CHAPITRE XII
se fuir soi-même, à s’étourdir, en déplaçant l’axe de la vie du dedans au dehors. L’antiquité semble avoir symbolisé l’impuissance des choses à remplir le vide intérieur, dans le geste éternel des Danaïdes versant leur urne sans jamais remplir le tonneau ouvert. Et le Prophète l’indique d’un mot incisif: « Ils ont abandonné la source d’eau vive et ils se sont creusé des citernes crevassées qui ne tiennent pas l’eau. »
M. Harteveld, une fois encore aveuglé par son optimisme, était à cent lieues de ce drame intérieur. Il traitait en homme ce qu’il croyait être seulement la peine et la joie d’un amour heureux; et voyant Claude si maîtresse d’elle-même, il se hâte de lui transmettre un désir de son fiancé : Abrham vou^ lait, tout de suite, les lettres grecques et les vers sur Kant.. . Tout de suite ?... Elle reconnaît la délicatesse tendre de ce cœur lui envoyant, comme il pouvait, l’assurance que rien ne l’éloignait, qu’aucune souffrance ne le détachait d’elle. Le dîner finissait. Elle se
leva pour cacher ses larmes. Elle était à bout de forces. Elle prit congé de Mlle Coraîie à la façon habituelle; le grief qu’elle avait contre la vieille demoiselle était trop sérieux maintenant pour se manifester sans une cassure. Que lui importait du reste Mlle ‘de Lourmade ou une autre? Elle était seule. La tension trop forte perça, cependant, sous le calme volontaire; et son père s’en inquiéta. Dans la soirée, il frappa à sa porte sous un prétexte quelconque et la trouva, très absorbée en apparence, assise une plume dans les doigts. Evidemment, elle était très forte.
— Je te dérange, mon enfant? Tu écrivais?
— Je relisais les vers qu’Abrham désire. Je ne parviens pas à ce que je veux.
— Lis-les-moi, avant de les envoyer?
— Volontiers, père. Mais ils ne me satisfont pas entièrement, et ils vous déplairont.
Et elle lut de sa belle voix grave :