‹ Autels mortsChapitre 110 sur 177 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

tu ne vois pas le pont pour le franchir. Lis Pascal; lis saint Augustin.

— Tu oublies que nous les avons lus ensemble? Et qu’importe! Si tu savais comme je préfère être moi, ma propre loi, ma propre foi.

— La question n’est pas ce que tu préfères, mais ce qui est : la vérité n’est pas en nous, ni le bonheur; Dieu veuille que tu mesures ta misère! Je t’ai fait tant de mal! Laissemoi essayer de te faire un peu de bien! Tous prient pour toi; sœur Claire, surtout; mais prie toi-même : nous ne sommes malades que d’orgueil. Ménage Abrham aussi; il y a en lui un vrai besoin de vie spirituelle, et c’est une âme d’une grande beauté! Vois quelquefois le pauvre curé... Il répétait : « Prie, à la façon que tu voudras, mais prie ; tu m’effrayes... »

Elle ne l’écoutait plus, inquiète du temps qui fuyait.

— Oh ! deux heures et quart!

Et ils partaient à trois heures! Comment

ferait-elle pour guérir Abrham ? Rien que ces instants; et puis les longs jours, les longues nuits de solitude, à creuser les paroles irréparables! Elle se mit à sa recherche. Comment lui expliquer que tout cela était vrai en un sens, faux en un autre? Que son indifférence masquait une sensation de vide qui l’accablait parfois jusqu’au désespoir? C’était ainsi du moins avant qu’il lui portât son grand, son profond amour. Comment lui faire entendre cela? Elle le lui avait écrit. Ne s’en souvenait-il plus? N’était-ce pas trop d’avoir laissé voir une fois l’agonie de son âme? Sa fierté se refusait à y revenir; car elle sentait bien qu’il la discutait involontairement, qu’elle était diminuée à ses yeux. Et elle aurait l’air de se défendre? Ah! cela, non!...

Un tourbillon de pensées de révolte, de rancune, de pitié, entraînait son âme loin de lui, tandis qu’elle courait à sa recherche... Le vent dont parle Dante, plus miséricordieux, emportait ensemble, dans leur fuite éperdue, les âmes douloureuses.

Page 1