‹ Autels mortsChapitre 116 sur 177 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

son rêve... Ah! c’est elle!... En écoutant parler et penser Abrham, en le regardant vivre elle croyait aimer et être aimée, infiniment à la mesure de son âme; elle aussi disait : « C’est la mer aux bruits innombrables. » Non, non; ce cœur d’homme reste borné par des rives étroites, pareilles à cellesci; ce n’est qu’une eau sans profondeur, qui s’échappe de tous côtés, et son rêve s’en va avec elle.

Ce départ ! Ici et là quelque détail secondaire éclaire le dédale de sa pensée comme, dans la nuit, un rais de lumière sous une porte, ou une vitre qui luit permet au voyageur de distinguer un point de la route. C’est Georges qui appelle : « Claude! Abrham! Mais nous manquons le train! » et elle sent que c’est fini, qu’il est trop tard pour rien expliquer ou réparer, ou adoucir; et elle se raidit, l’air insouciant. Les deux jeunes gens s’éloignent en courant; lui, au bas de l’escalier, dans son uniforme blanc de colonial, se retourne les bras levés vers elle; et une pensée, une seule, la déchire :

«. l’Holocauste! » Ah! le lui dire, le supplier i de ne pas s’exposer en vain, le garder!... Elle ■est là devant la voiture : et le visage d’ Abrham «est si beau dans sa douleur, si calme, et comme baigné d’une lumière invisible, qu’elle

oublie sa pitié dans un besoin violent de ! èlesser, de déchirer celui qui trouve une force hors d’elle. . . Elle répond au regard qui i Ja cherche, qui voudrait une compréhension | dernière ou un pardon, par la douceur dis- | tante des mots, des regards et des gestes que l’on a pour un indifférent qui s’éloigne. Personne en dehors de lui ne peut comprendre; mais lui devient très pâle : il a compris... La voiture part, Claude étouffe un cri. Il est trop tard. Et l’âme de la jeune -fille est emportée dans ce remous de douleur, de révolte, de colère, de pressentiments, poignants de déception, de remords, dans lequel il lui semble qu’elle succombe.

Car elle est blessée deux fois, humiliée deux fois dans son orgueil et dans son cœur. Elle est vaincue dans ce duel où elle ne pré-

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