A JEANNE
Ah ! rions un peu pendant que l'heure Le souffre ; Ah, rions sur le bord Du gouffre.
Oh, si bon il est de rire, Quand on pense :
Que nos cœurs loyaux n'auront point Leur récompense.
Si j'avais toujours
Votre front proche, Je serais sans peur
Et sans reproche.
Mais loin de vos yeux
Je m'assimile Au fou qui combat
Contre mille.
Je suis le guerrier qui taille A grands coups d'épée dans la bataille : Son œil est clair et son bras prompt à férir. Hélas, il va mourir :
Car sous la dure maille Par un trou hideux goutte à goutte Fuit tout son sang et sa vie toute.
Je suis le pauvre chevalier qui vendit son âme Au diable — honte et diffame — Pour de l'or pipé sitôt.
Vous qui semblable à la Vierge Marie M'êtes apparue, ô Dame au cœur haut,
Dame à l'âme fleurie,
Du toucher de votre main pure
Guérissez ma blessure.
Et que vos doux yeux
Me rachètent les cieux.
Ombre de casemate Que roussit un vestige de falots, Lacs sereins, frondants coteaux Au déclin du char d'Hécate, Corbeaux Amis des gibets : noirs cheveux qui raffolez
De pierreries, Vous n'êtes pas les cheveux de ma Dame.
Ils ne sont pas, non plus, ses cheveux, fin Or : Aurores, Bel Arcturus, fulves couchants, Sur les champs Javelles, votre orgueil m'est vain Et vaines vos métaphores.
Fragrante cargaison de nefs D'Arabie, mais qu'ils me sont soëfs Les nobles cheveux châtains de ma Dame. Soit que sa main les apprête En bandeaux modestes sur sa tête, Soit qu'ils l'encourtinent déliés, quand amène Elle se fait à ma peine.
Parce que du mal et du pire Mon âme absout tous les méchants, Et que sur ma lèvre respire Orphéus, prince des doux chants,
Qu'au jardin de ma chevelure S'ébattent les ris et les jeux, Que se lève le Dioscure Dans la prunelle de mes yeux ;
D'autres ont pu me croire : fête Saoule de drapeaux épanis, Et clairons sonnant la défaite De l'indéfectible Erinnys ;
Mais toi, sororale, toi, sûre Amante au grand cœur dévoilé, Tu sus connaître la blessure D'où mon sang à flots a coulé.
Certe, il ne sut une autre toi
Le Roi
Qui dit la femme plus amère que la mort.
Car, de vos lèvres pressées,
Vous êtes toutes douceurs, amour,
Jusqu'à vos lèvres courroucées.
Et n"étes-vous Pas, aussi, le doux Mois de Marie, si Votre regard fait fleurie Mon àrae aux pâles couleurs.
Tes yeux sereins comme le calme Sur les flots de la mer, Me disent : nous serons
La palme Sur ton sommeil amer ;
Nous verserons Dans ton cœur en péché
— Me disent — La paix et l'équité.
Tes yeux me disent :
Pauvre àme aux pieds meurtris
Sur les mauvais chemins,
Tes lendemains
S'ils s'égaraient encore !
De tes couchers honnis
Nous serons l'aime aurore.
En nous c'est la fontaine
Bénigne du pardon,
Nous vous serons l'antienne
Et le bourdon, Pauvre âme en dure peine, — Disent tes yeux.
Les feuilles pourront tomber, La rivière pourra geler !
Je veux rire, je veux rire.
La danse pourra cesser, Le violon pourra casser,
Je veux rire, je veux rire.
Que le mal se fasse pire !
Je veux rire, je veux rire.
— Je suis las, si las, Comment danser, hélas !
— Mets des fleurs dans tes cheveux Et dansons, car je le veux.
— Je suis si triste, triste, Comment rire hélas !
— Qu'un marmouset pleure.
Rions, car c'est l'heure.
Dormir est si doux Que ne mourrons-nous !
— Ah, la Mort, ah, n'est-ce Une menteresse !