CHAPITRE XIV
A quelque temps de là, Claude, rentrant à l’heure du déjeuner, croisa le curé Bonnal sur la route. Elle s’en étonna. Elle le revoyait pour la première fois depuis le départ de Georges. Que faisait- il dans ces parages ? Et à midi ? Il venait de chez le pauvre Vialla, peut-être, à cause de la mort de Joseph? Elle allait s’approcher et lui demander poliment, suivant les traditions hospitalières de l’Aveyron, de rebrousser chemin et de déjeuner à l’Abbaye. Quelque chose dans l’allure du prêtre, un peu de hâte, un peu de froideur, peut-être, lui ferma les lèvres. Elle eut la pensée qu’il lui en voulait de n’avoir pas mis les pieds au près-
bytère, malgré l’invitation qu’il lui en avait faite. S’il voyait dans cette abstention une marque d’étroitesse d’esprit, il la jugeait bien mal. Mais qu’aurait-elle pu lui dire? à quoi bon prendre son temps? Elle rentra le front baissé. Cette simple rencontre lui rappelait les angoisses du départ, le regard douloureux d’Abrham qu’elle revoyait avec remords. Elle écarta ces souvenirs, comme on écarte des ronces sur le chemin, et elle monta chez son père.
Il était debout devant la cheminée, les mains derrière le dos, si absorbé qu’il ne 1 entendit pas venir ; et elle fut frappée de sa pâleur et de l’altération de ses traits :
— Vous êtes souffrant, père?
Un peu mal en train. Je ne viendrai pas
à table. . Il répondait nerveusement, de ce ton qu’il prenait lorsqu’il désirait couper court aux questions.
— Cela vous arrive trop souvent, dit-elle avec sollicitude. Deux fois cette semaine! Je vais faire appeler le docteur?
CHAPITRÉ XlV
— Allons donc! Je te le défends bien, par exemple !
— J’allais inviter le curé. J’ai bien fait de changer d’idée! Je viens de le croiser sur le chemin...
Et tout à coup, rapprochant le malaise de son père de cette rencontre :
— Il ne venait pas d’ici ? Il n’apportait pas quelque mauvaise nouvelle?
— Aucune nouvelle, répondit M. Harteveld.
— Père, qu’est-ce qu’il est venu faire?. A midi? C’est quelque message de Georges?
— Aucune nouvelle, aucun message, je te le répète, accentua M. Harteveld avec impatience. Il venait s’informer plutôt auprès de nous, savoir si nous avions des lettres...
— La dernière n’a pas trois jours... Mais il y a quelque raison?
— Il y a la raison de ces combats meurtriers; c’est assez; et en parler seulement vous bouleverse, vous remet en face des possibilités douloureuses.
— Mais, justement, ils allaient au repos.
— C’est ce que j’ai pu lui répondre.
En elle-même elle arrêta : « J’irai au presbytère. »
Elle subit le déjeuner et revint s’asseoir quelques instants auprès de son père. Il s’était étendu sur sa chaise longue; elle eut la sensation aiguë que le beau visage se tendait pour paraître calme; il lui sembla livide. Elle l’embrassa, très troublée; mais connaissant à fond la finesse de cette nature qui répugnait aux attendrissements sur soi, et sûre de tout apprendre par ailleurs, elle n’insista pas.
— On vous monte du thé. Vous préférez que je vous laisse reposer, père ?
— C’est cela. Un peu de silence : c’est le seul remède à ces migraines. Tu fermeras. Je sonnerai si c’est nécessaire. Sors un peu, mon enfant. Mais il ne fait pas beau. Tu as vu Vialla et Bousquet, je pense ?
— Oui, père... Mais je ne les comprends pas et ils ne me comprennent pas. Je ne sais que leur dire... Ils sont impassibles, tandis