder les dernières grandes écoles de l'Occident et d'être le dernier centre du travail intellectuel du monde romain. C'est lui, au iv^ siècle, qui est le vrai foyer du romanisme.
♦HC4lt^«4•^^^C4lt^♦HC+^
LA SUPRÉMATIE INTELLFXTUELLE DE l'aquitaine ET DE BORDEAUX AU 1V<= SIÈCLE COMMENT ON PEUT l'eXPLIQUER.
'EST là un phénomène de tardive production qu'il n'est pas facile d'expliquer. On peut lui trouver plusieurs causes, qui ne sont peut-être pas toutes très concluantes.
La Gaule, au iV siècle, commençait une vie nouvelle; après les malheurs du siècle précédent, elle goûta plus de cent années de paix profonde. Les panégyristes gaulois, en l'an 3oo, opposent volontiers la nuit et les déchirements du temps de Gallien à la «renaissance de la fraternité romaine», au « retour lumineux de l'âge d'or » sous les « auspices » de Dioclétien et de ses collaborateurs. La transformation morale et intellectuelle du pays, un instant suspendue, avait repris. La Gaule appartenait bien à Rome depuis quatre siècles, mais le temps n'avait pu suffire à la romaniser. La civilisation latine n'avait pas eu les loisirs d'y produire tous ses fruits. Les Gaulois avaient eu d'abord à changer l'aspect de leur pays et de leurs cités; il leur fallut défricher le sol et embellir les villes, cultiver, construire et
s'enrichir. Les premières leçons qu'ils reçurent de leurs nouveaux maîtres furent des leçons d'agriculture et de politique. Leur tâche principale fut, si je puis dire, de se dégrossir. Les intelligences ne se transformèrent que plus tard : les lettres latines ne conquirent les Gaules qu'au iv® siècle. La paix dont elles jouirent alors vint à point pour leur permettre de s'adonner à la poésie et à la rhétorique. La vie intellectuelle s'éveillait enfin dans la Gaule, qui fut ainsi amenée à jouer son rôle dans l'histoire littéraire de Rome. Ce fut une production tardive, comme nous le disions : ce ne fut pas un regain.
Ces premiers fruits de la semence latine dans les Gaules apparaissent au moment où les autres pays sont épuisés. L'Espagne, l'Afrique, l'Italie surtout, ont produit trop d'hommes, trop d'écrits; je parle, bien entendu, des écrits païens. Le sol y est usé, l'esprit de même. Elles fournissent moins de soldats, moins de fonctionnaires, et leurs écoles ont moins de maîtres illustres. C'est la Gaule, en ce moment, qui donne à l'empire les meilleurs de ceux de ses soldats qui ne sont point barbares; c'est elle qui lui fournit les plus sûrs de ses magistrats; c'est d'elle que lui viennent ses derniers avocats. Le noyau solide de l'empire, aux iv® et V siècles, a été la Gaule. Les vraies capitales de la latinité, de la Romania, sont alors Arles et Trêves par leurs résidences impériales, Bordeaux par ses écoles. Et c'est pour cela que la Gaule, la dernière des provinces qu'ait dominée le monde romain, en a le mieux perpétué, à travers le moyen âge, les lettres et l'esprit.
L'ÉCOLE dp: bordeaux 57
Les plus anciennes écoles, celles des régions les premières ouvertes à la culture gréco-romaine, n'ont plus la même importance au iv° siècle. Le courant littéraire, si j'ose dire, s'était lentement détourné. Les mêmes motifs qui avaient déplacé les centres intellectuels de l'empire avaient reculé vers l'Occident ceux de la Gaule. Les écoles du Sud -Est n'avaient pu garder la suprématie : elle était passée à celles du Nord et de l'Ouest, plus tard venues et, partant, plus jeunes et plus vivantes. Marseille ne compte plus au iv'^ siècle. Autun eut encore, avec le rhéteur Eumène, un moment d'éclat vers l'an 3oo. Constance lui confia la direction des anciennes écoles éduennes et lui alloua, comme honoraires, la somme énorme de 600,000 sesterces. Goûté des empereurs, grâce à ses panégyriques pompeux et apprêtés, Eumène valut à l'antique Université sa dernière heure de célébrité. Mais après lui, il ne paraît pas que les études y soient demeurées prospères. Cette région de la Gaule n'aura plus de place dans l'activité intellectuelle du pays jusqu'au temps de la grande école abbatiale de Cluny. Mais il est digne de remarque qu'au moyen âge, comme dans l'antiquité, c'est au pays des Éduens qu'a commencé la rénovation littéraire de la Gaule.
Dès le début du iv*" siècle Autun était éclipsé par Trêves, élevé alors au rang de capitale des Gaules. Les empereurs y séjournaient de préférence et ils y attirèrent les maîtres les plus célèbres, en décidant que les appointements y seraient supérieurs d'un cinquième à ceux qu'on touchait dans les autres
écoles municipales. Il semble qu'ils aient essayé de faire de Trêves la métropole intellectuelle de l'Occident, comme ils en avaient fait le centre politique.
Néanmoins, malgré le séjour d'une cour brillante, la splendeur des édifices qui s'y élevèrent, les avantages matériels offerts au corps enseignant, en dépit de l'intensité qu'y prit la vie politique, Trêves ne put jouer le rôle que lui assignaient les empereurs. La ville était trop près du monde barbare. Sentinelle avancée de Rome contre la Germanie, elle ne pouvait être qu'une place d'armes, et elle ne fut jamais autre chose. La population }■ était flottante, mêlée, un peu cosmopolite. La vie, parfois très brillante, y avait de soudaines incertitudes. On y avait trop d'alertes pour bien travailler.
La vraie métropole intellectuelle en ce temps-là devait presque fatalement se former à l'autre bout de la Gaule, dans cette Aquitaine « molle et joyeuse » où l'on ne pensait pas aux barbares, et qui vivait à l'écart des agitations de l'empire, dans le calme et la richesse. Bordeaux, la ville de l'occident gaulois, était comme désignée par sa situation pour être la dernière grande école romaine. L'Aquitaine sera le pays littéraire par excellence au iv^' siècle. Elle tiendra, dans la Gaule de la décadence, la même place que la Provence au temps des Césars. On l'opposera, comme une province instruite, paisible et vraiment romaine, au reste de la Gaule à demi barbare et sans cesse troublé par le bruit des armes. C'était comme le pays d'élection du luxe et de la richesse. Le prêtre Snlvieiî l'appelait « la moelle des Gaules » . On pouvait
L'F.COLE DE BORDEAUX Sg
répéter pour elle ce que Pline avait dit de la Narbonnaise : par les mœurs de ses habitants, par la culture de son sol, elle était l'Italie plus que la province.
Surtout elle fournissait des rhéteurs au monde latin tout entier. Saint Jérôme, dans sa sèche Chronique, mentionne comme un fait important l'éclat de son enseignement. Symmaque, le dernier grand docteur de Rome, le dernier grand écrivain du paganisme, attribue à des maîtres aquitains tout ce qu'il a d'éloquence. Il n'est aucune des villes du Midi et du Sud-Ouest qui ne possède ses écoles et ses maîtres. A Auch enseignait Staphylius ; Tétradius faisait la gloire d'Angoulême ; Poitiers possédait Anastasius et Rufus. Toulouse et Narbonne, qu'on rattachait à l'Aquitaine, étaient célèbres entre toutes les villes du Midi, Toulouse surtout, grâce à Arborius, l'oncle d'Ausone : elle ne démentait pas son nom de « Palladienne ».
Mais, de toutes les écoles du Midi, celle où il y avait le plus d'élèves et les meilleurs maîtres était sans contredit l'école de Bordeaux, la métropole de l'Aquitaine.
On peut dire que la lente évolution vers l'Ouest des grandes écoles romaines devait avoir son terme à Bordeaux. Le chef-lieu de l'Aquitaine était irrésistiblement appelé à devenir, dans les derniers jours de l'empire, le centre intellectuel de la Gaule et peut-être de l'Occident. La transformation intérieure de Bordeaux, en ce temps-là, contribuait d'ailleurs à lui faciliter les rôles auxquels l'invitaient les cir^ constances politiques,
6o DEUXIÈME PARTIE
Pendant les trois premiers siècles, Bordeaux avait été une grande ville de commerce. C'était le centre du trafic de la Gaule avec l'Espagne. On s'y embarquait pour les îles Britanniques. On y venait de Trêves, de Germanie, d'Orient et de Grèce : l'afiiux d'étrangers y était considérable. Les richesses qu'y apportait le commerce transformèrent la ville en quelques générations. Elle se couvrit de monuments comparables aux plus beaux de la Gaule et de l'Italie. On y vit un incroyable débordement d'activité et de fortune. Les habitants passaient pour y avoir le luxe insolent des parvenus. Au iv^ siècle, tout a changé. La ville a été détruite par les Barbares, puis rebâtie sur un espace restreint. On y vit à l'étroit, presque mesquinement. Le commerce est limité. Les routes sont moins sûres, les hommes plus craintifs, les désirs de richesse moins impérieux. On songe plus à la sécurité qu'à la fortune. Les tempéraments aquitains, si actifs, si remuants, ne trouvent plus à s'occuper. L'existence mouvementée des trois premiers siècles est suspendue tout d'un coup.
Il arriva alors à Bordeaux ce qui se passe souvent dans les cités de négoce chez lesquelles la vie commerciale vient à s'arrêter et la sève de la richesse se tarit trop subitement. L'activité des habitants ne cesse point pour cela : elle se déplace, elle se tourne vers d'autres objets; elle se crée d'autres besoins; elle se transforme sans rien perdre de son intensité. Quand les Romains eurent conquis Marseille et lui eurent enlevé son territoire, ses navires et son commerce, la cité phocéenne ne perdit rien de sa gloire
L'ÉCOLE DE BORDEAUX 6l
et de son rang : les habitants gardèrent leur intelligence éveillée, leur amour de l'action et cette curiosité des choses qui les a de tout temps caractérisés. Seulement, ce fut à d'autres objets qu'ils s'appliquèrent. De commerciale, leur activité devint scientifique. L'ancienne métropole maritime de la Gaule fut la grande école de l'hellénisme occidental. Athènes avait également racheté par son éclat littéraire la perte de son indépendance et la ruine de son commerce : au temps de Cicéron et d'Hadrien elle n'était plus qu'une ville d'étudiants et de rhéteurs. Presque toutes les grandes villes de commerce de l'antiquité, Antioche, Carthage, Alexandrie, ont été, dans les derniers temps de l'empire, de véritables Universités. L'école a été la dernière phase de leur vie.
C'est ce qui arriva à Bordeaux vers l'an 3oo. Il y a beaucoup moins de négociants et beaucoup plus de professeurs : on ne construit plus, mais on enseigne. Les soins de l'esprit ont remplacé les soucis du lucre. Autrefois, le nom de Bordeaux réveillait l'idée d'un grand entrepôt, d'un emporiitm. Maintenant, on l'associe à l'idée d'école, dCaiiditorimn.
Les trois premiers siècles nous montrent l'aristocratie du Sud-Ouest songeant plus à l'exploitation de ses biens qu'à son éducation littéraire, au défrichement des landes et des marais qu'aux discussions de l'école. Maintenant, elle va mener tout de front. Elle place sur le même rang le devoir de s'instruire et celui de s'enrichir, le travail des champs et celui de l'étude. C'est elle qui fera la prospérité de Vaudi-
toriuui bordelais et la popularité de ses maîtres, qui donnera aux lettres latines et à l'enseignement supérieur les meilleures de leurs recrues. Il se passe dans notre région le même phénomène que dans la Rome de la république. La vieille aristocratie latine n'a aimé que très tard les arts et l'école. Jusqu'au iii*^ siècle avant l'ère chrétienne, les guerres et l'agriculture l'ont toute absorbée. Mais, en revanche, dès qu'elle se fût laissé séduire par l'hellénisme, c'est chez les Scipions ou les Césars, ses membres les plus illustres, que nous trouverons la plus exquise des passions littéraires. Un vrai noble des derniers temps de la république est avant tout un lettré. Trois siècles plus tard, l'aristocratie gallo-romaine se mit à son tour à réfléchir et à écrire : au temps de Julien, tout sénateur aquitain est nécessairement bien élevé, instruit et érudit, capable de faire à son heure des vers latins ou grecs. Nous assistons ainsi à la dernière transformation subie par la noblesse gauloise. Elle a désormais la seule chose qui lui manquait pour ressembler à l'aristocratie romaine et grecque du monde impérial. Elle avait déjà remplacé par la toge civile la cuirasse de guerre ou le cuculle rustique : elle prend maintenant, de temps à autre, le manteau des philosophes.
^^^^^.yi
nv^|g^Q j ,^ vo|ç7o, 40?/a£i'^^ é'^iatSt^-» é'-^i^'alBir-^-»