CHAPITRE XII
tions indiscrètes; elle envisage l’ennui morne, la lourdeur des jours, et son cœur fléchit; mais d’une réaction ferme elle assure son silence et sa possession d’elle-même, au dehors. Personne ne doit soupçonner ce qui s’est passé. D’un regard elle saisit que c’est possible, qu’il ne se retirera pas, qu’il continuera à écrire, et qu’elle parlera encore de lui; et de nouveau, amère et violente, elle réduit le drame si haut qui se joue entre leurs âmes à la lutte de deux orgueils. Pour elle, oui, peut-être; elle s’est surtout laissé aimer; elle n’a pas connu le sentiment suprême, humble parce qu’il est grand; et au contraire, c’est l’amour de soi qui en elle tue l’amour. Mais lui! elle sait bien qu’il est poussé par d’autres forces, quoiqu’elle s’obstine à maudire la passion dominatrice de l’homme. Elle sèche ses larmes. Oh!
que son cœur est lourd! Et personne à qui se confier, personne devant qui pleurer! Elle est trop fière pour se plaindre jamais de lui; mais après tout, elle est femme, et gémir
seulement, sans rien dire, poser sa tête dans des mains douces, ce serait si bon !
Elle remonte chez elle de son pas ferme. La vue du cadre familier où elle a entendu tant de paroles délicieuses ou sacrées lui perce encore le cœur. C’était hier, la grande joie sous l’allée de tilleuls, au bord de l’eau; et il y a à peine cinq ou six jours, la conversation sur la petite terrasse où ils s’entendaient presque sans paroles; et tout à l’heure, là, les bras d’Abrham levés comme en une offrande... Elle ne pleure plus. Mais il lui semble qu’elle étouffe. Elle rentre dans sa chambre; elle a un nouveau soubresaut, comme dans ces névralgies qui s’exaspèrent, lancinantes, et cette fois c’est par l’image du Christ que son regard rencontre. L’éternelle énigme! Abrham l’a préféré à elle, dans ce premier débat, comme il le fera chaque fois que les deux forces seront en présence : ce qu’il appelle l’amour, ce qu il appelle la foi. Eh bien! soit.
Gautrande entrait comme elle le faisait chaque fois qu’elle pensait que son enfant