CHAPITRE XII
Il est parti... Elle demeure sous le soleil brûlant, regardant la voiture qui tourne derrière le grand hêtre et qui disparaît; elle écoute le bruit des roues qui va diminuant, puis s’éteignant. La voix de Mlle de Lourmade la rappelle à elle-même :
— Sans chapeau, sous ce soleil, Claude!
Y pensez-vous ?
Elle entend aussi le vieux curé qui, introduit à la dernière minute auprès de Georges, s’excuse de s’en aller tout de suite :
— Si cela ne vous est pas pénible d’entrer en passant à la cure, mademoiselle, nous parlerons d’eux.
Avec son habituelle maîtrise, elle sourit,
elle répond un mot vaguement aimable sans savoir : il lui semble agir dans une sorte de dédoublement. Elle prend machinalement le chapeau que lui apporte Gautrande. Elle marche jusqu’à une retraite solitaire qu’elle aime : l’ancien lavoir des religieuses. Un toit de chaume le recouvre et en fait un abri; des sources vives remplissent la grande cuve et débordent en ruisseaux clairs, qui vont se perdre dans ce qu’on appelle « la faille ». Elle se laisse tomber là. Tout est si cruel qu’elle s’efforce de ne pas penser, comme on éloigne d’une blessure à vif les moindres contacts. Entre ses doigts joints elle regarde l’eau qui semble s’étendre indéfiniment, en quelque lac de rêve... et voici que revient à sa mémoire l’histoire anglaise d’un pauvre apprenti qui, à ses heures de dimanche dans un parc de Londres, s’asseyait devant une pièce d’eau, et de ses mains se faisait un écran pour se cacher à lui-même les rives; il songeait alors : « C’est l’Océan! » jusqu’à ce que la fatigue fît tomber ses mains et envoler