‹ Ausone et BordeauxChapitre 5 sur 16 · ORGANISATION DE L ECOLE; LES PROFESSEURS · texte numérisé non relu

ORGANISATION DE L ECOLE; LES PROFESSEURS

'ORGANISATION de l'école de Bordeaux doit se placer dans les premières années du <^p^^^ir-.ôj/ iV siècle. Il est probable qu'il y avait déjà dans cette ville une école municipale où l'on enseisrnait à lire et à écrire. Mais elle n'a laissé aucune trace. Quelques monuments funéraires nous représentent des Bordelais portant le rouleau du pédaffosue; mais rien ne révèle en eux des maîtres publics, et ils pourraient fort bien être des esclaves grammairiens attachés à la domesticité des grands. La création d'une haute école, avec un cours complet d'études, me paraît l'œuvre des empereurs de l'an 3oo. Elle se rattache, je crois, aux mesures prises par Maximien et Constance pour réconforter la Gaule affaiblie, stimuler l'énergie de ses habitants et flatter le patriotisme gallo-romain. Les princes qui ont gouverné alors notre pays au nom de Rome ont tout mis en œuvre pour plaire à leurs sujets provinciaux. Ils ont presque toujours accordé leur politique avec les aspirations des Gaulois. Ils ont réussi à donner à la Gaule un regain de

prospérité, et, tout en ravivant en elle la popularité de l'empire et le patriotisme romain, ils l'ont habituée, par toutes sortes de fondations locales et provinciales, à se passer un peu plus de la capitale, à suffire davantage à ses propres besoins.

On sait combien la Gaule fut aimée des derniers empereurs. Julien écrit qu' « il avait trop de sympa- » thie pour les Gaulois pour n'en être pas aimé»... « Leurs biens, leurs personnes, tout était à moi. Ils » me chérissent à l'égard de leurs propres enfants. » A certains égards, Julien, Constance, Maximien ont été parmi les créateurs de la France moderne. C'est Julien qui a eu le premier le sens de Paris capitale de la Gaule; c'est sous Maximien qu'ont été désignées les grandes métropoles civiles et religieuses de notre pays : Reims, Bordeaux, Bourges, Arles, Toulouse. Ce sont les princes de ce temps, enfin, qui, par la fondation ou la restauration des grandes écoles, ont créé cette vie intellectuelle que la Gaule gardera jusqu'au moyen âge, et qui aboutira à la renaissance du xiii^ siècle.

L'école de Bordeaux portait le nom d'auditorium — «l'endroit où l'on écoute». — L'expression était d'ailleurs très ancienne, et correspondait un peu à notre mot «salle». Elle désignait, au iv® siècle, à la fois le local où l'on enseignait, et l'ensemble que formaient les professeurs et les étudiants.

L'auditoire de Bordeaux était subdivisé, comme les Universités du moyen âge ou celles de nos jours, en Facultés ou en classes, qu'on appelait ordinairement des « écoles », du même terme qui servait aussi

L'ÉCOLE DE BORDEAUX t)b

à dénommer l'ensemble de l'institut. Dans une Université complète il y avait, au iV siècle, quatre ordres d'enseignements ou quatre Facultés : la classe de philologie ou de grammaire, la classe de rhétorique ou d'éloquence, la classe de philosophie et celle de droit. L'enseignement de la médecine semble avoir été organisé à part, en dehors de l'école proprement dite. L'enseignement de la théologie et des matières religieuses n'apparaîtra que dans les écoles du v^ siècle. En somme, un auditoire du bas -empire correspondait surtout à nos deux Facultés des lettres et de droit réunies.

Mais il s'en fallait de beaucoup que toutes les villes de l'empire possédassent les quatre classes d'études. Il n'y avait d'écoles de philosophie et de droit que dans certaines grandes cités de l'empire, à Rome notamment, à Athènes et à Constantinople. L'Université de Bordeaux, comme toutes celles de la Gaule au iv® siècle, ne comptait que l'école de grammaire et celle de rhétorique. — La première renfermait elle-même deux sections: la classe grecque et la classe latine.

Chacune de ces classes comprenait un certain nombre d'enseignements, qu'on appelait, comme de nos jours, des «chaires», cathedrœ. L'expression remonte au i'"'" siècle, à l'organisation même de l'enseignement public à Rome.

Le mot d'école, de schola, s'appliquait encore à l'ensemble des étudiants réunis autour d'une même chaire. Dans la langue officielle de ce temps-là, schola signifiait un groupe d'employés travaillant dans le

même bureau, d'officiers ou de serviteurs de la cour attachés au même service; la. schola, c'était tous ceux qui dépendaient d'un même chef, comme la « cohorte » désignait tous les soldats qui obéissaient à un même capitaine. Les pages, les gardes du corps, les gardes du palais, les chambellans, les inspecteurs des provinces formaient autant de scJiolœ. Par extension le mot s'était appliqué à tous ceux qui, dans l'Université, étaient rassemblés autour d'une cathedra : le professeur était comme le « maître » de ce corps, magister scholœ.

Chaque chaire était occupée par un professeur en titre, un titulaire qu'on nommait doctor, ce qui était l'expression la plus courante, souvent encore prof essor, prœceptor, plus rarement magister. Ces titulaires se faisaient aider ou remplacer par des sous -maîtres ou des suppléants, subdoctor ou proscJiolus. Ces derniers étaient des maîtres répétiteurs qui vivaient, semble- t-il, dans une position assez précaire. « Ce fut la pauvreté, » dit saint Augustin de l'un d'eux, « qui l'obligea à se faire le » répétiteur, proscliolus, d'un grammairien.» Toutefois, ils étaient assez considérés pour que le maître pût leur faire quelquefois entrevoir l'espérance de sa chaire. Ausone cite l'un d'eux dans sa liste des professeurs célèbres, et il est probable qu'il a eu comme répétiteur son neveu Herculanus.

Le nombre total des professeurs de l'Université de Bordeaux n'est point connu. On peut, à l'aide des œuvres d' Ausone, conjecturer qu'elle possédait une dizaine de chaires, six de grammaire, quatre de

rhétorique. Encore est-ce là, je crois, un maximum qui ne fut presquejamais atteint.

La nomination de ces professeurs appartenait d'ordinaire aux municipalités. Mais c'était une concession qui leur était faite par l'autorité impériale, et elle se réservait, à n'importe quel moment, le droit de désigner elle-même tel maître qu'elle protégeait. C'est le césar Constance qui a nommé Eumène à l'école d'Autun, et nous possédons encore le décret de nomination. Julien déclare que s'il laisse les villes choisir les maîtres, « c'est qu'il ne » peut être présent partout pour veiller à ces choix », et la législation scolaire de cet empereur montre que l'État n'abandonna jamais aux villes la direction complète du haut enseignement. Les maîtres passaient un examen devant la curie municipale assistée des notables du pays. Le choix était ratifié par l'empereur, qui délivrait un diplôme, « pour » honorer davantage l'étude des lettres».

Les villes ont longtemps payé leurs professeurs; peut-être même ont- ils toujours eu un traitement municipal. Plus tard l'État, craignant que ce traitement ne fût parfois dérisoire, tantôt y ajouta des émoluments, payés par le fisc impérial, tantôt fixa lui-même la somme qui devait leur être allouée sur le budget municipal. « Dans toutes les villes qui portent » le nom de métropoles», dit une constitution impériale, « l'élection des professeurs est chose munici- »pale: mais nous ne pensons pas qu'on puisse » laisser aux villes le soin de les payer à leur gré.» Bordeaux, qui était métropole, fut soumise à ce

régime. L'Université dans laquelle enseigna Ausone était ce que nous appellerions une Université mixte, dépendant à la fois de la ville et de l'État; mais la ville avait la haute main sur le recrutement, l'Etat sur le traitement des maîtres.

C'est l'inverse qui a lieu de nos jours. L'État laisse certaines villes payer leurs écoles ou subventionner leurs Facultés ; mais à aucun prix il ne voudrait leur abandonner le choix des professeurs. Il a, à juste titre, plus de confiance dans le crédit que dans la compétence des corps municipaux. Les empereurs du iv^ siècle pensaient le contraire, et ils avaient également raison. C'est que les finances des villes étaient alors en fort mauvais état, tandis que leurs conseils étaient fort bien composés. Les curies de Trêves, de Bordeaux renfermaient les hommes les plus intelligents de la ville. On y entrait par la fortune, mais l'accès en était également ouvert à ce que nous appellerions « les capacités profession- » nelles ». Les médecins, les professeurs, sans parler des sénateurs romains qui habitaient la cité, étaient décurions de droit. Ausone, son père, ses amis et ses collègues ont fait partie des sénats municipaux. Ils renfermaient une élite intellectuelle qui se connaissait aussi bien en maîtres et en questions d'enseignement que les bureaux de l'empire.

D'ailleurs, les curies aimaient leurs écoles. Il y avait en ce temps-là dans l'empire une fièvre d'instruction; la pédagogie était à la mode. Les villes mettaient leur amour- propre à avoir le plus d'étudiants et les meilleurs maîtres possible. Elles deman-

durent des grammairiens à la Grèce; l'Italie disputait les rhéteurs gaulois aux villes de la Gaule. On devine aussi que les municipalités n'étaient pas exemptes de caprices et d'engouements irréfléchis. Le bordelais Exupérius fut accueilli avec enthousiasme par les Toulousains; puis, on se lassa de son enseignement, et on le remercia aussi vite qu'on l'avait appelé.

A Bordeaux, les professeurs étrangers étaient relativement assez rares : la région était riche en lettrés et en rhéteurs. Sur vingt- cinq maîtres bordelais que nous connaissons, cinq seulement ne sont pas d'origine aquitanique; encore deux d'entre eux ontils reçu droit de cité à Bordeaux et s'y sont installés sans esprit de départ. Mais peut-être est-ce là une exception. L'école de cette ville était la plus célèbre des Gaules; Bordeaux devait faire des sacrifices pour retenir ses professeurs et garder les plus instruits de ses compatriotes. Mais les cités voisines la jalousaient sans doute un peu. Poitiers lui prit Anastasius. Toulouse, qui aimait les professeurs, mais qui en produisait peut-être assez peu, fit venir Arborius de Dax, Exupérius et Sédatus de Bordeaux. Narbonne recueillit le bordelais Marcellus et ce même Exupérius dont Toulouse ne voulut plus. Je ne parle pas des grands rhéteurs bordelais, comme Minervius, qui allèrent briller jusque dans les écoles de Rome et de Constantinople.

Il y avait, on le voit, une intelligente émulation entre les villes de la Gaule. Elles se disputaient les maîtres les plus en vogue. Elles les gagnaient par des flatteries, sans doute aussi par des avantages

yO DEUXIÈME PARTIE

matériels. Les Universités allemandes présentent de nos jours un spectacle analogue. Tel professeur de talent est recherché de toutes parts. Les unes font des sacrifices pour l'attirer; d'autres en font de plus grands pour le garder. Et le haut enseignement ne perd rien à ces compétitions qui l'enrichissent et le flattent. C'est un bon signe pour un peuple qu'une telle place soit faite dans la vie municipale à la haute culture intellectuelle, et que l'Etat puisse laisser les villes encourager et patronner les grandes écoles. A cet égard il y eut, au iv*^ siècle, un heureux accord entre les deux pouvoirs, et une plus heureuse rivalité entre les villes : la vie locale a une réelle vigueur, dès qu'il s'agit des questions littéraires et des choses d'enseignement.

Il nous manque quelques renseignements sur l'orofanisation intérieure de ces Universités. Il semble qu'Eumène ait été chef de celle d'Autun, avec le titre de moderutor; c'était en même temps un maître, tout comme le doyen de nos Facultés ou le recteur des anciennes Universités. On peut supposer encore que V auditorium de Bordeaux a eu successivement comme recteurs, au iV siècle, Nazarius, Patéra, Aléthius, chargés à la fois de la direction et de l'enseignement de la rhétorique. Mais ce ne sont là que des conjectures et tout ce qui concerne l'administration de ces écoles nous échappe entièrement.

-im^^^^^j^'^^B^'^^^''-^^^^^^

Page 1