CHAPITRE XIV
que les femmes crient... On a la sensation d'être si loin, si étranger, même dans la douleur... Nous ne sommes pas de chez eux! Le curé est un paysan comme eux, mais plus affiné... Il ne vous a pas fait de peine?
Il l’attira tendrement à lui et l’embrassant : — Tu as confiance en moi? Je Lai dit toute la vérité. Le curé ne sait rien. Mais Georges nous laisse sans nouvelles depuis sa terrible dernière affaire. C’est mon fils unique. J’ai eu des torts envers lui peut-être... Et Abrham m’est nécessaire pour toi... La longueur de cette guerre use toutes les forces.
— Vous n’avez jamais eu de torts envers personne, dit-elle fermement. N’oubliez pas que ma plus grande inquiétude serait votre santé.
— Je suis déjà mieux. Va, mon enfant.
Elle prit en passant son chapeau et sa
grande cape de la Croix-Rouge, et elle sortit rapidement. Tout était gris autour d’elle : le ciel, la terre, le brouillard qui s’étendait déjà en ces premiers jours de septembre.
L’horizon semblait fuyant et bas; seuls les arbres tout proches se dessinaient sur le fond terne, immobiles et nets comme en quelque vieille estampe. Bousquet et Vialla, à quelque distance l’un de l’autre, commençaient les labours pour les semailles d’automne; et malgré les fils morts ou disparus, poursuivaient le geste ancestral du paysan attaché à la glèbe, ce geste nécessaire que la douleur alourdissait mais n’interrompait pas. Quelle leçon de force dans cette terre rude! Elle les dépassa, sans la comprendre, s’étonnant encore de leur insensibilité. Plus rien ne bougeait; cette immobilité morne avait la mélancolie indicible d’une chambre de malade ou d’un cimetière. Claude marchait, étouffant ses pas, comme auprès de quelqu’un qui dort. Elle se rappelait cette impression ouatée, cet amortissement des angles, dans les salles d’opération encore emplies de chloroforme. Mais l’acuité des sensations croissait dans la nostalgie ambiante.
C’était la revanche et la rançon de cette