LES CLASSES DE GRAMMAIRE
'^^^)Q ES deux classes de l'Université de Bordeaux, ^l]^^ grammaire et rhétorique, ne représentaient ^r^^ pas, comme nos différentes Facultés, des enseignements parallèles. C'est là d'ailleurs la vraie diflférence qui sépare les écoles du iv^ siècle des Universités de nos jours. C'est surtout aux classes supérieures des l3^cées qu'on peut les assimiler, et ces classes, d'ailleurs, ont été imaginées sur le modèle romain. U auditorium du temps d'Ausone a légué son organisation administrative à l'Université médiévale; mais notre enseignement secondaire a hérité de ses méthodes.
La grammaire et la rhétorique étaient deux ordres d'études disposés l'un au-dessus de l'autre. On était d'abord étudiant de grammaire, puis étudiant de rhétorique, ou, comme on disait alors, on s'élevait de la scliola grainmatici à la schola rlietoris. Cette division était consacrée dans l'empire romain tout entier : elle s'imposait même à l'enseignement des princes de la maison impériale. Quand Ausone fit l'éducation de l'empereur Gratien, il fut employé
d'abord à titre de gramniaticiis , puis en qualité de rlietor. La supériorité de la rhétorique sur la grammaire, du rhéteur sur le philologue était si marquée, si précise, que le jour où Gratien entra, sous la direction du même maître Ausone, dans l'école d'éloquence, Ausone reçut de ce fait le titre de comte; l'empereur, en accordant une dignité nouvelle au précepteur de son fils, tenait à signaler ainsi le passage de Gratien dans la classe supérieure.
Gardons-nous donc de rapprocher outre mesure V auditorium de Bordeaux des Facultés contemporaines. L'Université romaine est une institution intermédiaire entre le lycée et l'École supérieure. Elle tient à la fois de l'un et de l'autre. Elle renferme des classes enfantines et il s'y donne des leçons de haute culture. Sans sortir des mêmes bancs, on y peut tour à tour passer par tous les degrés de l'instruction, depuis l'abécédaire de l'école primaire jusqu'aux notions les plus élevées de l'histoire et de la poésie.
Les classes inférieures, celles de philologie ou de grammaire, étaient réservées aux enfants de cinq à quinze ans. De jeunes maîtres étaient chargés de leur apprendre à lire et à écrire. Ausone cite le nom de celui auquel fut confiée «sa première enfance .>, Macrinus. «A l'enfance inhabile à s'exprimer», dit-il à un autre maître, « tu montrais les premiers éléments de signes nouveaux pour elle». Ausone luimême, qui devait enseigner la rhétorique à l'héritier de l'empire, débuta dans la carrière par ce qu'il y avait de plus humble : il recevait les enfants « à leur
» sortie de nourrice » ; il « leur déliait la langue » . Il ne s'en cache pas : la chose ne paraissait pas indigne en ce temps-là. Il n'avait pas à rougir d'avoir, comme tant d'autres, gravi lentement tous les degrés. C'était dans l'ordre, au milieu d'une société soigneusement réglée et aux habitudes méthodiques.
Il va sans dire que dans ces petites classes l'enseignement se faisait presque autant à l'aide de coups qu'au moyen de leçons. Les châtiments corporels tenaient une bonne place dans l'enseignement, et même très tard, puisque les rhéteurs d'Antioche et les sophistes d'Athènes ne dédaignèrent pas de recourir au fouet ou au bâton. Les fils des grands seigneurs, les césars eux-mêmes n'en étaient pas à l'abri. «Ne tremble pas», écrit Ausone à son petitfils, « malgré les coups nombreux qui retentissent » dans la classe et la mine rechignée de ton vieux » professeur. La peur décèle une âme dégénérée. Sois » maître de toi, sois sans crainte; que les gémisse- » ments, que le fouet qui résonne, que l'effroi du » châtiment ne t'agitent pas dès le matin, parce que » le roi de la férule brandit son sceptre, parce qu'il » a une riche provision de verges, parce qu'il a, le » traître, affublé son martinet d'une molle lanière, » parce que vos bancs bourdonnent d'un frémissement y> de terreur: oublie ce prestige du lieu, ce vain appa- » reil d'épouvante. »
Ce qui est le plus à noter dans l'instruction que l'on donnait aux enfants, c'est la part qui était faite à l'enseignement du grec. Les Gaulois de ce temps se rendaient nettement compte du rôle glorieux
8o DEUXIÈME PARTIE
joué par la Grèce dans l'histoire du monde antique : ils savaient qu'elle avait été pour eux, comme pour Rome, la maîtresse de tout art, de toute poésie, de toute philosophie. JMieux encore que nous le faisons aujourd'hui, ils voyaient dans l'hellénisme le type parfait et l'origine première de la civilisation à laquelle ils appartenaient. Un Gallo-Romain du basempire, s'il n'est pas chrétien, est un helléniste. Au moment où le paganisme se meurt, il s'enveloppe et se pare de ce qu'il a produit de plus beau et de plus vrai. Le iv'' siècle vit en Gaule, comme en Grèce, une renaissance de l'hellénisme. Ce mot même désigna longtemps la religion ou plutôt la tendance religieuse qui s'opposait au christianisme. Les chrétiens parlaient couramment de «l'erreur hellénique». Nulle part elle ne paraît avoir eu plus d'adhérents que dans les Universités de cette Gaule qu'affectionnait tant Julien, le restaurateur de l'hellénisme. Elles recouraient souvent à des maîtres grecs. Le grand-père du rhéteur Eumène, qui fut célèbre pendant longtemps comme professeur de l'école d'Autun, était d'origine attique. Mais entre tous les Gaulois, les plus fidèles aux traditions grecques étaient les Aquitains, qu'une singulière légende faisait descendre d'une colonie hellénique. N'oublions pas que les relations commerciales étaient fréquentes entre Bordeaux et le monde g-rec.
Le premier alphabet qu'on met, à l'école de Bordeaux, entre les m^ains des enfants, est un alphabet grec. De même avant la conquête, c'est en lettres grecques que s'écrivirent les premiers documents et
L'ÉCOLE DE BORDEAUX Ri
que se gravèrent les premières inscriptions de langue gauloise. La tradition s'est conservée dans les écoles, et le culte que le grec reçoit des Latins eux-mêmes a permis de le perpétuer pendant des siècles en Gaule, sans que les vainqueurs romains aient eu un instant le droit de s'en offusquer.
En ce moment, du reste, le patriotisme romain et le philhellénisme ne font qu'un, et Rome a si bien identifié sa conquête politique avec la domination intellectuelle de la Grèce qu'elle en est venue à considérer la gloire d'Homère ou de Ménandrc comme faisant partie intégrante de son passé et de son patrimoine. A Bordeaux, comme presque partout dans Tempire, c'est par le grec que l'éducation commence. Le père d'Ausone ne sut jamais bien le latin; mais le grec lui était familier. Ausone nous dit qu'il apprit dès ses premières années «le sens et » la prononciation des mots grecs». Il avoue qu'il fît peu de progrès. Mais ses œuvres, si franchement imbues des souvenirs grecs, nous montrent qu'il sut réparer « Terreur de son jeune âge ». L'école de Bordeaux posséda, entre autres « grammairiens grecs », Mnestheus, Spercheus, Romulus, Corinthus, qui enseignèrent «avec mince profit et peu de gloire», et Citarius de Syracuse qui, à leur différence, trouva à Bordeaux la richesse et la renommée.
Le premier livre qu'on mettait entre les mains des enfants était un livre grec, presque toujours Homère. Paulin de Pella, qui fut élevé à Bordeaux, nous raconte qu'après sa cinquième année (c'était l'âge auquel on faisait commencer les études sérieuses),
on le força d'apprendre « la doctrine de Socrate, les récits guerriers d'Homère et les voyages d'Ulysse». Ce n'est qu'ensuite qu'il se mit au latin. A un de ses petit-fils, Ausone conseille, comme premiers livres de lecture, « V Iliade et les œuvres de l'inimitable « Ménandre ». La tendance est aussi visible chez les rhéteurs et les grammairiens de ce temps, que chez Pline ou Ouintilien : il faut d'abord connaître le grec. Dans sa langue, ses œuvres, sa religion, sa méthode littéraire, l'hellénisme est la sauvegarde des esprits et le salut des âmes. C'est l'idéal de l'école, et c'est pour cela que cette dernière a été le champ de bataille des dernières luttes religieuses.
A côté des maîtres élémentaires, d'autres grammairiens étaient chargés de lire et d'expliquer les auteurs. Au fond, ce qu'on appelait « la grammaire » était une chose fort compréhensive. Elle n'embrassait pas seulement la grammaire proprement dite, la syntaxe et la métrique, mais encore Thistoire littéraire, l'histoire politique, la science des étymologies et quelques notions de musique, d'archéologie et de droit. On va aisément comprendre comment un professeur pouvait enseigner tant de choses à la fois.
La partie fondamentale ou, pour mieux dire, la base de cet enseignement, était l'explication d'un auteur grec ou latin. C'était ce qui fournissait le cadre à chaque leçon. Qui a assisté, dans certaines Universités allemandes, à l'explication de Juvénal ou de Pindare, aura une assez bonne idée de la manière dont on travaillait dans les classes de grammaire de Vaudiioriuui bordelais.
Le professeur lisait d'abord le texte très lentement, articulant de la manière la plus distincte, indiquant au fur et à mesure (quand il s'agissait d'un auteur grec) les bizarreries de l'accent ou les difficultés de la prononciation. Les anciens accordaient une bien plus grande importance que nous à l'art de la lecture. On habituait de bonne heure les enfants à déclamer, et tout grammairien devait être expert dans la science de bien dire. Un philologue romain a fait graver sur sa tombe qu'il savait lire « d'une manière » impeccable». Voici les conseils qu'Ausone adresse à ce sujet à son petit-fils : « Que les inflexions et les » intonations de ta voix, accentuée avec art, conser- -■> vent de l'harmonie à l'harmonie des poètes. Marque » bien le sens en lisant : l'idée ressort mieux si on » la détache, et une habile suspension donne de la » force à de faibles pensées... Quand ma vieillesse » jouira- 1- elle enfin du bonheur de t'écouter?» Ne dirait-on pas vraiment entendre M. Legouvé? Ausone a, dans cette Exhortation à son petit-fils, une insinuante raison, un langage précis, et un air de familiale gaieté qui rappellent également l'auteur paternel, cher à tant de foyers, de VArt de la Lecture.
Après la lecture venait l'explication grammaticale et littéraire. On traduisait et on paraphrasait les passages difficiles. On faisait remarquer la beauté de tel vers, la justesse de telle expression, on fixait la valeur des métaphores. Sans doute, le maître, comme tant d'éditeurs modernes des classiques scolaires, abusait souvent d'épithètes laudatives et d'exclamations enthousiastes.
S.\. DEUXIÈME PAIÎTÎE
Enfin, on discutait le fonds même du passage expliqué. C'était la partie difficile de la leçon, et c'est en cela surtout que le grammairien devait faire preuve d'érudition. Il lui fallait tout commenter; à propos de ces lectures, l'enfant recevait des notions de toutes les sciences. S'agissait-il de Platon, le commentaire était philosophique. Le jeune Paulin avait cinq ans à peine qu'on lui apprenait déjà « les dogmes de Socrate». Lisait-on Salluste ou Tite-Live, on les comparait l'un à l'autre, et on racontait les événements militaires de la conquête romaine. Le cas échéant, on faisait de la musique. Homère donnait lieu à des commentaires sans fin sur la guerre de Troie, les poèmes cycliques et les légendes des dieux. Lucrèce apprenait la physique et l'histoire naturelle : Ouintilien recommandait bien au grammairien de n'ignorer ni l'une ni l'autre.
Si l'on veut se rendre compte de ce qu'il fallait savoir en ce temps pour être un bon philologue, et de la manière dont on enseignait, qu'on lise les scolies sur Virgile conservées sous le nom de Servius. Il y a de tout dans ces notes, de la religion, de la science, de l'histoire et des mathématiques. Le grammairien, au iv'^ siècle, n'est qu'un scoliaste parlant. Une leçon n'est qu'une bigarrure de scolies. L'étude suivie, raisonnée, méthodique d'un art ou d'une science, l'enseignement systématique en un mot, a presque disparu de l'école et, on peut le dire, de la littérature tout entière. On n'est savant qu'à titre de commentateur, à propos de ce qui a été écrit autrefois.
Remarquons bien ce procédé de renseignement : il nous explique pourquoi les écrivains de ce temps, même les poètes les plus légers et les rhéteurs les plus futiles, nous paraissent plus ou moins encyclopédiques. Ausone et saint Augustin sont, chacun à sa manière, des savants universels. Pour comprendre leurs œuvres, il faut savoir un peu de tout, de Tagriculture, de l'histoire, même de l'astronomie. C'est la conséquence de l'éducation reçue dans les classes de grammaire, éducation très générale, très touffue, mais décousue et discordante. Quel pêlemêle dans ces pauvres cerveaux d'adolescents! Qu'on ne s'étonne pas après cela si les écrivains du basempire ont tant de mémoire et si peu d'imagination, s'ils connaissaient tant de choses et s'ils ont si peu le génie de l'invention.
Remarquons encore ceci. Cet enseignement, tel qu'on le pratique à l'école de Bordeaux, à propos d'un texte, à l'aide d'un auteur, l'enseignement par le livre, si je puis dire, est celui qui se donnera pendant tout le moyen âge. La méthode herméneutique ou interprétative ne quittera plus les écoles jusqu'au xvi" siècle, et, grâce aux Jésuites, elle ne les a même pas, tant s'en faut, abandonnées de nos jours. La scolastique, au iv® siècle, a déjà commencé son règne. Les auteurs changeront : Cicéron remplacera Tite-Live, Aristote succédera à Homère, les Pères de l'Église seront les premiers, mais le système d'instruction demeurera. La lettre a déjà tué l'esprit.
Les auteurs préférés du iv^ siècle étaient, parmi les Grecs, Homère et Ménandre. Il est du reste à
noter que les poètes ont toujours eu, dans les écoles d'alors, le pas sur les prosateurs. On regardait un peu la poésie comme Tinitiatrice de toute science. Un poète tel qu'Homère passait réellement, dans les derniers jours de l'empire, pour le conseiller des hommes et Tinterprète des dieux. Ces générations de la fin du monde romain rappellent en cela celles des origines du monde grec. On dirait que la prose a été parfois un aliment trop franc et trop solide pour ces esprits difficiles et maniérés.
Parmi les latins, Virgile a la première place. Les écoles gauloises du iv® siècle ont vraiment commencé l'apothéose virgilienne, que le moyen âge va continuer et qui aboutira pour le doux poète aux palmes chrétiennes et à la couronne de la sainteté. A cet égard encore, l'Université du iv® siècle explique et annonce le moyen âge. S'il a adopté si complètement Virgile, c"est que Virgile, à la fin de l'empire, était le dieu de Técole ; Ausone et ses collègues ne parlent pas de lui autrement que n'en parlera le Dante :
O degli altri poeti onore e lume.
Tu se' lo mio maestro e il mio autore. Tu se' solo colui, da cui io tolsi Lo bello stile, che m'ha fatto onore.
Derrière Virgile, mais très loin après lui, venaient Horace et Térence. La prose était surtout représentée par Salluste, sans doute à cause des digressions philosophiques, des belles sentences et des longs discours dont ses œuvres étaient remplies. Cicéron et Tite-Live étaient, semble-t-il, moins
goûtés. Parmi les érudits, on étudiait de préférence < rincomparable Varron » : ses six cents livres formaient «la somme de la science» de ce temps, et SCS écrits dispensaient de toute autre recherche. Les grammairiens Scaurus et Probus étaient également fort estimés : Ausone les a connus de très bonne heure.
Homère, Virgile, Varron, voilà quels étaient les vrais maîtres de TUniversité. Les professeurs en titre n'étaient que « les répétiteurs » de leurs œuvres. On le voit, Técole vivait surtout du passé, et encore seulement d'une parcelle de ce passé. Elle s'immobilisait, elle se stérilisait en quelque sorte, travaillant sans cesse sur les mêmes livres, dans une superstitieuse admiration de la lettre et des mots. L'esprit du moyen âge a déjà pénétré le monde romain.
Peut-être cependant quelques professeurs réagissaient-ils contre cet excessif amour de Virgile et des poètes, cet attachement aux mêmes gloires classiques. L'érudition vraiment scientifique paraît avoir eu çà et là quelques tardifs représentants. On se rappelle les vers d'Horace contre les amateurs d'anciens poèmes, sa diatribe contre les admirateurs des poudreux documents et de la prose archaïque. Il y avait aussi, dans l'Université de Bordeaux, de ces archaïsants à outrance, pour qui Virgile et Cicéron étaient indignes d'une étude approfondie et de recherches méticuleuses. Entre eux et Ausone ou Minervius, on entrevoit vaguement qu'il y avait lutte, l'éternelle lutte entre la recherche précise et l'art littéraire. Ausone eut po-,;r maître un de ces
érudits, Staphylius d'Auch, qui, « grammairien comme » Probus et Scaurus, profondément versé dans l'his- » toire de Tite-Live et d'Hérodote, connaissait à fond » toutes les parties de la science, tous les trésors » entassés dans les six cents livres de Varron. » Un des jeunes maîtres de Bordeaux, Victorius, semble avoir été le représentant le plus actif de la tendance érudite : « Tu t'attachais, » lui dit Ausone, « aux livres » inconnus, tu ne lisais que des textes ignorés, le » droit pontifical, les vieux traités et l'origine de » Cures, les recherches de Castor sur tous les rois ï> mal connus, les codes de Dracon et de Solon : tu > avais étudié tout cela, plutôt que notre Cicéron, » que notre Virgile. > Mais Victorius ne réussit pas à Bordeaux. Comment pouvait- il arriver, lui qui touchait à Virgile? On ne le nomma jamais titulaire; il dut quitter la chaire où il n'était que suppléant et mourut loin de Bordeaux. Ausone oublia qu'il avait été le contempteur de son cher poète et lui rendit un pieux hommage, « en le comptant dans la troupe » des maîtres célèbres ».
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