DERNIERS JOURS EN VICTORIA
« L’Africaine # en Australie. — Clubs et réunions. — L’oiseaulyre. — Le clergé. — Réservoirs de Yean-Yean. — Jardin botanique. — Résumé statistique.
21 août. — Depuis notre retour en ville , les représentations à l’Opéra et les grands dîners de gala ont remplacé les danses fantastiques des Nègres et les mets de kanguroo sous la hutte. Les Huguenots , V Africaine , Robert le Diable , se donnent à Melbourne dans une salle superbe, où les toilettes, élégantes comme à Londres, rappellent tout à fait l’Europe : les décors sont étonnamment réussis; seule, la prima donna chante de manière à nous faire souvenir que nous sommes aux antipodes*
Sir Edmund Barry, le fondateur du Musée et de la Bibliothèque, le juge en premier de la Cour suprême, grand chancelier de l’Université, etc., etc., en un mot, le grand homme de Victoria, réunit un jour tous les ministres et tous les hommes importants de la colonie à un gCand dineT en l’honneuf du Prince. Je ne veux trous parler de ce dîner que pour Vous dire combien le luxe est incroyable ici : l’amphitrÿon â toutes les gCandeS manières d’autre-
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fois , que relève encore son costume à la mode de nos pères, depuis le jabot jusqu’à la culotte collante et les escarpins à boucles. Les laquais poudrés, les splendeurs de la salle, les mets exquis d’un cuisinier français, nous donnent, après quatre mois, une nouvelle image de la vieille Angleterre. Sir Edmund nous raconte comment il a tracé au cordeau, sur les prés, les rues de la ville actuelle, et comme quoi les tentes ont succédé aux grandes herbes en deux ou trois semaines, et les maisons de pierre de taille aux tentes, en moins d’une année : de 1851 à 1852, les terrains de Melbourne avaient augmenté de mille pour cent ! Il nous apprend tous les rapides progrès de l’Université , qui, depuis quelques années, confère des grades aussi valables que ceux d’Oxford et de Cambridge. Egalement versé dans les sciences et dans les arts, sir 'Edmund semble avoir apporté ici avec lui toutes les institutions anglaises. Il a apporté aussi sa cave, et il offre lui-même aux convives une énorme bouteille de Porto contenant près de cinq litres , ornée des classiques toiles d’araignée et décorée d’une classique ode d’Horace , sur un vieux parchemin qui a vieilli avec la bouteille : le vin est si bon qu’il fait souvenir un d’entre nous des vers effacés par le temps, et l’on boit aux «absent friends » , aux amis absents. C’est la coutume générale à la fin de chaque repas en Australie ; et ce soutenir de la patrie éloignée , répété tous les jours ,
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est bien conforme à la devise des habitants de cette terre , qui est si profondément vraie : « Cœlum, non onimum muto. «
Le lendemain, le Melbourne-Club donnait son grand dîner au Prince, et cent vingt membres y prenaient place. Ici , on boit du champagne comme de l’eau claire , et les cercles sont aussi beaux qu’à Londres. Comme nous sommes déjà loin des sauvages !
23 août. — Dandinong. Pour n’en pas perdre l’habitude, nous courons de nouveau les prairies. Un nouvel oiseau s’envole d’un buisson, puis deux, puis trois! Ce sont des oiseaux-lyre, les plus charmants de l’Australie : le corps est noir et gros à peu près comme celui d’une petite poule; les pattes sont courtes, mais la queue a plus de deux pieds de long. Quand il se sauve dans les buissons, il la laisse traîner à terre comme un souple et ondoyant manteau de cour; dès qu’il perche, il fait la roue comme un paon, et c’est une véritable lyre qu’il déploie alors, semblable à un éventail, une lyre antique, toute gracieuse et toute légère : les deux grandes plumes externes, blanches et feu, naturellement cintrées en dedans, puis recourbées en dehors, en forment les montants; les plumes du milieu, effilées et roides, figurent les cordes. On voudrait entendre de mélodieux gazouillements s’échapper, comme une plain-
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tive élégie, de ces cordes qui semblent vibrer; mais l’oiseau-lyre, l’oiseau emblème de la musique, est muet de naissance. Ainsi l’a voulu la nature australienne, paradoxale et illogique! J’en ai tué un, j’en ai manqué un autre : un long éclat de rire s’est fait entendre au loin sous bois. Puis j’ai tiré un opossum qui sautait d’une haute branche ; la masse tombe : je cours la ramasser, elle se dédouble : la mère opossum morte était entre mes bras ; le petit s’échappait de la poche maternelle, et atteignait déjà les premières branches, quand je commençais à peine à comprendre ce joli tour de prestidigitation ! Un second et brusque éclat de rire me frappe de nouveau et semble chaque fois s’éloigner de moi. « Rira « bien qui rira le dernier! « murmurai-je en rechargeant mon arme ; et vite je courus sous bois, ne pouvant me figurer qui, dans ces forêts sauvages, manifestait une si franche hilarité à chacune de mes mésaventures. Ma surprise fut grande quand le rieur recommença : c’était un oiseau! Je le tuai au plus beau moment de son rire, que je défie tout voyageur de distinguer des éclats de la voix humaine. J’étais tout honteux de ma méprise et de ma colère : l’oiseau était à mes pieds. On m’a appris ce soir que c’était le a Laughing Jackass » , l’àne rieur, sorte de geai huppé, à long bec et au corps deux fois gros comme celui du geai européen. C’est ainsi que l’ont nommé les premiers colons, étonnés, comme moi,
d’être reçus dans les forêts vierges par des rires étourdissants. Quelques pies sont nos dernières victimes; nous ne les tuons que pour la curiosité du fait : le noir et le blanc sont symétriquement disposés sur leurs plumes, à l’inverse de ce que nous voyons en Europe.
Le soir , tandis que nous faisions bouillir une queue de kanguroo, ce qui donne une soupe exquise, et rôtir, au bout d’une ficelle, deux ou trois grosses perruches, le bruit d’un cheval au galop nous appelle à la porte de notre maison de bois. Le cavalier s’arrête : il descend et nous interpelle par nos noms. C’est un brave clergyman catholique irlandais, tout rond , tout souriant, qui a appris, je ne sais comment, notre excursion de chasse, et qui vient voir si nous ne mourons pas de faim. Avec un Irlandais, la glace est bien vite rompue, et sa visite, près de latre qui pétillé, m’apprend force choses que j’ignorais encore sur le clergé australien. C’est un curé de campagne dont le district avait, il y a six ans, cinq ou six lieues carrées d’étendue , et ses appointements étaient alors de 5,000 francs par an. Aujourd’hui, la population ayant beaucoup augmenté, la cure a été coupée en deux parties, et il est réduit à 2,500 francs. Comme vous le voyez, le gouvernement colonial semble avoir de belles finances. Au contraire des antiques errements de la métropole , les Chambres victoriennes n’ont pas admis de reli-
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gion d’État, et ont établi devant la loi, comme sur le budget, l’égalité des cultes.
Les privilèges de l’Église anglicane n existent donc pas sur cette terre anglaise, où la jeune démocratie, libre de toute entrave ancienne, s’est mise si merveilleusement à l’œuvre pour amener chaque chose sur la pente d’une complète égalité. Les sectes religieuses ne sont par conséquent soumises à aucune juridiction particulière autre que celle que les fidèles s’imposent volontairement à eux-mêmes. Le grand problème qui porte le trouble dans le Royaume- Uni s’est résolu ici par les bienfaits de la liberté, avec calme et succès.
La colonie a voté 1,250,000 francs de subvention annuelle au clergé disséminé sur son territoire : cette somme figure dans un acte additionnel de la Constitution fondamentale, et elle est répartie entre les différents cultes, en proportion du nombre des membres de chaque croyance.
En Victoria, il y a environ 425,000 protestants, 140,000 catholiques, 3,000 juifs, 58,000 étrangers à tout culte.
En outre des appointements annuels des quatre cent trente membres du clergé , la subvention est proportionnellement affectée à la construction des églises ; et il y en a déjà plus de mille trois cent cinquante dans la colonie.
Il fallait cet appui matériel du gouvernement pour
que les cultes pussent s’établir, malgré les épreuves sociales de la fièvre de l’or et la constitution laborieuse de la colonie pastorale. Maintenant que 1 Australie a trouvé son état normal, le sentiment public tend à s’élever contre la subvention. Quelques-unes des plus petites sectes ont déjà renoncé au secours quelles recevaient : la Chambre Basse a plusieurs fois « passé » un acte d’abolition de l’acte additionnel de la Constitution. Jusqu’à présent, la Chambre Haute l’a rejeté; mais il est évident que la colonie de Victoria aura, avant quelques années, son Église libre dans l’État libre.
Le brave curé resta fort tard dans notre cabane , puis il reprit son cheval et disparut au galop dans les bois. Deux jours plus tard , nous allons rejoindre la route de Melbourne et attendre la malle-poste de Cobb-Cobb and C°, grand char ouvert, peint en rouge, attelé de sept chevaux et qui arrive de quarante lieues dans l’intérieur. Des mineurs, des bergers, des fondeurs, y sont entassés, et racontent les histoires les plus extraordinaires sur leur vie nomade.
30 août. — Notre dernière semaine à Melbourne a été surtout une semaine d'affaires. Nous avions été comblés de tant d’attentions et d’amabilités, pendant plus d’un mois et demi, en Victoria, que nos visites d’adieu ne pouvaient se faire à
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la légère. Je veux pourtant vous parler encore de deux établissements importants : les Réservoirs de Yean-Yean, dont les bienfaits s’appliquent aux 130,000 habitants de Melbourne, et le Jardin botanique, qui est une sorte de Providence pour toute l’Australie.
Le Yean-Yean est un lac artificiel formé à dixneuf milles de Melbourne, et à six cents pieds audessus du niveau de la cité. Un remblai de plus de neuf cents mètres de long et de sept mètres de haut arrête les eaux d’une vallée, sur une surface de plus de cinq kilomètres carrés; ce réservoir, qui contient environ vingt-trois millions de mètres cubes d’eau, alimente la ville avec une telle abondance, qu’il donne six cent dix-huit litres d’eau par personne et par jour, et avec une telle pression que non-seulement, en cas d’incendie, les jets, admirablement répartis, arrêtent immédiatement les progrès des flammes, mais encore, dans un grand nombre des manufactures de la ville, il a remplacé la vapeur comme force motrice. C est la rivière Plenty (Abondance) qui forme ce lac improvisé. Ce travail immense a coûté près de 20,500,000 fr., nous disait l’inspecteur des travaux publics : il a été fait grâce à un emprunt colonial, mais il rapporte déjà 1,500,000 fr. par an, et promet un revenu bien plus considérable encore, dès que l’eau sera distribuée dans les faubourgs environnants.
Voilà un des travaux de la ville qui est née en 1851 ! Ab uno disce omnes.
En outre des jardins publics qui sont charmants, il y a à Melbourne, sur une colline toute couverte de verdure, un superbe jardin botanique; c’est le petit royaume du docteur Muller. Nous y passions avec lui des heures toujours trop courtes. Membre des sociétés savantes de l’univers entier, couvert de décorations, l’excellent docteur est le plus libéral des souverains : il donne chaque matin la liberté à des centaines de sujets ; ce sont de simples moineaux qui lui arrivent d’Allemagne, parcages de trois cents, et chaque navire qui jette* l’ancre à Port-Philipp apporte pour lui quelques milliers de ces petits pierrots que nous maudissons en Europe , mais qui viennent détruire en Australie des nuées d’insectes nuisibles. Du reste, ces pierrots, voyageurs malgré eux, en prenant leur vol sous un ciel nouveau, ne perdent pas au change : la température moyenne est, pour toute l’année, de quinze degrés centigrades, comme à Rome. Elle est pour l’hiver de dix degrés, pour le printemps de quatorze, pour l’été de vingt et un, et pour l’automne de seize.
Le brave docteur a risqué souvent sa vie au service de la science. Il avait déjà longtemps parcouru des parties inexplorées de l’intérieur pour recueillir tous les spécimens d’histoire naturelle et de botanique inconnus avant lui : il avait aussi rédigé toute
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la flore de l’Australie, œuvre immense et fruit des plus durs labeurs, quand, il y a deux ans, en 1864, il provoqua une expédition destinée à rechercher le malheureux explorateur Leichhardt. Leichhardt est encore un des martyrs des découvertes dont le souvenir est si touchant en Australie.
De 1844 à 1846, Leichhardt avait fait de magnifiques voyages dans l’intérieur, où l’on croyait à des lacs d’or, mais où il trouva des prairies sans fin ; en 1847, il partit de Moreton-Bay, pour explorer toute la partie nord-est : dix-sept années s’écoulèrent sans qu’on eût de nouvelles de lui, sans qu’on pût suivre ses traces! Le docteur Muller émut l’opinion publique; des fonds considérables furent vite donnés par tous; il lança Mac-Intyre suivant de nouveaux indices que donnaient des Naturels , et lui-même , parcourant sans relâche les contrées sauvages du golfe de Carpentaria (à douze cents milles de Melbourne), cherchant fiévreusement un compatriote qu’il espérait toujours joindre, restant souvent huit et dix jours sans trouver d’eau, puis perdant ses provisions et devant cependant faire feu sur les tribus qui l’attaquaient de leurs flèches empoisonnées, il revint épuisé, sans avoir rien pu trouver! Il nous racontait toute son émotion, quand il découvrit un semblant d’indice ; exténué et défaillant, il ne renonça à ses recherches qu’après bien des mois, hésitant entre les récits des Naturels qui disaient l’explorateur
noyé, et ceux qui, ornés de quelque dépouille européenne, faisaient comprendre qu’ils avaient mangé un peu du savant Leichhardt !
Homme persévérant et hardi, le docteur Muller a planté les jalons pour les esprits aventureux de la jeune génération : tout noble but l’enflamme; il encourage les nouveaux « squatters » : « Après les déserts de pierres blanches, de granit et de sable, leur dit-il, vous trouverez des prairies pour des milliers de troupeaux « . Mais le malheur de l’Australie, c’est le manque d’eau : il veut y remédier; il consacre à ce but presque tous les fonds du Jardin botanique, et il y réussit. Il répartit dans l’intérieur des terres des millions d’arbustes, nés dans ses pépinières ; de petits ruisseaux se forment rapidement sous ces jeunes bois : les résultats sont superbes déjà, et chaque année on les a parfaitement constatés. Sur des terres nues il a créé, en plus d’une centaine de points, des bois et des cours d’eau.
Mais ce qui maintenant excite son enthousiasme, c’est qu’il a pu se mettre à la tête d’un grand mouvement, pour engager toutes les colonies australiennes et la métropole à construire, à frais communs, un chemin de fer qui irait de Melbourne au golfe de Carpentaria. Ce serait traverser l’Australie bout pour bout, ouvrir l’intérieur à la colonisation, créer une route infiniment plus courte pour toutes les communications avec l’Europe et la Chine. Quel beau pro-
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jet! Ce peuple est si hardi, il prend si vite feu poulies grandes idées, que des gens importants de Melbourne espèrent voir se réaliser, avant dix ans, ces rêves gigantesques !
Ce qui est déjà une belle réalité, c’est de voir les fils télégraphiques fonctionner dans la colonie sur près de quatre mille kilomètres, et dans toute l’Australie sur plus de seize mille. Car ils suivent les rivages de l’Océan Austral, puis du Pacifique, depuis Adélaïde au Sud-Ouest jusqu’à Port-Denisson au Nord-Est : ce sont les deux points extrêmes de la colonisation sur la côte. Ajoutez-y les phares sur tous les points dangereux de cette ligne, et pensez qu’il y a trente et un ans, il n’y avait pas un Blanc sur le sol de Victoria.
Avant de quitter la colonie, que nous avons, je crois, assez parcourue dans tous les sens, j’ai reçu d’un des membres du gouvernement une chose que j’ambitionnais fort. C’est le cahier bleu des Statistiques de Victoria. Un rapide coup d’œil sur ces compilations annuelles a complété pour moi l'impression d’admiration dont j’avais été frappé tout d’abord; et, de ces milliers de chiffres, j’ai taché d’extraire les plus saillants.
Sur une étendue un peu inférieure à celle de la Grande-Bretagne, c’est-à-dire sur environ 22 millions et demi d’hectares, plus de 15,300,000 sont occupés par les troupeaux, 205,000 sont affectés à l’agri-
culture, 1,400 à la vigne, et 188,000 aux mines d’or.
La population, qui était de 8 personnes en 1835,
— de 31,000 en 1845, — de 364,000 en 1855, était l’année dernière de 626,000 habitants.
L’immigration, dont la moyenne était de 2,000 âmes dans les cinq premières années, sauta en 1852 à 94,000 , se maintint quelques années dans ces chiffres élevés, et retomba à 27,000 pour chacune des cinq dernières.
L’émigration, au contraire, nulle en 1852, atteint aujourd’hui, par suite de la découverte de l’or en Nouvelle-Zélande, le nombre de 21,000 par an.
De dix ans en dix ans, depuis 1835, le nombre des chevaux s’est élevé de quinze à 9,000, — 32,000,
Celui des bêtes à cornes, d’une cinquantaine à 238,000, — 568,000, — 621,000.
Et enfin celui des moutons, de quatre cents à 2,400,000, — 5,000,000, — 8,835,380!
Depuis le principe, cette jeune colonie a exporté 203,688,000 kilogr. de laine d’une valeur de 769,591,000 fr. , et 380,000 blocs d’or valant 3,800,000,000 de francs!
Ne sonl-ce pas là en vérité ces fées du commerce de l’Australie, dont je vous parlais l’autre jour? Et je suis stupéfait en additionnant ainsi tout ce que leur baguette a fait sortir, chaque année, du fond et de la surface de cette terre !
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Voici maintenant, relevés et résumés dans ces labyrinthes bien ordonnés qu’on appelle les statistiques, quelques états sur l’année dernière, 1865, dont je veux, à vol d’oiseau, vous rendre compte.
Les 8,835,380 moutons ont donné 19,193,000 kilog. de laine d’une valeur de 82,878,000 fr.
Les mines d’or ont rendu 214,709,425 fr.
En outre, le bétail vivant, les cuirs, les viandes salées, etc., etc., sortant de la colonie, montent à une somme de 88,656,500 fr., ce qui fait un total de 328,768,700 fr. pour les exportations .
Les importations, qui en 1851 n’étaient que de 26,400,000 fr., et qui s’élevaient, il y a dix ans, si haut que la balance était de 147,000,000 de fr. en leur faveur, se sont , heureusement pour la colonie , abaissées vers l’équilibre, tandis que les sorties ont rapidement augmenté. Les premières ont baissé d’abord, grâce aux revirements salutaires et à la modération dans les besoins qui commencèrent avec la fin de la fièvre de l’or, et ensuite grâce aux progrès de l’industrie locale qui se perfectionnait, et qui leur opposait les produits de 2,000 machines, 650 manufactures, 74 brasseries, etc., etc. Les secondes ont monté surtout par le développement des troupeaux de moutons, qui éleva de 10,089,000 kilog. à 19,193,000 kilog. les laines exportées.
D’autre part, composées de boissons, farinés * épiceries, chaussures, étoffes, fers, machines et
charbons, les entrées s’élèvent â 331 ,438,000 fr.
Plus de dix-sept cents navires, jaugeant six cent mille tonneaux, ont, dans cette année, apporté tout ce qui est nécessaire à tant de' besoins nouvellement créés, et emporté vers l’ancien monde, l’Inde ou les colonies voisines, des richesses brutes d’une valeur égale. Dans cet ensemble de détails, il m’a paru curieux devoir, faute de bras pour traire, une importation de plus de 7,500,000 fr. de beurre et de fromage, dans une colonie où il y a presque autant de sujets de l’espèce bovine que d’habitants; et, faute de machines, la rentrée pour une valeur d’environ 47,500,000 fr. de lainages dont la matière première a fait le tour du monde, par Horn et Bonne-Espérance, pour aller se faire tisser en Europe. Mais c’est la conséquence d’une société naissante : à voir ses rapides progrès en trente ans, je suis convaincu que si jamais j’y retournais dans quelques années, je la trouverais se suffisant à elle-même par ses manufactures, et exportant seulement l’immense tropplein de ses richesses indigènes.
Un commerce de plus de 660,207,000 fr., tel est donc l’ensemble des fortunes privées. Autre est l’aspect des finances de l’Etat, qui a eu bien plus d’énormes créations à faire, sans toucher ensuite les mêmes bénéfices, et qui, sans avoir jamais reçu , pour quoi que ce fut , un seul penny du gouvernement de la métroj)olc ; paye le voyage des immi-
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grants et entretient une marine coloniale, en outre de tous les services publics admirablement organisés dans leurs moindres branches et largement rétribués. L’emprunt a été la conséquence forcée de la création, et la dette courante est déjà de 225 millions de fr. : elle est négociée à 6 pour 100 et remboursable jusqu’en 1891. L’ardeur avec laquelle on en a enlevé, sur le marché de Londres, la plus grosse part, l’emprunt de 175,000,000 de francs pour les chemins de fer, prouve la confiance où l’on est ici et là-bas que, à l’instar du passé des créations privées, « le temps futur sera de l’argent» pour l’État.
Cela dit, les dépenses publiques annuelles, y compris l’amortissement de la dette, sont en équilibre avec les recettes. Celles-ci ont été l’année dernière de 73,330,000 francs, provenant de trois grandes sources : les douanes pour près d’une moitié; la vente, la location des terres, les recettes de chemins de fer et les impositions pour l’autre.
Depuis l’origine, 2,496,000 hectares ont été vendus et ont produit plus de 305,317,000 fr. En 1865, — 12,898,000 hectares étaient en location, répartis entre 1,156 « squatters », qui payaient un loyer total de 5,628,000 fr.
C’a été là la pierre d’achoppement entre les « squatters » et les agriculteurs. Si ceux-ci se plaignaient de ne labourer que 205,000 hectares et de ne four-
nir que la moitié du blé consommé par la colonie \ si les milliers d’immigrants qui viennent prendre leur part sous le soleil de l’Australie étaient forcés, pour posséder, d’aller à deux cents lieues dans le Nord, loin de toute communication, c’était, criait la masse, la faute des fermiers de l’État, qui, s’étant installés les premiers , avaient monopolisé le sol au profit de leurs troupeaux. Devant cette lutte, qui a été fort grave, entre le troupeau et la charrue, mais surtout entre les premiers occupants légaux et les nouveaux arrivants , les législateurs se sont demandé s’il était juste délaisser 12,898,000 hectares entre les mains du nombre minime de 1,156 « squatters » dans une colonie qui compte 626,000 habitants, et s’il ne fallait pas, pour cause d’utilité publique, favoriser l’essor d’une immigration de laboureurs et de petits fermiers qui, habitant la même terre, réclamaient les mêmes avantages. Morceler graduellement les grands « runs « et les laisser envahir peu à peu par les petits fermiers, tel est l’esprit de la loi nouvelle. Elle a passé, et désormais chaque petit cultivateur peut mordre à' un mille carré par an sur un a run » : c’est une sangsue posée à la grande exploitation des troupeaux. Sera-t-elle salutaire? On veut l’espérer. Et si une ceinture de céréales qui feront baisser le prix de la nourriture dans toute la colo-
1 17 hectolitres par hectare.
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nie, une ceinture de population à laquelle il écoulera plus facilement ses produits vient entourer chaque « run »> , peut-être le « squatter « , dont je comprends aussi toutes les plaintes, se consolera-t-il d’avoir perdu son vaste empire de prairies, qui semblait illimité, en voyant la prospérité de milliers d’immigrants auxquels il a montré la route de la fortune, et qui l’ont suivie!
Qu’ils viennent donc hardiment ceux que la colonie appelle de nouveau aux métiers et aux champs! Elle donne tout ou partie de leur passage de Liverpool jusqu’ici aux cultivateurs, aux ouvriers, à leurs familles.
Ceux-ci, gagnant de 18 à 23 fr. par jour, trouveront la viande de bœuf et de mouton à six sous la livre, le pain à trois sous, et ils payeront 9 fr. 50 c. par semaine un cottage à deux chambres qui, en 1854, se louait 70 fr. pour le même temps.
Ceux-là iront au Trésor : ils y trouveront unegrande carte de la colonie, ce qui est son trésor véritable : tout ce qui y est teinté en rouge est vendu, tout ce qui est en vert est loué ; dans tout ce qui est en blanc, ils peuvent « choisir» , s’établir et cultiver; pendant sept ans > ils ne payeront la location de l’hectare que 2 fr. 50c. par année, à la condition d’acheter à la finde cette période ce même hectare 25 ou30fr.
Mais ce qui est le plus demandé sur le marché de l’immigration, ce sont . les femmes! La pro-
portion, qui était de 14pour 100 hommes en 1838, est maintenant encore de 64 pour 1 00 : la cote est haute, et le placement fait fureur!
Du reste, les immigrants et immigrantes trouveront pour leurs enfan's des écoles répandues par le gouvernement avec une étonnante prodigalité ; j’ai pu remarquer que c’était là le point d’honneur des Victoriens. L’enseignement est libre, et les ministres de tous les cultes ont leurs écoles particulières de droit et défait. Mais l’enseignement national et purement laïque est seul donné aux frais de l’Etat : il admet sur les hancs les enfants de toutes les croyances, et laisse à chaque culte le temps et le soin de l’instruction religieuse. Près de mille écoles, que fréquentent plus de cinquante mille enfants, sont ouvertes, et les statistiques constatent que parmi les enfants au-dessus de cinq ans, les quatre cinquièmes savent lire et écrire, les dix onzièmes savent lire 'seulement.
De conscription, néant! Il n’y a que trois cent cinquante soldats dans Victoria; ils sont envoyés par la métropole, mais soldés par la colonie.
Enfin, au moment de nous embarquer, après sept semaines passées sur ce sol, je veux vous dire une impression qui est le résumé de tout mon séjour : de toute cette population blanche, pas une main, — pas une j, — ne m’a été tendue pour me demander l’aumône !