CHAPITRE PREMIER
passées, et les autres aussi, s’en iraient...
— Gautrande, on n’a pas encore déblayé la cour? demanda Claude avec reproche.
— Monsieur dit toujours qu’on le fera. Mais les bras manquent; et Mademoiselle n’est pas pressée, pour ça, et pour cette pauvre église, que c’est une honte. Il y pleut comme dehors. Je ferme. Je vais allumer le feu dans votre chambre. Le temps se gâte. Il n’est pas quatre heures et l’on n’y voit plus.
— Fais-moi du thé, ma bonne. Je suis fatiguée. Je saurai bien allumer mon feu moimême.
— A votre idée, ma fille. Je vais et je reviens.
Claude voulait entrer, seule, dans cette antique Abbatiale, l’appartement de sa mère. Elle avait à peine connu cette mère suave et tendre, mais tout son culte allait à elle. Ces murs qu’elle avait habités, sans doute elle les avait aimés; son souvenir y vivait comme un parfum. Les plafonds hauts, le parquet à étoiles, le lit à colonnes aux rideaux de bro-
card vert, les meubles droits : tout cela fut le cadre où cette mère si aimée se mouvait, et, avant elle, ces abbesses mystérieuses qui hantaient de tout temps l’esprit de Claude, Rien n’était changé. Le prie-Dieu inutile était encore là. Au-dessus, M. Harteveld, respectueux de tous les souvenirs pieux, avait placé un des beaux Christ de Burnand, ce « Jésus chez Marthe et Marie » dont les yeux fermés semblent voir. Claude traversa une tour et passa sur la petite terrasse qui dépendait de la chambre abbatiale. Cette façade de l’Abbaye regardait la rivière bordée de grands tilleuls; le lierre montait le long des tours en rideaux sombres; de là, les abbesses attendaient les courriers qui les reliaient au reste du monde.
Claude rentra bientôt. Son chapeau enlevé, les menus objets qu’elle portait rangés avec ordre, elle s’assit près de la fenêtre au jour finissant. Quelque chose de lourd l’oppressait. Au sortir de la vie surmenée de l’ambulance, l’arrivée dans cette maison déserte,