‹ Ausone et BordeauxChapitre 6 sur 16 · LES ETUDIANTS · texte numérisé non relu

LES ETUDIANTS

'^i ous en connaissons infiniment mieux le ^ public. Il était beaucoup plus nombreux que nous ne le pensons. Presque tous les jeunes gens de condition libre, plébéiens, fils de propriétaires municipaux, nobles ou sénateurs, suivaient régulièrement les cours. Ils étaient également accessibles, semble-t-il, aux enfants des familles d'affranchis. Mais c'étaient les classes supérieures qui fournissaient le plus d'élèves. Dans la même salle, sinon sur les mêmes bancs, s'asseyaient les fils des consuls et des gouverneurs, les descendants des plus anciennes familles de Rome, les enfants des médecins et des petits bourgeois de province, et même de pauvres gens, des indigents auxquels il fallait souvent faire remise des droits d'inscription. De même, dans le corps enseignant de l'école de Bordeaux, à côté de sénateurs et de clarissimes, il n'est pas rare de trouver des hommes de basse condition, des JiiimiLiores, des fils d'affranchis. Les Universités du moyen âge présentaient souvent ce même caractère démocratique, au beau milieu d'une société essentiellement aristo-

cratique. Le iv® siècle est, comme le xiii", un siècle de privilèges, de distinctions et de hiérarchie; mais, à ces deux époques, toutes les classes se retrouvaient égales quand il s'agissait d'apprendre ou d'enseigner : les rangs se nivelaient à l'école.

Il est probable que toutes les villes de la Gaule fournissaient leur contingent d'étudiants à l'Université de Bordeaux. Ausone nous donne à ce propos un précieux renseignement. La chaire de Minervius forma deux mille sénateurs, mille avocats. Il faut sans aucun doute doubler ce chiffre pour avoir le nombre total d'étudiants auxquels Minervius donna des leçons à Bordeaux, et il ne paraît pas y avoir enseigné plus de trente ans, ce qui donnerait, pour lui seul, un minimum de deux cents étudiants par année. C'est là un chiff"re considérable et qu'il serait difficile d'atteindre de nos jours dans nos Facultés littéraires.

Il est vrai de dire qu'au iv® siècle les carrières libérales étaient relativement plus nombreuses, en tout cas aussi suivies, aussi recherchées que de nos jours. Tout ce monde-là était plus ou moins dispensé du service militaire, qui était laissé à des mercenaires. Le commerce et l'industrie étaient surtout aux mains des esclaves et des aff"ranchis : les gens qui se respectaient ne s'y livraient guère directement. Or, chez les hommes libres et nobles, l'oisiveté ne fut pas plus admise au iv® siècle que dans les républiques des cités anciennes. Seulement, comme le métier des armes leur était inaccessible depuis l'immigration barbare, ils refluaient vers les professions

l'ÉCOLK DR BORDEAUX -'3

libérales. C'est pour cela, en partie, que ces professions deviennent si nombreuses, que les bureaux des administrations voient leur contingent doubler, que les empereurs et leurs ministres s'entourent d'une véritable armée de fonctionnaires. Il arriva en ce temps-là ce qui se passe de nos jours dans certains pays : on multiplie les emplois pour occuper ces hommes libres, actifs et instruits, qui ne peuvent plus se battre ou abandonnent la vie des champs. Il y eut pléthore de rhéteurs, de juristes et de médecins, tous sortant des écoles.

L'État parait avoir surveillé les mœurs des étudiants, la manière dont ils se logeaient et les distractions qu'ils prenaient. On leur recommandait de ne point trop fréquenter les spectacles; on veillait à ce que les repas de corps ne fussent pas très nombreux. Les étudiants étaient inscrits sur les registres du cens public. Il est à peu près certain qu'ils étaient groupés, à Bordeaux même, en corporations, et que chacun de ces corps — comme ceux de la grande Université d'Athènes — était uniquement formé d'élèves suivant les leçons d'un même maître. Ils avaient leurs bannières, leurs réunions, leurs banquets surtout. La vie universitaire ne différait guère de celle qu'on menait à Paris au xiii^ siècle, ou qu'on mène de nos jours à Heidelberg.

Du reste, l'empereur lui-même tenait à ce que les études ne souffrissent pas de ces associations. Sans doute on faisait passer des examens de sortie aux étudiants. En tout cas, des notes étaient envoyées, sur eux, chaque année, à l'administra-

tion centrale, et la loi nous indique pourquoi : «Nous tenons», dit un empereur, «à connaître '^> les mérites de chacun des élèves, afin de dis- »tinguer ceux dont l'État pourra un jour avoir » besoin». Il y avait de véritables dossiers attachés à chaque étudiant, et les bureaux les consultaient lorsque ces étudiants postulaient quelque place dans l'administration. C'était de ces écoles, en effet, que sortaient les avocats du fisc, les secrétaires du palais, les chefs des bureaux, les directeurs des finances. C'étaient de véritables écoles d'administration, des séminaires en quelque sorte politiques, placés sous le contrôle permanent de l'État. Nous savons en particulier que c'était surtout parmi les écoles gauloises que se recrutait le haut personnel de la bureaucratie impériale.

Certaines questions intéressantes restent malheureusement sans réponse. Y avait- il des conditions d'âge requises pour être inscrit à l'école? Jusqu'à quel point les cours étaient-ils fermés? Les jeunes filles pouvaient-elles suivre les leçons comme étudiantes? Sur ce dernier point, il est probable qu'il en fut à Bordeaux comme dans les écoles de Rome et d'Athènes, et que l'accès des cours fut permis aux femmes. L'Université d'Athènes possédait, au iV siècle, un certain nombre d'étudiantes appartenant à la meilleure société, et à Rome, filles et garçons s'asse3^aient parfois sur les mêmes bancs; Sénèque se plaint quelque part que les jeunes Romaines vinssent à l'école pour y chercher moins des leçons de sagesse que des occasions de plaisir,

L'ÉCOLE DE BORDEAUX jS

non ad sapientiant sed ad luxiiriatn. Les Bordelaises que nous connaissons paraissent avoir été plus sérieuses, et avoir mieux profité de l'enseignement qu'elles ont reçu. Sabine, la femme d'Ausone, faisait des vers; une autre avait étudié la médecine «à la manière des hommes», 7nore virorum.

Enfin, les étudiants payaient un droit d'inscription. Ce droit n'allait pas, comme de nos jours, dans les caisses de l'Etat. Il était perçu directement par les professeurs. Les cours les plus suivis étaient ceux qui rapportaient le plus au maître; les professeurs les plus écoutés étaient les plus riches. C'est exactement ce qui arrive de nos jours dans les Universités allemandes. Quelques professeurs généreux, comme Alcimus, exemptaient les pauvres gens du droit d'inscription. C'est encore ce qui se pratique souvent en Allemagne.

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