CHAPITRE XI
voiler l’angoisse sous les gestes habituels, la sensation de la fuite éperdue des heures, auxquelles les longs jours mornes allaient succéder, tout cela augmentait la tension nerveuse des convives, les rendait impressionnables au moindre choc. Les visages portaient la trace de cette angoisse trop forte, et les regards s’évitaient.
Ce fut pourtant ce moment que Mlle Coralie, libérée par l’absence de M. Harteveld, choisit pour morigéner son neveu. Georges, comme lointain, laissa d’abord tomber les traits; Abrham, attentif seulement à sa fiancée, gardait une réserve polie, et n’écoutait pas. Claude, irritée par sa propre souffrance, nerveuse, exaspérée par cette voix qu’elle comparait en elle-même à une herse sur des cailloux, releva bientôt la tête, décidée à attirer sur elle les sarcasmes de la vieille demoiselle, par l’outrance agressive de ses propos.
— Vous aurez eu à peine le temps de connaître ce coin de terre, disait aimablement
Mlle Coralie à Bonnier son favori. Il est très significatif pour nous. Avez-vous remarqué, contre l’église, ces prisons comme des tombes? Les âmes, bien plus que les corps, étaient ici dans les fers...
— Chaque fois que j’approche de cette église, observait Claude, imperturbable, j’ai aussi une impression très nette. Il me semble qu’elle symbolise ce que nous avons fait du vieux Catholicisme vivant. Au dehors, on dirait encore une église; au dedans, rien que la solitude et les décombres.
— J’y vois autre chose, dit doucement Abrham. Lorsque sous les frivolités et les enjolivements de ce salon Louis XV j’arrive aux vieux murs solides, il me semble que je refais le geste des nôtres. Comme moi ils écartaient les superfétations des siècles, mais pour rebâtir sur les assises primitives.
— Étranges assises, dit Claude en riant, dont il ne reste que la poussière, l’émiettement de tous les Credo.
— Nos réformateurs ont été dépassés,