LE CIMETIÈRE
J’ai rôdé tout le jour parmi les tombes fraîches ,
Et le soir de Novembre a marché sur mes pas ;
Sur le sol crevassé craquent les feuilles sèches ;
Dans les arbres pensifs le vent pleure tout bas.
La lande est solitaire et les grandes ténèbres Ont envahi sans bruit les bois silencieux ;
Dans le brouillard , le glas poursuit ses chants funèbres, Pas un seul phare au loin , pas une étoile aux deux!...
Mon cœur , las de douter , est un grand cimetière Oii dans de lourds caveaux les morts dorment sans bruit, ffe viens d'y déposer ma croyance dernière :
Dors , ô cœur douloureux , les dogmes sont détruits.
Vieillard de Kœnigsberg , mon espérance est morte ! Qu’as-tu fait de mon Dieu , qu’as-tu fait de ma foi ? Depuis le soir d’automne où, franchissant ma porte, Tu vins à mon chevet , dis, qu’as-tu fait de moi?
Le monde et son Auteur ne sont-ils que des ombres? Dans quelle éternité naquirent donc les temps 9 Mon esprit vagabond, dans ces abîmes sombres, Vit-il , vraiment réel , et parmi des vivants?
Qui peut percer la nuit de l’ Éternel « peut-être » ? Et toi-même , vieil aigle , ô Kant , le pourrais-tu?
Si notre amour est mort, dis-moi, peut-il renaître? Et le mien dans sa tombe a tout jamais s'est tu ...
Que maudite soit l’heure, où jetant, haletante,
Mes yeux enténébrés dans ton regard profond , fe m’oubliai pareille à la feuille tremblante Qu’ emporte l’ouragan vers des gouffres sans fond!
Si je pouvais nier, ou si je pouvais croire!
Nul ne m’a répondu dans le ciel glacial...
Mon âme — si elle est! — en l’immensité noire Ira-t-elle, pleurant, vers un néant final?...
— Que c’est triste! dit M. Harteveld en lui caressant doucement la tête. Pourquoi cette note tragique ?
Claude se dégage du geste affectueux, impuissante à se dominer plus longtemps.
— Oh! vous savez, des vers!...
— N’importe. Adoucis un peu cela. Abrham était ravagé cet après-midi. Il est moins fort que toi; il est brave; mais le passage est brusque entre l’Abbaye près de toi et Verdun sous les obus... Et puis, qu’est-ce que cet amour mort?... Ah! encore autre chose, Georges te prie de ne pas oublier de remercier sœur Claire. Elle demande des vers aussi, paraît-il; mais pas ceux-là, évidemment?
Elle ne les comprendrait pas!