CHAPITRE PREMIER
deux fois de'serte dans le présent et dans le passé, la glaçait. Elle se demanda ce qu’elle pourrait bien faire dans cette solitude absolue, ménagée pour la vie intérieure, dans l’absence totale de cette vie? Sa mère n’avait jamais passé ici que quelques mois d’été, en villégiature; elle ne se rappelait pas ce que faisait sa mère, pour le faire à son tour. Sa tante, il n’y fallait pas songer comme à une ressource. Son père heureusement était là; mais plus étranger qu’elle, dans ce pays qu’il habitait peu et où il n’avait pas, comme elle, des souvenirs puérils et indéracinables de petite enfance. Et cette terre, il fallait en être, ou y vivre, pour l’aimer...
La nuit décidément venait. De grandes ombres noyaient la vallée. On ne voyait plus que des masses grisâtres par les vitres aux carreaux menus. Le silence était écrasant. Un des bœufs qu’on achevait de ferrer se démenait, et le fermier le calmait comme on calme un enfant dans le patois savoureux qu’elle comprenait à peine. « Qu’as-tu? De
quoi as-tu peur? Je suis là, lourde bête... » Ces mots lui arrivaient, comme un écho assourdi. Mots primitifs qui, simples comme ils étaient, achevaient sa détresse, tant elle se sentait ignorante de cette terre où l’homme et la bête voisinaient de si près. Elle seule, ici..., eux aussi, là-bas étaient seuls, son frère et Abrham, sans rien de commun avec les hommes qui les entouraient que le geste ancestral et primitif aussi : se battre. Mais ce geste dévoilait les solidarités profondes; il mettait à nu les fibres essentielles par quoi tous les fils de la même Patrie se ressemblent. Non. Eux n’étaient pas seuls. ..