CHAPITRE XII
souffrait. Claude ne lui laisse pas le temps de dire une parole, ni même de la regarder de ses bons yeux compatissants. Elle décroche le tableau d’un mouvement rapide.
— Tiens, dit-elle, depuis que je suis arrivée j’ai envie de te faire ce cadeau.
— Vous voulez que je l’enlève, dit la brave femme sans se troubler. Vous trouvez qu’il y a trop d’images du bon Dieu ici ?
Une sorte de rire étouffé, ironique, court dans la vallée, entre par la fenêtre ouverte :
— Qu’est-ce que c’est? demanda Claude.
Ah! le grand-duc.
— C’est la duganelle, en effet, mais je crois aussi que c’est votre mauvais ange qui se rit de se voir seul en face de vous.
— Va-t’en, pauvre sotte!
La dernière lueur s’est éteinte, et Claude reste seule dans la grande lutte de son âme. Mais la pauvre femme, en emportant la douce image, murmure une prière naïve : « Elle s’en va de vous; mais vous, si bon, ne l’abandonnez pas... »
A table, le soir, M. Harteveld admire l’aisance de Claude et la façon tranquille dont elle l’interroge sur les menus incidents du départ. Cependant, la seule présence de Mlle de Lourmade la secouait de colère, et elle ne pouvait regarder la place occupée le matin par Abrham. M. Harteveld pensait seulement à la séparation des deux fiancés; avec admiration il se disait : « Elle est très forte! » Forte, oui, au dehors, et bien plus qu’il ne le croyait, qu’il ne pouvait le soupçonner. Il ignorait qu’au départ d’un être uniquement aimé se joignait le plus cruel des ressentiments. Il ignorait qu’un vent violent avait déchiré, la brume qui voilait à Claude la profondeur de sa misère ; et que, tandis qu’elle lui parlait en souriant, elle se sentait envahie par la douleur sans consolation qui oblige à