CHAPITRE X
de Georges. Vous la garderez de tout mal.
Abrham écoutait ces mots qui évoquaient pour lui toutes les joies. Il lui semblait que de grands souffles l’emportaient en plein ciel. A demi-conscient il allait sous les vieux tilleuls, au bord du ruisseau chantant, écoutant •en lui un chant plus profond que le chant des sources. La paix des bois endormis et leur étrange solitude offraient un asile à l’émoi de son âme; il s’y plongeait, comme autour de lui les abeilles apaisaient leur bourdonnement dans les buissons odorants des clématites. Le soleil jetait des sentiers clairs au caprice de sa pensée, comme au vol des libellules; et là-bas de grandes vagues de lumière enveloppaient une blanche silhouette sur les prés verts. Abrham ne détachait pas les yeux de la jeune fille : elle cueillait au long des haies du chèvrefeuille et des roses sauvages. Il s’arrêta, sous les vieux arbres, pour laisser venir à lui le bonheur comme il avait rêvé qu’il viendrait : elle, par les sentiers de mousse et par les sentiers de roses, les bras
chargés de fleurs des champs. Lorsqu’elle fut tout près, calme et comme recueillie, elle posa sur lui son grave regard, un instant, le temps de s’assurer qu’il ne restait plus d’ombres, qu’elle avait renversé l’obstacle, et dans sa douceur victorieuse, elle sourit.
Il atteignit à cette minute le plus haut point de la joie humaine, celui où l’on saisit l’oiseau enchanté qui passe. Le cœur qui se referme sur l’oiseau captif croit sa conquête éternelle. Il ne sent pas l’imperceptible battement d’ailes du rêve qui va s’enfuir à l’usure des jours. Et cette illusion fait l’ivresse de nos joies et la grandeur de nos sacrifices.
— Mais ensuite, père, répondait Claude scellant tous les projets par son acquiescement, vous reviendrez avec nous; nous ne saurions pas être tout à fait heureux sans vous, vous ne nous quitterez plus?...