LES CLASSES DE RHETORIQUE
ANS les classes de rhétorique étudiaient les jeunes gens de quinze à vingt ans. C'est là qu'enseignèrent ces maîtres célèbres, Ausone, Patéra, Minervius, qui firent la gloire de l'Université de Bordeaux.
Du reste, il serait facile de retrouver parmi les professeurs d'éloquence, «rhéteurs» ou «orateurs», beaucoup de ceux qu'on a pu citer aussi comme grammairiens. Il régnait, en ce temps-là, un usage excellent : le même homme était tour à tour professeur de grammaire et rhéteur; il lui arrivait ainsi de suivre ses élèves, de les accompagner de classe en classe. Il les connaissait, savait comment les prendre et les diriger. L'enseignement pouvait s'adapter à l'esprit des étudiants, devenir plus personnel, plus intime, plus fécond en résultats.
La Faculté de rhétorique constituait le haut enseignement proprement dit. Elle formait les jeunes gens destinés au barreau, à la magistrature, aux finances, ceux qui voulaient devenir poètes, historiens, professeurs.. Car il ne faut pas se tromper
sur le sens de ce mot « rhétorique » : la rhétorique n'était pas plus la matière unique des cours qui se faisaient dans les classes supérieures que la grammaire n'était le fondement des cours de philologie. Ce mot indiquait une tendance, une méthode, plutôt que l'enseignement régulier d'une science. C'était une appellation un peu vague, comme celle que nous donnons à la classe principale de nos lycées (et on a vu que la dénomination de classe de rhétorique est directement empruntée aux Universités du basempire). On apprenait des rhéteurs l'art de bien parler et de bien écrire, non pas seulement sur la littérature ou la poésie, mais aussi sur l'histoire, la morale, la science même. Ce qui caractérisait leur enseignement, c'était la conférence ou le discours, comme ce qui caractérisait la classe de grammaire : c'était la lecture et l'interprétation d'un auteur. Mais les sujets traités étaient les mêmes dans l'une et l'autre Faculté : on les approfondissait davantage dans la Faculté supérieure, et le procédé pour apprendre était autre. Voilà toute la différence. La grammaire procédait par le texte à commenter, la rhétorique par le thème à développer. Le professeur consacrait les heures de son cours à une leçon suivie, à demi préparée, à demi improvisée. Il n'y avait pas, je crois, une série d'entretiens sur le même sujet, comme dans nos Facultés. Chaque conférence était réservée à un thème différent, choisi par le maître au gré de son inspiration ou suivant ses études du moment.
Il ne nous reste aucun titre des conférences faites
par les orateurs bordelais. Mais on peut deviner que les sujets traités ne dififéraient guère de ceux qui étaient en vogue dans l'empire depuis le i'^'" siècle, et dont les Déclamations de Sénèque nous offrent un choix si complet. C'étaient, j'imagine, des discours de morale, des développements historiques, des plaidoyers fictifs, travaillés surtout à grand renfort de périodes, de métaphores et d'allusions. Les harangues de Libanius et, mieux, celles d'Himôrius, peuvent nous donner une idée de l'enseignement de Patéra et de Minervius, comme les panégyriques d'Eumène nous donnent une idée de leur style. C'étaient des morceaux extraordinairement soignés apprêtés et pompeux, souvent creux et sonores. Comme sujets, ce sont ceux que nous pourrions donner en dissertation ou en discours dans nos classes de rhétorique ou de philosophie, plus difficiles cependant et cherchés un peu plus loin. L'ensemble est l'analyse à outrance de la même idée, tournée et retournée à satiété. C'est de la casuistique littéraire plus que de la rhétorique. La déclamation du IV® siècle est déjà le type du sermon du moyen âge.
Si nous écoutions Ausone, qui a consacré vingtcinq pièces aux professeurs célèbres de Bordeaux, les rhéteurs, ses collègues, eurent tous en partage les mêmes dons précieux. Nous serions tentés de ne pas le croire, et de le taxer d'exagération et d'amourpropre local. Mais, cependant, il faut reconnaître que ces orateurs de l'école ont eu, au iv® siècle, une vogue incroyable. Saint Jérôme fait aux rhéteurs de
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Bordeaux, Minervius, Alcimus, Patéra, Delphidius, les honneurs de sa Chronique universelle. Il y met leur nom, il cite leur gloire comme un des grands faits de l'histoire du monde, et jamais il ne parle de leur enseignement sans ajouter des épithètes enthousiastes, florentissime , gloriosissime. Delphidius, dit le même Jérôme, « illustra toutes les Gaules de son » génie, en prose et en vers ». Rome, Constantinople empruntèrent Minervius à Bordeaux, et il fut un instant la gloire de leurs écoles. Patéra enseigna à Rome avec éclat.
Et puis, qu'y a-t-il là d'étonnant en ce temps où la rhétorique était la grande passion littéraire ? Les rhéteurs du Sud-Ouest étaient les plus célèbres après ceux de l'Orient grec : mais la faconde et l'art de parler ne sont-ils pas propres au génie des hommes de l'Aquitaine? Comprend -on maintenant que ce soit précisément au iv® siècle, l'âge d'or de la rhétorique, que la Gaule du Sud-Ouest ait pu le mieux donner la mesure de son talent?
Mais que valaient au juste ces hommes-là, et quel jugement pouvons-nous porter sur leur éloquence? Les éloges que leur accorde Ausone sont d'une telle banalité que le trait saillant du génie de chacun nous échappe. Minervius, le plus célèbre d'entre eux, avait «une parole qui roulait de l'or». Cela est bien vague. Tout ce que nous pouvons affirmer, c'est qu'il brillait par la mémoire, une des qualités que les rhéteurs de Bordeaux, comme ceux d'Athènes, cherchaient le plus à acquérir. Ses discours étaient, je suppose, émaillés de faits, d'anecdotes, de détails
curieux: «Il te suffisait,» dit Ausone, «d'entendre » ou de lire une seule fois ce que tu voulais graver » dans ton souvenir; et on pouvait s'en rapporter à » ton oreille comme à un livre. Nous t'avons vu, un » jour, après une partie longuement disputée, rappeler » un à un tous les coups du jeu, et redire sans te » tromper chacun des points. » — Alcimus était plus sérieux. Ce n'était pas seulement un rhéteur; il avait écrit une histoire de l'empereur Julien. Ausone le qualifie à la fois de « grave > et d' « enjoué ». Peutêtre était-il moins brillant et plus solide que Minervius. — Patéra semble surtout un st3'liste : « Nul ne » sut varier comme lui la marche et la tournure du » discours. Il avait une élocution facile, claire, harmo- » nieuse, élégante, mais peu prodigue du sel de la » raillerie. » — Exupérius, Bordelais qui enseigna à Toulouse et à Narbonne, paraît avoir été le type du parleur facile : « Tes discours étaient admirables de » verve et d'abondance; à les entendre, ces souffles » sonores plaisaient à l'oreille; mais à la lecture, ils ne » présentaient rien à l'idée. » Ce qui nous montre que les rhéteurs de ce temps avaient, à Bordeaux comme en Grèce, l'habitude de rédiger leurs harangues.
De tous ces hommes, le plus intéressant à connaître, après Ausone, est sans contredit Delphidius, fils de Patéra. Nous savons l'éloge que lui accorde saint Jérôme. C'était un violent, un ambitieux, aimant surtout l'attaque, se plaisant à la lutte, homme de colère et de premier jet, avec de brusques retours de douceur et de calme: «Heureux!» dit Ausone, « quand tu te livrais à la culture des
» lettres, aux paisibles travaux des Muses; quand de » grands procès ne soulevaient pas contre toi la haine » et les armes forcenées de la vengeance ; quand tu ne » cherchais pas encore à t'élever à la cour aux jours » de désordre et de tyrannie! » Il était toujours prêt à intenter une action, et le mot que lui inspira l'issue d'un de ces procès peint admirablement cet homme à qui il fallait sans cesse un ennemi à combattre : « Delphidius, l'orateur violent par excellence, har- » celait un accusé, et se trouvait subitement surpris » par l'absence de documents: «Hé quoi!» dit-il à » Julien, « personne ne pourra donc être coupable s'il » suffit de nier?» A quoi Julien répondit : «N'y aura- » t-il donc plus d'innocents, s'il suffit d'accuser ?> Ce fut peut-être, au iv^ siècle, le tempérament d'avocat le plus franc de la Gaule. Aussi le métier de professeur d'éloquence ne convint-il pas à son ardente nature: «Tu devins rhéteur; mais, peu assidu aux » devoirs de l'enseignement, tu trompas l'attente des » familles. »
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